Placebo : Battle for the Sun

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Cinquième album du groupe de rock Placebo, Battle for the Sun (BFTS) doit être celui qui détonne le plus dans leur discographie. En effet, les albums Placebo et Without You I’m Nothing montraient une bonne cohérence dans le style et les thèmes abordés, Black Market Music lorgnait légèrement vers l’électro mais savait rester concis et placébien, Sleeping With Ghosts amorce le tournant tout en restant sombre et Meds, en voulant imposer un « retour aux sources », cherchait à mettre en valeur la mélancolie et la lassitude.

Rien de tout cela avec BFTS : on a là un album aux mélodies répétitives et franchement bourrines et des paroles coup-de-poing mais plus esthétisées à mort, on sort tout simplement du cadre Placebo. Personnellement, c’est donc avec ce cinquième opus que j’ai compris qu’il faut arrêter de décider de la qualité de leurs albums selon qu’ils « font » Placebo ou pas. Meds était tiraillé entre rock instable et brut et raffinement de SWG et m’a fait croire que je pouvais encore espérer une petite lueur de paroles suicidaires, de malaise des années 90 et de cette satisfaction dans la douleur et la déchéance. Au moins, BFTS est clair : les membres du groupe n’ont plus la vingtaine, finis les teenage angsts, les fantasmes macabres, les ambiguïtés sexuelles et les sons scandés dans la rage (qui a parlé de Evil Dildo ?!).


Conclusion, je suis un peu lente mais ça y est, la page Placebo est tournée, le petit cœur de fan est enterré, je recommence à apprécier ce qu’ils font comme s’ils étaient un autre groupe sans (trop d’) amertume. L’ère des pistes qui prend aux tripes s’est pour moi achevée avec SWG (et les magnifiques English Summer Rain et I’ll Be Yours)… ou peut-être n’ai-je plus 15 ans moi non plus et que des chansons comme Lady of the Flowers, Every You Every Me ou Haemoglobin me parlent un peu moins.
Après le petit enterrement, la petite larmichette, la tracklist de BTFS :

01. Kitty Litter : ça commence fort et ça reste fort. Une de ces pistes sans trop prise de risques avec une mélodie nerveuse et beaucoup de guitare électrique que j’essaie de supporter comme je peux. L’intérêt principal réside dans la voix du chanteur, Brian Molko, qui doit faire vibrer ses amygdales en énonçant ces longues phrases en rythme avec la guitare. Une piste pas trop complexe avec du son répétitif mais c’est frais, ça réveille bien même si ça tape un peu sur les nerfs quand toutes les syllabes sont prolongées sans plus de subtilité que ça. À force, ça donne l’impression que les paroles sont vomies les unes à la suite de l’autre, sans réflexion, sans émotion surtout. Ceci dit, avant ce charmant trouble gastrique, tout va bien, j’accroche, je n’en redemande pas, mais j’accroche.

02. Astray Heart : oh ! Mais c’est le nom du groupe avant qu’il ne s’appelle Placebo – et avant que le batteur ne soit Steve « Surfeur » Forrest et avant même qu’il ne soit Steve « CheveuxLongs » Hewitt. Passée la petite anecdote marrante ou commerciale, j’ai eu peur de cette espèce de chœur en espagnol et à nouveau, cette mélodie peu discrète en arrière-fond mais finalement, elle fait partie de mon top 5. Sûrement car il y a un minimum de recherche : le chanteur ne se contente pas de montrer qu’il peut faire 10 minutes d’apnée, sa voix varie, sait se faire triste, pleine de regrets et elle se module très joliment par rapport à la batterie entêtante et le chœur s’insère bien entre les couplets, contre toute attente. Le titre se paie même le luxe d’avoir dans le dernier tiers, un chant presque a capella (juste quelques coups de batterie ou de guitare ça et là), qui repose les oreilles après les chœurs surexcités et le flot de paroles ininterrompues.

03. Battle for the Sun : le mastodonte de l’album. Entrée bourrine et sons lourds contrastant bien avec la voix tout en retenue et radine de Molko pour dévoiler progressivement d’infimes variations dans la guitare. C’est le premier single présenté pour cet album et j’ai accroché très vite à la voix qui se crée son propre écho et les I et You qui transpirent le désespoir ou la lassitude. Mon avis n’a donc que peu changé par rapport à la première écoute : je ne suis pas fan du refrain un peu trop mielleux et pop acidulé (« acidulé » n’est pas un compliment, ici) mais le reste s’en tire plus qu’honorablement. J’aime le stress que cette piste procure, cette sensation d’attendre ce qui va se passer et effectivement, cette voix poussée à son paroxysme avec des sonorités dramatiques, cette explosion et enfin, le couplet qui reprend, comme si de rien n’était. Une chanson que j’apprécie donc beaucoup pour sa diversité et ses ingéniosités. Mais moins dix points pour cette couverture qui fait très Heroes (la série TV) et surtout, très « ne-nous-prenons-pas-la-tête pour-des-histoires-de-pochette-après-tout ». Grrr.

04. For What It’s Worth : Ahhaha. Mais c’est une blague ou quoi. Suffit pas d’avoir un petit quelque chose à dire, une petite idée de mélodie de guitare et de combler ça par des chœurs affreux pour en faire une piste. Bref, je ne déteste pas, je hais. C’est surtout horrible quand la piste nous est balancée comme ça et souille la précédente. Y a même un petit bourdonnement de mouche et des petits effets de pistes MIDI censés être drôles mais qui alourdissent vraiment cette chanson qui part dans tous les sens. La joie qui s’en dégage n’est pas communicative, la piste n’est pas entraînante, ratage complet, à mon avis. (Et la couverture...) Heureusement, ça dure moins de 3 minutes.
05. Devil in the Details : le petit vrombissement du début rappelle furieusement Allergic mais ne pas s’attendre à du Any means by your horizons par la suite. C’est un truc plus énergique auquel on a droit, une voix cristalline et bien maîtrisée, des mélodies discrètes et continues, ça flirte avec la pop mais quelque chose rappelle Placebo, les variations dans la voix et cette capacité à jouer là où on ne s’y attend pas, peut-être. Ce n’est pas une piste exceptionnelle mais elle ne lasse pas car relativement subtile, on ne reste pas coincé sur une note ou un refrain, ça s’enchaîne harmonieusement, les instruments sont plus nombreux. Et la fin est proche du magnifique : voix un peu éraillée, son pur et brut. Je reprocherais juste un tout petit manque d’émotions.

06. Bright Lights : qui n’est pas sans rappeler I Do, le petit délire pop psychédélique tant décrié par les fans purs et durs. Placebo récidive avec une musique de manège, du BisounoursArcEnCiel assumé, et ce n’est pas plus mal. Je suppose qu’elle me donnerait vite mal à la tête si je devais me la passer en boucle mais pour le moment, c’est suffisamment bien joué pour ne pas proposer que du son joyeux et niais, il y a un peu de tout : des variations surprenantes, des emprunts directs à de la pop minette, des essais électros. Bref, c’est la farandole et ça passe plutôt bien.

07. Speak in Tongues : ça commence bien, avec un chapelet de notes de clavier qui font monter le suspens, la voix n’est pas en reste, passant tour à tour de la supplique à la narration froide, puis la guitare s’emballe et laisse place à des enchaînements à la guitare sèche. C’est la piste où il y a de tout bien assimilé avec de la prise de risques. J’aime surtout la prédominance de sons lourds, de basses, de scansions à l’infini.

08. The Never-Ending Why :
ce qui est sûr avec BFTS, c’est que presque toutes les pistes démarrent en trombe, pas de silence gâché. Mais ce n’est pas forcément synonyme de qualité : cette piste est très moyenne car elle n’est qu’une synthèse de toutes les nouveautés apportées par les précédentes. Je n’aime pas les sons saturés et cette espèce d’impression d’assister à une fanfare, je n’aime pas les paroles, la morale sous-jacente, la simplicité de ce qui y est raconté. C’est du gros et du lourd mais ça ne marche pas à tous les coups quand il n’y a rien pour soutenir tous les éléments de la chanson.

09. Julien :
Le Messie dans BFTS prend la forme d’une chanson à l’atmosphère lourde et stressante. Alternance de basses menaçantes et de refrain pour une fois réglée comme du papier à musique. Les violons qui l’accompagnent sont d’ailleurs très judicieux, donnant à cette chanson un côté épopée. On sort du simple couplet-refrain avec des incursions d’instruments en solo, des silences bien placés. BFTS était censé être un « album-concept », je ne sais pas si les pistes se suivent pour raconter une histoire ou si toutes les pistes sont des variations sur un même thème mais Julien est LA chanson qui se suffit à elle-même, cohérente du début à la fin. Un petit bijou, notamment au niveau de l’instrumentation. Quelle jolie fin, d’ailleurs…

10. Happy You’re Gone : Petite balade qui tombe à plat, un peu trop lente et un peu patchwork. Je n’aime pas les mélodies suraiguës type Musique de Noël qui ne mettent pas en valeur la voix et ne sont pas révolutionnaires en soi. Le refrain redevient un peu plus dynamique mais bon, Brian Molko sait scander et supplier : on le sait, pas la peine de nous resservir ça à toutes les sauces. À force, cette piste devient irritante, voix pas assez majestueuse, instrumentation raplapla, éternel contraste entre la mélodie joyeuse et les paroles agressives.

11. Breathe Underwater : Piste rythmique et bien maîtrisée que j’aurais bien plus appréciée, comme un Taste in Men, si le refrain ne venait pas tout gâcher. Les refrains de Placebo depuis Meds sont de toute façon curieusement joyeux et pop, un « hourra ! » qui tombe comme un cheveu dans la soupe à force de trop vouloir de la dynamique. Néanmoins, j’ai de l’affection pour cette piste avec sa guitare survoltée, quelques grattouilles sèches, son côté vieillot avec des voix additionnelles, et surtout, le martèlement de la voix de Molko si caractéristique de Placebo.

12. Come Undone : Qui aurait sa place dans l’album SWG : déception raffinée et paroles répétitives. Pourtant, côté instruments, c’est bien du BFTS, batterie beaucoup plus effacée et de l’électro. Et ça doit être la piste qui accorde le mieux voix et son : son nerveux, saturé et trompeur, voix déplorant, regrettant, désespérante. Une chanson délicieuse qui découvre de plus en plus au fur et à mesure, tour à tour triste, sadique et mélancolique. Et pour sa versatilité, je la mets au même rang que Julien, chez les Messies.

13. Kings of Medicine : *o* Voix désabusée, posée pour des paroles qui relèvent le niveau général de l’album en la matière. Une piste qui conclut agréablement l’album avec beaucoup d’a capella ou à défaut, quelques notes cristallines ça et là. Ce n’est pas aussi bon qu’un Twenty Years mais quelque chose dans l’ambiance s’en rapproche : on se remémore les bons moments, ce n’est plus aussi bon maintenant, quelques regrets et on va de l’avant. C’est sûr, tant d’optimisme, ça change du Placebo dépressif, mais après tout, ils n’ont plus 20 ans.

En conclusion, un album plaisant. Ce n’est plus les grandes heures Placebo, ça sent bien la machine à faire du fric mais ça reste travaillé et par moment, ça sonne même expérimental. Au final, on a quand même droit à des perles au point que, personnellement, j’aurais adoré que l’album soit une variation de Come Undone quitte à avoir un album trop homogène.

Côté rupture par rapport à Meds : la batterie est moins présente, les pistes sont moins bien rythmées et l’électro simplifie encore plus la donne.
Dans les regrets mais il fallait s’y attendre : les paroles. Plus d’esthétique, plus de recherche lexicale, plus de double voire triple sens, d’allusions perverses, SM, mythologiques, historiques… On ne sent plus tout ça et c’est ce que j’ai envie de pleurer. Avant, pour décortiquer les paroles placébiennes, il y avait l’excellent site Kitsch Object d’une dénommée Lux (site devenu entretemps SuperPipeuse car domaine non renouvelé…), maintenant, les mots du groupe sont tellement dépouillés et simples qu’on n’en a plus besoin. De plus, l’album-concept tant annoncé, je ne l’ai pas du tout senti. J’adore quand il y a de la cohérence, des points de vue différents sur une même histoire, des clins d’œil d’une piste à une autre et autres effets de ce genre mais franchement, là, je ne vois pas en quoi Placebo raconte les histoires les unes à la suite des autres.

Néanmoins, le charme opère, à petites doses, on zappe vite les horreurs et les fautes de goût (heureusement pas si nombreuses), on revient avec plaisir sur de bonnes mélodies, une atmosphère bien retranscrite. Mais pour ma part, jamais je n’ai écouté l’album en boucle, et à part Julien ou Come Undone, je ne repars pas à la recherche d’une piste dans la playlist quand elle ne se présente pas à moi.

C’est un peu de la musique fast-food : pas de la gastronomie, sympa quand on veut quelque chose sur le pouce, vaguement addictif pour certains produits. Comme un filet-o-fish.

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