Batman: The Dark Night (Christopher Nolan)

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Après le succès mitigé de Batman Begins en 2005, le réalisateur Christopher Nolan s’est attaqué à une suite ambitieuse, The Dark Knight (TDK), dans laquelle le vigilante de Gotham City (Christian Bale) doit faire face au psychopathe Joker (Heath Ledger) mais épaulé cette fois par un commissaire Jim Gordon (Gary Oldman) en pleine forme et surtout, par le procureur de Gotham, Harvey Dent (Aaron Eckhart).

Annoncé comme le chef-d’œuvre du siècle et de tous ceux à venir, le film a également bénéficié d’une importante couverture médiatique et d’une campagne de marketing pas des plus discrètes. Grâce aux innombrables sites web « fictifs » consacrés au personnage de Harvey Dent ou du Joker ou encore aux jeux de pistes ou jeux sur téléphone portable, TDK s’est imposé dès sa réalisation achevée comme le film à voir pour la profondeur du récit, les cascades et le Joker, le Joker, le Joker…
Mon bilan ?



Un film vraiment sympathique et bien ficelé de bout en bout mais qui ne mérite pas tant le tapage auquel il a droit. Forcément, si on compare avec Batman Begins, le précédent opus, ce film est extraordinaire, surtout dans son scénario. Et pourtant, j’en suis venue à regretter Begins, qui possédait un certain charme dans sa représentation de la ville et dans sa narration, malgré les incohérences géographiques et culturelles.

TDK, quant à lui, est une superbe machine bien huilée, mais à laquelle il manque un soupçon d’âme et de personnalité. Tout a été travaillé pour atteindre la perfection et chaque détail a été minutieusement mis en avant à tel point que le film peut en devenir pataud et difficile à digérer. Certes, il est étrange de reprocher à un film d’être trop parfait, mais c’est ce que je ressens : rien de vraiment critiquable mais ce n’est pas non plus un film qui me marquera et que j’aimerais absolument posséder en DVD triple édition collector version platinum. Sans compter que j’ai vu le film dans des conditions affreuses : les gens se croyaient dans leur salon, bouffaient du pop-corn à tout va et derrière moi, une femme s’est crue obligée de ponctuer le film de ses fuck, oh no, yuck, yes !, j’en passe et des meilleures.

Néanmoins, puisque j’y suis, autant parler quand même de ce qui, à mon avis, porte préjudice à cette séquelle. Principalement, il s’agit de la réalisation et de la narration.

Si les scènes d’action dans Begins relevaient du flou artistique total, sous prétexte que le Batman combat à la manière d’un ninja, celles de TDK ont au moins le mérite d’être plus faciles à suivre pour un œil humain normal. De façon comique pourtant, elles adoptent l’extrême opposé en étant très lentes et bourrines. Il semble bien difficile de rendre sur grand écran l’effet des comics, c’est-à-dire un super-héros furtif et rusé. Non, ici, Batman se contente d’asséner ses adversaires d’un coup (ou deux s’ils sont résistants ou chanceux), l’un après l’autre. Je retrouve ce que je déteste dans les films : des gens qui regardent, béats, leurs compagnons se faire assommer et qui attendent patiemment que leur tour vienne. Le Batman inspire de la crainte (et provoque la paralysie) mais trop, c’est trop.

Pour les cascades de fou, on se rattrape avec la panoplie jamesbondienne de M. Wayne : Batmobile et Batmoto. Et mini-bombes. Et Batcombinaison améliorée. Et micro-surveillance des appels par téléphone portable. Et vision infra-rouge bleue. Heu ?! Ça fait beaucoup, non ? Mon côté anti-technologie s’est réveillé plusieurs fois pendant le film mais même en le faisant taire, il me semble que cette surenchère de technologie de pointe s’est développée au détriment de la personnalité de Batman. Il était censé être un super-héros à collants mais sans pouvoirs surnaturels, usant de son cerveau et de ses capacités de déduction mais dans TDK, bien que doté de plus de 2 neurones, son intelligence n’est pas exploitée. Bien heureusement, l’aspect psychologique et ses combats intérieurs ne sont pas négligés.

Par ailleurs, la vie à Gotham bénéficie d’un important travail de reconstitution. Ainsi, elle se dote cette fois d’un maire, d’un procureur, d’avocats, d’une pègre et de l’asile d’Arkham. La vie politique et criminelle y est mise en exergue et tous les éléments ont été réquisitionnés pour la rendre sombre. À ce titre, la vie sociale, mis à part les réceptions mondaines, semble inexistante, révélant le peu d’espoir qu’ont les habitants dans une ville décimée par le crime. Seuls les riches semblent s’en sortir, vivant dans un autre monde, se souciant peu des pics de criminalité et parlant de Batman d’une voix amusée et moqueuse. Ainsi, sans tomber dans la fable sociale, TDK montre intelligemment Gotham, ses maux et ses contradictions.

Pourtant, dans son désir d’intégrer Gotham dans un monde moderne et de la transposer à une ville connue – Gotham étant le sobriquet de New York – TDK déraille sérieusement. Comme nombre de films réalisés au siècle, les m21eédias sont utilisés en masse et pas forcément de manière subtile. On se sent obligé de montrer toutes les informations dans de faux journaux et sur une quelconque chaîne de TV fictive calquée sur la NBC pour témoigner de l’importance des médias mais sans en dévoiler les répercussions ou l’influence sur la population. De ce fait, dans TDK, tous les rebondissements et crimes sont retransmis à la télé sans qu’on en connaisse l’utilité, si ce n’est pour afficher une ribambelle d’écrans plats et plasmas. Mouais. Les appartements luxueux et bien équipés ont du charme sur papier, mais deviennent trop communs dans les films.

Quant à la ville en elle-même, le parti pris du film est de la faire bleu électrique. Le résultat est très esthétique et les plans sont franchement maîtrisés, entre les chutes vertigineuses et les vols de Batman d’un building à un autre. Cependant, sans chercher la petite bête et le bleu mis à part, c’est du déjà-vu. Les couleurs valent le coup d’œil et rendent le film un poil plus atypique mais c’est à peu près tout : on ne se sent pas dans Gotham City, on voit trop bien l’hélicoptère et la caméra filmer une grande ville des États-Unis ou du Royaume-Uni. Dommage parce qu’un bon boulot avait été réalisé pour conférer à la ville une identité propre. Ironiquement, je trouve que Begins s’en sortait mieux en évitant le spectaculaire à tout prix : Gotham y avait son atmosphère propre. Enfin, une remarque sans doute pas très réfléchie de ma part : l’intégration d’éléments réels comme les équipes du SWAT s’est mal effectuée et a quelque peu cassé le mythe de Gotham, dans ce film.

Autre défaut du film : son découpage peu inspiré. On passe d’un épisode à un autre sans bonne transition, on voit des plans rapides de chaque personnage, principalement Batman, le Joker, Harvey Dent et Jim Gordon. Quand les activités de chacun d’eux ont été décrites, rebelote, on recommence depuis le début. Si ce procédé maintient le suspens au début du film, vers la moitié, il devient éculé et très artificiel. On se doute qu’au moment critique, la caméra changera de point de vue pour revenir plus tard sur les lieux de l’incident. Par conséquent, c’est comme si le film nous mettait en attente à chaque fois pour accumuler la tension et donner une certaine dynamique. Le résultat n’est pas toujours raté, encore heureux, mais certaines scènes tombent comme un cheveu dans la soupe.

De même, lors des scènes plus nerveuses, on suit toujours la même narration. Par exemple, on voit Batman se battre avec un bonhomme, puis on nous montre une voiture garée 2 étages en dessous, et quelques secondes plus tard, on voit le bonhomme s’écraser lourdement sur la voiture. La voiture peut être remplacée par un sol ou des gens ahuris… Encore une fois, ce ne serait pas gênant si le film n’abusait pas de cette technique.

Une technique usée jusqu’à la corde, tant et si bien que les explosions spectaculaires qui ponctuent le film deviennent un peu prévisibles. Outre le côté « je t’en mets plein la vue » que je n’apprécie pas toujours mais qui est essentiel, ces explosions (commises par le Joker, ça va de soi) perdent de leur drame et de leur soudaineté. Néanmoins, deux scènes restent maîtrisées et spectaculaires, sauvant le film : l’explosion de l’hôpital général de Gotham et la panique à bord de 2 paquebots prêts à exploser.

Pour passer (enfin) aux points forts du film, commençons par le scénario. En fait, je pourrais me contenter de dire ouahhh ♥ mais développons, développons. Passée une sous-intrigue pas passionnante à Hong Kong où les gens parlent curieusement mandarin et pas cantonais, on attaque le vif du sujet : les personnalités croisées de Batman, Dent et du Joker.
Batman Begins explorait de manière légère bien qu’agréable la genèse du justicier mais TDK explore de manière agréable et réfléchie l’existence même d’un tel justicier, d’un hors-la-loi. Il s’approprie bien les questionnements propres à Batman et le met face à ses éternels dilemmes : quand abandonnera-t-il son costume ? Est-il un bienfaiteur ou un criminel ? et pousse à bout le raisonnement avec l’introduction du Joker et de Harvey Dent.

En effet, le Joker est le pivot qui révèle la nature de Dent et de Batman. Le premier représentait l’avenir de Gotham, procureur impudent grâce à qui les prisons de Gotham sont surpeuplées, et faisait figure de chevalier blanc, un représentant de la justice sans masque. Le second agit dans l’ombre et trouve son héroïsme dans la peur qu’il inspire et dans son statut de criminel marginal.
Il se crée ainsi un intéressant antagonisme entre Batman et Dent, qui débattent de l’avenir de leur ville et de la meilleure manière de la protéger. La question de l’héroïsme prend tout son sens lorsque Harvey Dent révèle à la presse qu’il est Batman et demande à être arrêté pour permettre au vrai Batman d’agir et réciproquement, lorsque Dent devient une sorte d’ange déchu et balaie tous ses concepts de justice et de bonté.

De l’autre côté, Batman est aussi confronté au Joker, qui lui fait remettre en cause sa croisade. Les thèmes abordés sont également très fins : la folie et à nouveau, la problématique de l’héroïsme. Le Joker est le personnage qui pousse aux pires instincts et se délecte de la cruauté et des pires travers humains. De ce fait, c’est également l’instigateur de la folie, réveillant la vengeance en Dent et la violence en Batman. Et paradoxalement, le Joker est le côté éclairé de Batman, celui qui ne cache rien, celui qui par ses excès dévoile que Batman est accro à son statut et à sa légende et que l’un a besoin de l’autre. Qui est donc le plus fou ? Vérités bien dérangeantes mais qui offrent bien de la consistance à TDK, un film qui s’attaque aux sources et à la création d’une icône super-héroïque.

Enfin, la relation Joker-Dent n’est pas en reste puisque d’ennemis, ils deviennent compagnons dans la folie. Leurs rôles s’inversent tour à tour et le Joker n’a qu’à balancer une petite allumette pour que le pire survienne et que la dualité en Dent prenne un nouveau visage et une nouvelle tournure.
Ces 3 personnages centraux constituent donc un triangle parfait et très bien traité dans le film. Pas de manichéisme et pas de facilité, TDK montre des descentes aux enfers et des vies gâchées. Il montre des Hommes face à la folie et face aux pires choix possible et revisite le mythe du super-héros. Il pose la question de savoir ce qu’est un héros sans jamais donner de réponse niaise ou qui caresse le spectateur dans le sens du poil. Il met en valeur les sacrifices à faire pour construire un super-héros et préserver son image. Il met sur la même corde raide bons et méchants et les rapproche sans leur consentement. Et enfin, il interroge ses personnages sur la différence entre ce dont Gotham a besoin (un chevalier blanc) et ce qu’elle mérite (un chevalier noir ?).

Et ces réflexions ne sont finalement possibles que grâce aux bonnes prestations des acteurs.
Christian Bale, qui m’avait convaincue dans Begins, reste toujours très crédible dans son rôle. Dommage qu’on ne voie pas sa transition de Bruce Wayne, playboy milliardaire, à Batman, justicier à la voix rauque et caverneuse (et tout autant ridicule, hélas). Quoi qu’il en soit, il est à l’aise en célébrité à la blague facile mais qui déteste en réalité la foule et les attentions ; il a assez de présence à l’écran pour incarner un Batman taciturne et intransigeant.
Heath Ledger, dont la prestation avait été taaaaaaaant acclamée, est effectivement à la hauteur de sa réputation. Néanmoins, je dirais que les critiques et les spectateurs sont toujours enclins à applaudir les rôles de psychopathes et de fous, y voyant là des rôles extrêmes et inhumains. Alors certes, le Joker est dérangeant à parler de ses cicatrices et avec ses mimiques, sa démarche pesante et ses tics de langage mais ce rôle ne me semblait pas forcément plus difficile que celui de Batman ou de Harvey Dent. Bref, j’ai trouvé Ledger très bon mais pas non plus aussi éblouissant qu’on le donnait sur certains sites web par certains critiques.
Aaron Eckhart constitue pour moi la petite surprise dans le film, incarnant très bien un représentant de la loi médiatisé et aimant être sous les feux de la rampe et encore mieux, un être déchiré et conflictuel. Son maquillage est très impressionnant et reste fidèle au comics.
Eckhart donne beaucoup de vie à son personnage et interprète tout en nuances la partie encore humaine de Double-Face.
Maggie Gyllenhaal remplace Katie Holmes dans le rôle de Rachel Dowes, l’ex-copine de Bruce Wayne et l’actuelle de Harvey Dent. Et ce changement est un des meilleurs opérés entre Begins et TDK ! Enfin on arrête avec une Miss Dawson acharismatique (le mot a été inventé pour elle) à souhait et qui semblait prête à fondre à tout moment pour une nouvelle Rachel plus salope et plus classe. On croit à son caractère et on comprend pourquoi Dent tient tant à elle. Beaucoup d’épaisseur chez ce personnage donc.
Enfin, les anciens, Gary Oldman, Michael Caine et Morgan Freeman restent égaux dans leur prestation. C’est-à-dire bons et convaincants. Surtout Oldman.

Film qui s’ouvre sur un braquage grandiose mâtiné d’un habile jeu de masques et de tours de passe-passe, The Dark Knight enchaîne malheureusement quelques maladresses techniques et est parfois lourd avec sa surenchère de boums-boums, de technologie et de spectacle. Mais il se rattrape aussi admirablement avec quelques aspects de l’environnement de Gotham – les policiers corrompus et les associations criminelles menées par Maroni, par exemple – et surtout avec ses problématiques autour de la légende du croisé. Le titre du film n’est pas injustifié et traduit bien les questionnements intérieurs de Bruce Wayne quant à son droit d’être justicier et sa véritable envie de retourner à une vie normale. (Si tant est qu’être milliardaire est une vie normale). The Dark Knight est également un film de faux-semblants où l’image même de l’homme chauve-souris est constamment réinvestie, réutilisée et montrée du doigt. Et enfin, The Dark Knight s’achève aussi bien qu’il a commencé, par une traque, et par la renaissance du super-héros.

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