Le corps exquis (Poppy Z. Brite)

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N’étant pas spécialement fan d’œuvres trash/gore/sordide/choc (aucune mention à barrer), je n’étais peut-être pas le public ciblé. Les scènes de torture sont vraiment crues et l’auteur ne recule devant rien pour nous montrer sa connaissance en matière d’instruments chirurgicaux (y en a pour tous les goûts) et en chimie. Ainsi, on a droit à la description de corps qui se décomposent, se dissolvent, pourrissent ou grouillent de vers, de membres arrachés avec des lambeaux de chair qui pendent, vous voyez le genre donc.
Mais Brite en fait trop et personnellement, je suis restée de marbre devant ce qui est censé attirer ou dégoûter.



Dégoûter car Brite ne veut de toute évidence pas faire les choses à moitié et attirer, car en même temps, elle aime choisir des mots en décalage avec ce qui est dépeint et insister longuement sur l’insoutenable de manière quasiment poétique.

Du coup, malgré son style froid qui donne l’impression qu’elle ne fait que dicter les étapes d’une longue opération chirurgicale, son zèle l’empêche d’être tout à fait convaincante : j’y vois là une volonté dissimulée de faire dans le sensationnel, d’aller au-delà des limites du gore. Chose que je n’adore pas : c’est trop facile de faire couler des litres d’hémoglobine et de pus, de décrire un tournevis qui s’enfonce dans la chair ou Byrne qui arrache les tripes d’une énième victime, c’est facile car le trash n’a pas de limites, justement.

Le style de Brite en pâtit, les images sont trop convenues et la saturation d’hyperboles m’a vraiment fatiguée. A la limite, je préfère ses œuvres plus récentes, comme Petite Cuisine du diable (The Devil you Know), dans lesquelles elle se calme un peu, même s’il semble y avoir des expressions maladroites et peu claires.

Néanmoins, je dois reconnaître qu’avec un style dénué de fioritures, il est inutile de faire appel à son imagination pour voir les scènes de torture se dérouler sous nos yeux. Mais encore une fois, je trouve qu’elles ne suscitent rien, aucune émotion.
De plus, il faut peut-être tenir compte de l’époque à laquelle l’œuvre a été publiée. Ce qui pouvait paraître comme un roman coup-de-poing en 1996 ne l’est plus vraiment en 2006 [année à laquelle j’ai écrit cette chronique, punaise !]. De même, le thème du SIDA dont il est également question tout au long de ce roman s’est beaucoup banalisé entretemps. Les réflexions sur la maladie des héros sidéens (et cannibales et gays, la liste s’allonge) ne font pas autant « OVNI » qu’il y a 10 ans. Ceci dit, si le décalage dû à l’époque qui ne me permet pas d’apprécier Le Corps Exquis, c’est uniquement de ma faute et de ma manie à ne pas lire les bouquins à leur sortie :[

Enfin, niveau scénario, je trouve que la rencontre entre Byrne et Compton survient bien trop tard dans l’histoire. Ce qui se passe avant paraît plus anecdotique et ce qui se passe après trop précipité. Tout s’enchaîne alors comme s’il fallait que ça se finisse en un nombre de pages donné. C’est certainement faux mais je ne peux pas m’empêcher de trouver des raccourcis faciles vers la fin de ce roman.

Et un petit truc que je n’apprécie pas tellement, c’est que malgré toute l’atmosphère sale qui entoure les héros, ceux-ci restent vachement glamour. Ce sont des éphèbes : ils sont minces, ils sont pâles, ils sont osseux, ils sont raffinés, ils sont charismatiques, ils sont cultivés, et ainsi de suite (bref, de véritables héros de manga yaoï). Le seul truc qui cloche, c’est qu’ils préfèrent la viande humaine. Ce qui me paraît un peu superficiel.

Au final, même si je n’ai soulevé que les gros points qui m’ont gênée (car j’aime bien râler), il en reste de bons. Z. Brite brosse un beau tableau de La Nouvelle-Orléans avec ses coffee shops, ses bâtiments dont les styles se croisent, ses rues sordides, entre autres m’a beaucoup plus interpellée que le reste.

Je ne déconseille tout de même pas le livre car il vaut la peine qu’on le découvre, lui et son auteure. Mais quitte à lire du Brite, autant lire les romans qui suivent sa période j’écris-des-trucs-érotiques-sur-des-vampires-et-des-gens-décadents. C’est un avis tout personnel mais ses descriptions de bouffe y sont délectables.
Et à vrai dire, dans le même genre de lecture, je trouve que J. Purdy excelle. C’est violent et scabreux, mais les sentiments y sont magnifiquement décrits.

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