Adieu ma concubine (Lilian Lee)

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Cette fois-ci, je vous présente le livre Adieu ma concubine de Lilian Lee, une auteure hong-kongaise.
Le film, dirigé par Chen Kaige, et interprété par Leslie Cheung, Fengyi Zhang et Gong Li, est très connu en France, puisqu’il a obtenu la Palme d’Or au Festival de Cannes de 1993.
En revanche, le livre qui est la source du film, l’est moins.



Le génie de l’auteur est indéniable. Lee est, en passant, auteur de Nouvelle Cuisine/Dumplings réalisé par Fruit Chan avec Miriam Yeung, ainsi que d’autres nouvelles horrifiques et morbides.
Mais ici, rien de tout cela, et heureusement, l’auteur ne joue pas sur les situations angst et ne part pas dans des délires sur les deux acteurs. Certes, l’amour exclusif que porte Dieyi à Xiaolou a quelque chose d’assez effrayant et son caractère de petit efféminé sournois et narcissique peut être irritant, mais Lee n’insiste jamais réellement sur ces aspects.

Elle tient plutôt à tisser un parallèle entre l’opéra et la vie en montrant un Dieyi qui se prend trop à son jeu tandis que Xiaolou est de plus en plus détaché et indifférent. Tout le roman est une illustration d’un aphorisme prononcé par Dieyi : L’existence, au fond, n’est rien de plus qu’une mise en scène. Lee fait des allers-retours entre théâtre (à travers les nombreuses citations tirées de l’opéra lui-même) et la vraie vie, décadente et sombre, que mènent les héros.

Forcément, avec une telle trame, les deux vies, réelle et virtuelle, se rejoignent sans cesse, et nombreuses sont les scènes symboliques et magnifiées : métaphores constantes, violence des actions et des mots, emphase des émotions et des réactions.
Ainsi, l’opéra et la vie constituent le premier antagonisme décrit dans cette œuvre.

La seconde dualité réside dans le caractère des héros, Dieyi est un être centré sur lui-même, excessivement inquiet et aux sentiments grandiloquents. Xiaolou est une personne qui se veut terre-à-terre et bon vivant, mais qui, en réalité, cherche à être un héros de l’Antiquité, magnanime et inflexible à la fois. À travers Juxian, sa femme, on se rend compte d’ailleurs que toute son attitude n’est qu’artifice, il est au fond machiste et se prend pour le protecteur de ses amis. Juxian, elle, est une prostituée qui a un certain sens de l’honneur et de la fidélité, restée pure malgré sa profession.

Heureusement, elle n’est pas une femme naïve et blanche comme neige, elle est intelligente et peut s’avérer venimeuse, bien qu’elle soit d’ordinaire réfléchie et possède beaucoup d’instinct. Elle devient l’archétype de la femme protectrice lorsqu’elle dissuade son mari d’être aussi téméraire, de ne pas tant médire sur le Parti communiste et de tout accepter sans broncher lorsqu’il s’agit de sauvegarder la paix de leur couple.

Bref, il y aurait beaucoup à dire sur ce parallélisme des faits et des personnalités que Lee a voulu mettre en avant, mais je ne m’attarderai pas plus dessus.
Le livre n’est pas un chef-d’œuvre selon moi, malgré les idées intéressantes et la narration habile.

Finalement, il a suscité pas mal d’interrogations et de réflexion, mais que prout en émotion.
Après avoir vu le film de Chen Kaige, il est difficile de retrouver la même intensité dans un livre écrit sur un ton si plat. C’est très sobre, et peut-être trop. Je ne demandais bien sûr pas des larmes, du sang, de la sueur, de la morve ou que sais-je encore, mais un minimum de descriptions et d’explications aurait été bienvenu. Au lieu de cela, Lee a voulu minimiser ces aspects, pour se concentrer sur les faits, on lit ici que de grosses larmes coulent des yeux de Truc, là que Machin serre les dents et que sa bouche est en sang, mais on ne sait jamais réellement pourquoi. De ce fait, j’ai eu du mal à appréhender leurs sentiments et à trouver un lien de causalité entre faits et sentiments. Plutôt bizarre, cette distance que l’auteur instaure entre son histoire et son lecteur.

D’un autre côté, les livres chinois sont en général ainsi, très dépouillés et évitant absolument le sentimentalisme (reliquat des années Mao, peut-être), mais dans le cas de ce bouquin, qui nous décrit la chute de deux grandes stars de l’opéra, voire, la tragédie de Dieyi avec ses conflits intérieurs et GROS SPOILER (jusqu’à son suicide), peut-être qu’adopter un ton moins insensible et froid n’aurait pas été abusif. Les seuls moments où Lee se permet du lyrisme sont ceux où les héros sont sur scène, c’est à travers les citations d’Adieu ma concubine, la pièce. Et en réalité, même si elles ont toutes très belles : Forcé et contraint, il ne me reste plus qu’à boire ce/doux nectar pour dissiper mon chagrin,/Puisque de toute façon, victoires et défaites alternent toujours,/C’est l’ordre des choses. Mais alors, quand il y a une citation toutes les 10 pages et qu’au bout d’un certain moment, elles se répètent, ça plombe complètement le bouquin et des lourdeurs se font ressentir.

Or, si Dieyi est aussi attaché à Xiaolou, c’est parce que ce dernier l’a toujours protégé, petit, et lui a tout appris : comment berner le sévère professeur d’opéra, supporter les coups, le froid, la pression. Le mentor est devenu l’être aimé, mais Lee n’insiste pas beaucoup sur cet aspect des choses. Alors, comment comprendre les folies que commet Dieyi ainsi que son dilemme ? Quelles sont les raisons de ses perfidies ?

Il y a une partie très longue et intéressante sur l’apprentissage à l’Opéra et le cadre historique est formidablement bien reconstitué, mais cela ne suffit pas. On en apprend plus sur l’évolution de la Chine, à travers les destins de Xiaolou, Dieyi et Juxian, en marche vers le désespoir et la mort (mentale, physique), mais cela occupe les 3/4 du livre.

En revanche, dans le film, le décor historique et social est un personnage important mais muet : on voit ce qui se passe implicitement, rien n’est décrit. Alors le film laisse plus de temps et d’espace à la relation Dieyi-Xiaolou-Juxian, pas forcément dans les dialogues, mais dans le jeu des regards (brochette d’acteurs sublime) et surtout, les silences. En regardant le film, on attend désespérément qu’il se passe quelque chose lors des moments de tension, la musique accompagne les héros lors des moments de bonheur, bref, cette dimension, le livre ne peut pas la restituer mais Lee n’a pas non plus forcément usé d’autres moyens pour transcrire la passion ou le suspens. Plutôt dommage.

Pour revenir à l’Histoire, il est intéressant de constater que, quels que soient les événements, guerre sino-japonaise, guerres de l’opium, guerre civile, les personnages masculins sont complètement en marge de la société, ils se rendent à peine compte des mutations politiques et de ce qu’elles impliquent. Dieyi affirme que si les communistes veulent prendre le pouvoir, qu’ils le prennent, il y en aura bien qui aimeront l’opéra !, Xiaolou se moque perpétuellement du régime demandant si le communisme, c’est aussi partager sa femme. Quelque part, ils ne sont pas sortis de leur enfance et l’ombre de leur maître d’opéra plane toujours sur eux. Ils se retirent volontairement, quoiqu’inconsciemment, de la vie réelle, et préfèrent l’introspection et l’égotisme.
La seule qui se rend compte de leur folie est Juxian, pourtant, elle ne peut rien faire pour empêcher la dérive.
Cette distorsion entre homme et femme est joliment dépeinte, en peu de mots mais avec beaucoup de précision.

Conclusion, l’œuvre est riche, c’est sûr, mais que je n’ai pas réussi à la lire correctement, peut-être. Du mal avec l’absence de sentiments, il m’a fallu beaucoup revenir sur le film pour combler les vides laissés par l’auteur. Ceci dit, je ne déconseille vraiment pas le livre, comme complément au film, pour « découvrir » un roman chinois, ou pourquoi pas, lire un bouquin moins fastidieux qu’un manuel d’Histoire.

Enfin, j’ai un gros problème avec les traductions du chinois, déjà, le fait qu’il n’y a pas de repérage dans le temps aussi précis qu’en français me perturbe, j’ai du mal à situer les événements, c’est donc tout à fait le bordel dans ma tête. En plus, comme c’est une langue concise, il faut inventer des mots en français pour rendre les idées et pas une série de mots, mais du coup, les phrases me paraissent pompeuses et les dialogues pas naturels. Les dialogues sont assez familiers, je crois, en chinois, là, ce sont de véritables dissertations proustiennes. 

Edit 08.06.2010 : Deux romans existent en chinois, tous deux écrits par Lilian Lee : celui qui a servi de base au film de Chen Kaige et celui que Lee a remanié pour coller au film. Je ne sais pas quelle version j’avais lue à l’époque (2008) puisque j’avais emprunté ce livre à la bibliothèque, cet article comporte donc probablement des inexactitudes et des imprécisions. Toutes mes excuses.

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