Battlestar Galactica (Glen A. Larson & Ronald D. Moore)

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Bon sang, je regrette déjà de m’être lancée dans la rédaction de cette chronique ! Quoi qu’il en soit, je m’attaque cette fois à du lourd : la série TV américaine Battlestar Galactica. La plus récente, celle de 2004, avec Ronald D. Moore (Star Trek) à la production. Celle également, qui, tout en gardant ses éléments de science-fiction, est devenue infiniment plus complexe grâce à un plus grand nombre d’actrices féminines de première importance, à de nombreux acteurs de tous horizons et origines et à des sous-intrigues osées et audacieuses. Sans dévoiler trop de moments-clés de l’intrigue, Battlestar Galactica (BSG) nous propulse a priori 2 ou 3 millénaires dans le futur et après 40 ans de trêve depuis la guerre entre les humains et les Cylons, des robots créés pour accomplir les tâches les plus ardues.



Ceux-ci effectuent en effet de merveilleux boulots, allant de la construction de bâtiments au déracinement et à la plantation d’arbres. Néanmoins, 40 ans de paix après, ils se révoltent et enclenchent un programme de génocide de l’espèce humaine, réduite alors à moins de 50 000 représentants et en exode vers une planète mythique et peut-être légendaire appelée Terre. Pourtant, si l’espèce humaine a pu être à ce point anéantie, c’est également parce que les Cylons ont évolué et ne ressemblent plus tous au robot « grille-pain » de base : certains sont totalement humanoïdes, immortels dans le sens où ils ont des corps de rechange dans lesquels leur conscience se télécharge à leur mort physique et pis, une poignée d’entre eux ne se sait pas Cylon et possède des souvenirs humains. Fort heureusement pour la population en fuite, il n’y a en tout que 12 modèles différents… Voilà, grosso modo, l’intrigue. Bien sûr, l’histoire ne tourne pas qu’autour du mystère Cylon/pas Cylon, bien que les scénaristes soient suffisamment sadiques pour nous inciter à la paranoïa au moindre comportement incompréhensible ou suspect. Problème : tout le monde est concerné. Sans être des psychopathes, les nombreux protagonistes de BSG sont tout de même sous pression constante, celle de devoir fuir les vaisseaux Cylons assez régulièrement… toutes les 33 minutes dans les premiers épisodes. Difficile, même quand on est militaire, de garder son calme et de bien faire son travail avec si peu de repos et un avenir plus qu’incertain si ce n’est inexistant.
Le gros point fort de la série, c’est qu’il se passe en grande partie sur l’archaïque vaisseau de guerre Galactica et que l’univers militaire y est cohérent et bien mis en place. Non pas que je m’y connaisse beaucoup dans le domaine mais à mes yeux de néophyte, c’est toujours plaisant de voir les uniformes avec les galons, le protocole militaire, les conflits hiérarchiques, les couchettes, tout ça. Et ça, la série le respecte toujours grâce à des décors crédibles et de très très bonne facture pour une série de 4 saisons. On se croirait réellement dans la salle de contrôle, l’armurerie, l’infirmerie de bord, la salle de repos, la salle de réunion ou encore la cantine. Toutes ces salles sont parfaitement bien reliées et lors des nombreuses scènes d’action ou de courses-poursuites dans les couloirs du vaisseau, on se rend compte que l’obsession du détail a été bénéfique à la série : les protagonistes ne courent pas partout dans tous les sens, il y a une véritable stratégie qui prend en compte la configuration du Galactica. De même pour les autres vaisseaux civils qui suivent le Galactica. On les voit moins souvent que le Galactica mais par exemple, le Cloud Neuf jouit d’une atmosphère chic avec un soleil en plein air et des plantes artificielles, un bar huppé, un énorme amphithéâtre… Bref, quand des scènes se déroulent sur le Cloud Neuf, on sait que c’est pour un événement politique majeur ou pour une fête VIP. Avec toutes les scènes se passant en intérieur, en particulier lors de la première saison, on ne peut s’empêcher d’être un peu moins claustrophobe lorsqu’on voit le soleil artificiel de Cloud Neuf et un semblant de ce qu’était la vie des civils avant l’invasion et l’attaque des Cylons, sur les 12 Colonies qui constituaient le monde habité.
Visuellement, tous les vaisseaux se distinguent très bien les uns des autres et reflètent leur fonction. Certains sont touristiques, d’autres pour le transport de fret et les Battlestars sont des vaisseaux de guerre. De fait, ils peuvent être circulaires, longilignes, sphériques… Mais toujours est-il qu’avec l’attaque subite des Cylons, ils ont tous été réquisitionnés pour la protection des civils et sont devenus un logement imposé. Pour une série de science-fiction, les plans sur l’espace sont évidemment nombreux et pour une série TV, BSG s’en sort remarquablement bien. Jamais on a d’impression de carton-pâte, de plans trop fixes ou d’effet numérique trop exagéré. Les effets spéciaux sont terribles tout au long de la série : attaques nucléaires, chasses entre Cylons et humains, avions de chasse Vipers et Rapaces et leur intérieur, avions de chasse Cylons, heurts d’astéroïdes, fusillades, embuscades sur une planète ; tout est très bien coordonné et réaliste. En parlant de réalisme, on a beau être dans de la science-fiction, les techniques médicales ne semblent pas tant avoir progressé, les cancers étant toujours létaux. Par contre, les vaisseaux dans l’espace sont devenus monnaie courante et sont dotés (entre autres) d’une fonction de saut PRL « Plus Rapide que la Lumière » qui leur permet de quitter littéralement une zone pour se retrouver à une autre position pré-déterminée. Par ailleurs, les coordonnées de la plupart des planètes sont connues, il existe des avions de chasse sophistiqués, mais d’une manière générale, beaucoup de choses se font manuellement et les réparations sur les vaisseaux sont toujours nécessaires. Les armes ressemblent plus ou moins à celles de notre époque, mais utilisent l’énergie cinétique. À noter cependant, BSG n’est pas une série de science-fiction pure et dure puisqu’on y retrouve quelques éléments surnaturels de taille. Rien de très poussé, il ne s’agit pas de lancer des sorts ou quoique ce soit de ce cru, mais on y voit quelques prophéties et quelques phénomènes basculant entre schizophrénie et mythologie, un thème développé plus bas dans l’article.
Par ailleurs, l’autre point fort de la série réside en ses protagonistes. Comme je l’ai dit, ils sont nombreux donc une présentation serait vaine mais il est intéressant de noter qu’ils ont tous leurs personnalités propres et fortes. Chose encore plus importante, ils ne sont pas tous lisses : même au sein du Galactica, on a des gens bourrés, impulsifs, imbus d’eux-mêmes, bornés mais avant tout, humains et héroïques. On les voit presque au jour le jour, dans leurs plans de génie pour se soustraire aux Cylons, dans leurs déboires sentimentaux comme dans leurs crises de panique. Aucun personnage n’est monolithique et au cours de la série, on aura le temps de découvrir un peu plus de leur passé, que ce soit à travers leurs rêves, des allusions dans leurs conversations, dans leurs cadres photo ou tout simplement grâce à des flashbacks. Les interactions humaines sont vues judicieusement et les répliques savoureuses. Les scénaristes ne perdent pas de vue leurs personnages et leurs faits et actions sont souvent en cohérence avec leur psychologie franchement bien développée. On retrouve des clins d’œil d’épisode en épisode et de saison en saison. Ainsi, grâce aux excellents acteurs, BSG ne parle pas d’une simple guerre mais aborde également la relation père/fils (a fortiori, quand les 2 servent sur le même vaisseau…), l’amour bien sûr, l’amour filial, la confiance, la méfiance, l’admiration, la honte… toute la palette de sentiments passe à la moulinette et le cocktail est réussi, d’autant plus que la sous-intrigue avec les Cylons humanoïdes corse remarquablement les choses en les faisant s’interroger sur leur foi, leurs souvenirs, leurs relations, leur engagement militaire, et ainsi de suite. BSG n’en fait jamais trop au niveau des personnages, et on ne verse pas dans le drame, la caricature ou le manichéisme.
Et ceci n’est possible que grâce aux contextes politique, social et militaire habilement mis en place. La série ne fonctionne pas en cercle fermé et ne se concentre pas que sur la guerre et les tactiques militaires. Malgré le fait que la population est réduite à presque rien – 50 000 en baisse quasi-constante – les êtres humains restent ce qu’ils sont et au sein de la flotte, la vie reprend tant bien que mal dans une sorte de microcosme. Ainsi, si dans les premiers épisodes, on pouvait s’émerveiller de la parité dans tous les cercles de la vie, d’une absence de racisme envers les membres de l’équipage asiatiques ou africains, la réalité reprend vite le dessus par d’autres aspects. La démocratie est constamment mise à mal, la Présidente ne fait pas toujours l’unanimité, les civils se rebellent, des prisonniers s’échappent, le peu de rations alimentaires fatigue et énerve, les conspirations politiques n’ont pas disparu, les actes terroristes encore moins, le droit à l’avortement est remis en question, la religion guide encore beaucoup de peuples. Tous ces thèmes et bien d’autres seront revus en détail dans les épisodes et de manière convaincante et naturelle. Évidemment, la série ne prétend pas apporter les solutions qu’il faut mais elle joue habilement car chaque épisode n’aborde pas qu’un seul thème à la fois mais on a à chaque fois une situation générale de la flotte, qui évolue et bouge en arrière-plan des mouvements du Galactica, et parfois, elle est sur le devant de la scène.
Ces épisodes permettent alors de confronter l’humain face à ses éternels dilemmes. Les crises et révoltes sont ainsi amenées intelligemment. Parmi les thèmes récurrents et caractéristiques de BSG, il y a la religion. C’est le fondement même de la vie, en effet, les « 12 colonies » sont un diminutif pour les 12 colonies de Kobol, Kobol étant le nom du berceau de l’humanité, là où, d’après les Saintes Écritures, les Dieux vivaient en harmonie avec les Hommes. En effet, la religion est complexe dans BSG et tout un pan de celle-ci a été reconstitué pour la série : croyances, légendes, mythes, livres sacrés, spiritualisme et philosophie. Même les dialogues ont été adaptés et on trouve du Oh my Gods au lieu du Oh my God traditionnel – malgré parfois les petites incohérences comme Doux Jésus !. D’une manière générale, les noms de personnages, de lieux, de machines sont imprégnés de mythologie, notamment grecque. Les Dieux de Kobol que révèrent les humains portent les noms d’Athéna, Apollon, Zeus, Héra. Les noms ou prénoms de certains personnages, comme Kara Thrace, font directement référence à des lieux en Grèce, bien qu’ils soient suffisamment diversifiés pour refléter le caractère hétérogène et mixé de la population quelques millénaires plus tard. Les noms des 12 colonies sont eux calqués sur les constellations : Gemenon, Caprica, Virgo… Bref, la crédibilité de la série se trouve renforcée avec cette religion fictive mais basée sur des éléments qui ne nous sont pas totalement inconnus. Elle est, comme presque tout, cohérente et bien intégrée dans la vie quotidienne de nos héros : artéfacts religieux, langage, tatouages, oracles, gestuelle, philosophie. Comme toute religion, elle a des sectes et des fanatismes déviants, un point qui sera également traité dans quelques épisodes.
De plus, elle est à la base d’un des nombreux conflits qui opposent humains et Cylons : tandis que les Hommes sont clairement polythéistes, les Cylons sont eux monothéistes et se disent dirigés par la volonté de Dieu, un dieu unique, une notion différente. Cette divergence est l’occasion de montrer les Cylons comme autre chose que des robots. Si les Cylons robots ne seront utiles que pour assurer la sécurité des Cylons humanoïdes et ironiquement, à perpétuer leur travail pénible, les humanoïdes ont leur société et leur comportement propres. On est loin d’une guerre manichéenne ou même de 2 visions conflictuelles. Certains humains cherchent à se rallier aux Cylons tout comme certains Cylons ont un point de vue plus clément sur le sort que mérite l’humanité. Ainsi, on les voit également se chamailler et débattre de la démocratie qu’ils doivent respecter (ou non), remettre en question leur foi, se poser des questions sur l’Amour mais également estimer qu’ils sont moins barbares que les humains (malgré leur génocide), s’entraider les uns les autres et raisonner. En un mot, comme on nous le martèle dans le générique, ils évoluent. Ils ne sont pas en bête opposition avec les humains, leurs avis se défendent. De ce fait, si techniquement, c’était une brillante idée de faire des Cylons des humains (plus d’acteurs à mettre en valeur, moins de Cylons robots à animer), scénaristiquement, il s’agit de nous montrer que ces robots synthétiques ont eux aussi une conscience, ressentent aussi de la peine, de la joie, du soulagement, de la douleur… sans tout à fait raisonner et suivre la même ligne que les humains. Et le paradoxe dans tout ça, c’est qu’ils ont été créés par l’Homme…
De même, au niveau de la narration, BSG est très bien maîtrisé. Les épisodes de 40 minutes chacun se dévorent d’une traite. On voit souvent l’action sous de multiples points de vue, des flashbacks bien insérés, des intrigues et des sous-intrigues. Le scénario n’est pas conciliant et n’hésite pas à mettre les personnages dans de sales draps. Il y a rarement des facilités scénaristiques et des raccourcis, tout est abouti, au point que l’on n’évite pas les morts et les divisions dans la flotte. Les scénaristes ne créent pas des conflits pour les voir se résoudre dans la bonne humeur générale au bout de 40 minutes, les conflits se perpétuent et s’aggravent, se reflètent dans le comportement des gens, empirent et enfin, les crises explosent. Pas de situation gentillette, bien au contraire. Les peines sont nombreuses, les blessures béantes et les remèdes peu efficaces. Chaque personnage vit avec le poids de son passé et de ses actes. Il n’y a pas de demi-mesure.
Enfin, de petits éléments contribuent à l’univers propre à BSG. Les uniformes et les décors ont déjà été mentionnés, mais on a également des détails sur chaque peuple – les gens de Gemenon sont plus religieux que les autres – l’alcool de la série se nomme ambroisie et est vert, toutes les feuilles de papier, les photos, les caméras, les CD, les cartes, les plaques d’identification et mêmes les menus d’ordinateur ne sont pas rectangulaires mais ont les bords « coupés ». De plus, il y a une insulte propre à la série : Frak (calquée sur Fuck), qui se décline au même titre sous de ravissantes versions : Motherfrakker, for frak’s sake, frak you, frakking – insérez un nom, un objet, un projet, etc. – … Un détail linguistique qui confère une identité propre à la série mais qui n’a pas vraiment été conservé dans la VF. Par conséquent, on peut se douter que l’humour n’a pas déserté la série malgré le thème. Beaucoup d’ironie et d’humour noir à travers les personnages : le Docteur qui gueule sur tout ce qui bouge, la Présidente qui sait écarter une arme pointée sur elle avec les mots mais pas faire marcher un magnéto, les engueulades qui tournent à la crise de fou rire, le Professeur qui voit une superbe créature que les autres ne voient pas… De l’humour de situation bien distillé et utile.
Et la musique ! Une petite perle mêlant tous les instruments et accompagnant formidablement la série. Elle se renouvelle de saison en saison mais colle toujours le scénario de très près, tantôt stressante tantôt épique. Elle s’écoute aussi très bien indépendamment de la série — plutôt rare pour ce genre de composition. Je pourrais presque faire un article uniquement consacré au travail de Bear Mc Creary et Richard Gibbs. Bien sûr, la série comporte des petits défauts ou plutôt des incohérences, comme le fait que le mystère autour de l’identité des Cylons est entretenu de façon bien artificielle parfois ou encore le fait que leur conscience est relativement sélective, mais elles sont vraiment mineures et ne gâchent en rien le plaisir. En conclusion, BSG est une série à découvrir pour la complexité de son scénario et de ses personnages et pour son univers unique et si bien développé.

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