Chronique d’un scandale (Richard Eyre)

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Je suis gaga de Chronique d’un scandale, certainement l’un des plus beaux films que j’aie vus depuis des mois.
De quoi il parle ? D’une jolie prof d’arts plastiques qui entretient des relations avec son élève mineur dans un lycée défavorisé de Londres, mais surtout du rôle que jouera son amie, également professeur, dans sa vie et ses drames.


À sa sortie, Chronique d’un scandale (CDS) me faisait déjà de l’œil parce que le sujet des relations professeur-élève, quand il est bien traité, m’intéresse un poil mais en plus, s’il y a Dame Judi (Judi Dench) dans le rôle de la vieille bique délatrice, je craque. Ou plutôt, j’aurais dû craquer à l’époque.
Mais finalement, c’est 2 ans après la sortie que j’ai fondu de bonheur devant ce film rempli de traits d’esprit, d’humour caustique et pourtant, parcouru par la tristesse et l’absurde.

En effet, si le titre ou la tagline pouvaient laisser deviner un film sur la pédophilie (et encore) et l’adultère, il n’en est rien. On est loin de chroniques d’un scandale médiatique et on est encore plus loin d’une quelconque morale. Et ça, dès les premières minutes du film, on s’en rend compte : Barbara Covett (Judi Dench), qui assure la narration dans son journal intime et pour le spectateur, est une prof d’Histoire proche de la retraite, sorte de vieux monstre fossilisé que les élèves turbulents d’un collège dans la banlieue de Londres respectent plus ou moins.

Le jour d’une nouvelle rentrée scolaire, parmi les futurs plombiers, vendeuses assistantes et terroristes de la nation, il y a également la nouvelle prof d’arts plastiques, Bathsheba Hart (Cate Blanchett), qui fascine immédiatement Barbara.
Mais pas seulement Barbara : Sheba est une créature qui attire l’œil de tous, par sa beauté, son côté mystérieux, ses rêveries et sa gentillesse. Cliché de la prof sympa – mais pas respectée pour autant – artistique et bobo, Sheba a néanmoins un côté indéchiffrable que Barbara s’évertue à décoder et analyser dans son journal, avec aigreur et jalousie.

Et à force de comploter et de planifier, elle réussit à se rapprocher de la jeune prof et à s’en faire une nouvelle meilleure amie… jusqu’à ce qu’elle la surprenne seule avec un élève, Steven (Andrew Simpson), dans la salle de dessin, curieusement à genoux devant lui… Barbara pourrait être une vieille peau sainte-nitouche choquée, dégoûtée, révulsée ou une sorcière qui cherche à faire tomber par méchanceté une collègue qui attire trop l’attention mais non, tout ce qui la rend furieuse, c’est de ne pas avoir été mise dans le secret et de se sentir trahie.

Obsédée par les secrets et déterminée à tous les consigner dans son journal, Barbara voit là le moyen de devenir l’interlocutrice privilégiée de sa jeune amie et de la tenir sous sa coupe, tel un vampire, tout à fait « innocemment ».

Racontée ainsi, CDS pourrait paraître très sombre et machiavélique, mais l’ambiance remet des couleurs au scénario. La cruauté et le réalisme des propos ne sont que des éléments sous-jacents du film, ce qui les rend encore plus dérangeants.
En surface, on voit en premier lieu la pertinence de cette description du milieu scolaire, un cadre pas terriblement idéalisé puisqu’on se trouve face à des gamins difficiles et pauvres. Rien de dramatique, mais pas non plus de prof révolutionnaire à la motivation surhumaine. Dans ce film, le corps enseignant est même durement écorché, entre le principal faux-cul comme il n’est pas permis et les profs superficiels, entre la routine administrative et le langage politiquement correct qui y règne. Au détour de quelques sourires hypocrites et quelques dialogues creux, on réalise comme ce monde sonne faux et vain.

Alors pour contraster un peu avec ces zombies ambulants, on a Barbara Covett, pas foncièrement appréciée de ses collègues en raison de son insolence et des réalités qu’elle impose. Avec elle, pas de longues phrases alambiquées ou de joie excessive, elle se contente d’enseigner comme elle peut à ses classes au niveau en dessous de la moyenne nationale mais au-dessus du niveau de catastrophe, ne voyant aucune raison de passer à de nouvelles méthodes d’enseignement ou d’aller trop loin avec ses élèves.

Et pour cause, Barbara n’est pas une folle enthousiaste de l’école, comme son journal intime – soigneusement décoré – en témoigne. Elle se montre cynique et cassante plus que de raison mais paradoxalement, ses sentences et remarques sont un vrai délice à écouter. Tout au long du film, on sent ce ton désabusé et cette solitude qui l’isole mais son humour noir allège en réalité beaucoup ses propos, donnant une touche comique à l’horreur des sentiments qu’elle entretient.

À ce titre, le script entier de CDS fait office de citations cultes. À film anglais, humour anglais mais avec Barbara Covett, on atteint un autre niveau. Le fait que ce film soit basé sur le roman éponyme de Zoë Heller doit aider à insérer de répliques énormes mais pour autant, ces dernières ne sont pas là pour remplir le quota de drôlerie, elles font réellement partie de la personnalité du personnage.

Chaque dialogue a été soigneusement fignolé, de fait qu’il paraisse naturel et fasse mouche. Mais au final, le film n’est pas terriblement bavard et se révèle dans sa concision. Avec leurs expressions personnelles, les personnages s’imposent très vite et n’ont jamais besoin de trop en faire pour qu’on les trouve réels et vivants. La preuve avec Barbara, qui se fait tour à tour :

Sermonneuse :
Alors tu ne « sais pas » pourquoi tu t’es battu. Il y a un instant, tu étais un benêt inerte et la seconde d’après, tu essaies de castrer un de tes camarades. Tu es sûr qu’il ne s’est rien passé entre ces 2 états ?
Enthousiaste face au bonheur des autres :
Tu as une nouvelle à nous annoncer ? Tu quittes notre école ? Ou alors tu es enceinte ?
Encline aux euphémismes :
Oh oui j’adore les lasagnes… (Plus tard) Les lasagnes ont tendance à être en désaccord avec mon estomac. Je ne lui en demanderai qu’une petite part.
Poète :
Ô joie. Plantons un drapeau coloré sur le désert arctique de mon agenda.
Poète (dans un autre registre) :
Une image saugrenue émergea de mon esprit : la bouche fripée de Richard posée contre la poitrine de Sheba.
Cynique :
Si elle m’a déjà parlé de toi ? Laisse-moi réfléchir. Non. Jamais. Ah si, elle m’a fait remarquer une fois que tu avais investi dans un nouveau T-shirt.
Et parmi les autres répliques cultes :
Si tu cherchais à détruire notre couple, pourquoi tu ne l’as pas fait avec un adulte ?! C’est comme ça que se passent les choses en général et ça a très bien marché pendant des siècles !
Un cadeau pour vous, Madame. C’est fait en vrai faux or.
Tu as un appart sur Archway Road… et ça y est, tu te prends pour cette foutue Virginia Woolf !
Bref, je pourrais balancer une autre avalanche comme ça de petites perles mais les précédentes rendent assez bien le ton du film, et surtout, le caractère des personnages.

De ce fait, le film se débarrasse de toute morale et/ou connotation sociale puisque ce qui intéresse Barbara, c’est une amitié loyale et exclusive. En langage courant, une amitié obsessive et étouffante. CDS est ainsi un film très subtil qui nous mène d’abord sur de fausses pistes, se penchant sur cette idée de scandale et d’élève mineur mature et battu pour découvrir ensuite l’horreur et l’absurde.

Chose plaisante et étonnante à la fois, le film évite de s’attarder en détail sur les raisons de cette relation clandestine entre Sheba et son élève et évite par là même l’écueil de la psychologie du comptoir et de la sociologie de chez Elle. Pire, le film va plus loin dans l’amoralité avec une Barbara qui dénonce avec perversité son amie pour que celle-ci, brisée, retombe dans ses bras.

Au-delà des apparences donc, on a droit à 2 chasseurs poursuivant la même proie et beaucoup de doubles jeux et doubles sens. Le jeune élève a beau être tentateur et distributeur de phrases salaces, il ne fait pas le poids face à une Barbara reine des métaphores entendues et maîtresse des moindres détails. Barbara est une vieille maniaque qui prend minutieusement note de tout ce qui l’entoure, avec une précision affolante et une tendance à tout romancer. Intéressant film de parallélismes, CDS multiplie aussi les clins d’œil en reprenant constamment les mêmes thèmes : Sheba qui fait perdre la tête à Steven, Steven qui lui fait perdre la sienne, Barbara qui se fait toujours traiter de sorcière ou encore les jeunes et jolies femmes qui se mettent accidentellement de la crème sur leurs lèvres.

En conclusion, à travers le journal de Barbara, CDS s’élève à un niveau supérieur en ne parlant pas que d’une relation condamnée mais d’une vieille fille aigrie qui serait prête à retourner terre et ciel pour ses amitiés mais qui effraie au contraire par son intensité et sa loyauté. Ainsi, l’horreur se situe dans son caractère jusqu’au-boutiste peu en accord avec son milieu et dans les machinations qu’elle est capable de faire pour parvenir à garder ses amitiés. En ce sens, CDS est un film bourré de subtilités et qui, malgré son humour pince-sans-rire, aborde le thème de la solitude, de l’isolement et de l’exclusion. Enfin, pour rehausser cette tragédie amère et politiquement incorrecte, il y a de fantastiques acteurs. Entre autres, Judi Dench (et sa voix grave) est véritablement effrayante en vieille fille qui se veut rassurante mais cachant ses perversions et Cate Blanchett est très crédible dans le rôle de la prof bobo et furtive qui ne sait plus où elle en est et qui pète un câble. En fait, elle est tout simplement fabuleuse et radieuse dans ce film, je suis fan…

Chronique d’un scandale est définitivement un film à voir pour ses moments de haute littérature bien adaptée, sa réalisation tout anglaise, précise, sa belle image, son magnifique casting, ses personnages qui ne tombent pas dans la caricature et son histoire intelligente et trompeuse.

Titre : Chronique d’un scandale
Titre original : Notes on a Scandal
Réalisateur : Richard Eyre (d’après le roman éponyme de Zoë Heller)
Année : 2006
Durée (minutes) : 92

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