Paprika (Satoshi Kon)

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Alors que je m’attendais à un film assez difficile à comprendre, il se révèle relativement grand public.

En effet, le postulat de base est simple : des oreillettes permettant de pénétrer dans les rêves ont été créées. Puis elles ont été volées. Il y a alors danger parce que le voleur pourrait s’en servir pour pirater l’inconscient de chacun. On découvre ensuite qu’il peut même pirater le conscient, à n’importe quel moment, que son propriétaire soit éveillé ou endormi. Course-poursuite dans les deux mondes pour mettre fin à ce terrorisme des esprits.




Ce film est très agréable, car il ne louche jamais vraiment du côté de la réflexion lourde, surtout qu’il y avait de quoi faire, en matière de réflexion lourde, avec le sujet du rêve. Il ne propose que des amorces de réflexion, plutôt que d’opposer bêtement des éléments comme les machines et les Hommes, le rêve et la réalité, en évitant l’intrigue de type « mais quand est-ce que les Hommes comprendront qu’il ne faut pas s’immiscer dans les rêves, bordel de bordel ?! ».

Le scénario est aisé à suivre, on ne s’attarde même pas vraiment dessus. L’oreillette (appelée DC Mini) connectée à un écran est un moyen de faire apparaître les rêves, comme on regarderait un film à la télévision. À partir de là, il est possible de faire pénétrer le spectateur dans les rêves, qui divergent d’un rêveur à un autre, mais qui comportent toujours mille détails, mille éléments et mille voix. Et dès le début, on est servi en images magnifiques et surchargées.

Également, les rêves ouvrent la porte à des parodies et des brassages entre différents genres de cinéma. Ainsi, on passe de scènes typiques au genre policier (souffler sur la fumée de son flingue après s’en être servi, assommer un cambrioler avec une chaise), de l’espionnage (brume autour des personnages pour corser le mystère qui les entoure), comédie romantique (le fameux coucher de soleil en toile de fond aux héros qui s’embrassent), avec à chaque fois des cadrages propres, voire clichéesques, des répliques toutes faites… En même temps, l’expression des personnages est telle qu’on les voit comme de vrais acteurs incarnant des personnages-clichés dans des films-clichés. La perplexité et l’angoisse, par exemple, sont extrêmement bien rendues.

Le fait de revoir à chaque fois les mêmes têtes dans des rôles différents montre que pendant les rêves, on est ce que le rêve nous demande d’être, on est en quelque sorte prisonnier de ce monde et de ses exigences. Il n’y a pas de règles, si ce n’est celles de l’incohérence. Ce qu’on peut voir avec la scène de l’ascenseur dans laquelle l’héroïne (Paprika, donc) et le commissaire de police du film se retrouvent dans des costumes et des rôles différents à chaque fois que la porte de l’ascenseur s’ouvre.

La porte s’ouvre, et un décor est déjà installé dans la salle, elle n’attend que les personnages qui doivent y jouer.
Comme le spectateur au cinéma, les personnages vivent un film en rêvant. D’ailleurs, ils haranguent presque les spectateurs confortablement installés dans leur siège.
En plus de cette confusion des genres, on a droit à des parodies et des clins d’œil.
Passons les clins d’œil aux films, car avec ma culture cinématographique qui plonge sous la barre du zéro absolu, je n’ai reconnu que les propres films de Satoshi Kon et Nono. (À moins que ce ne soit pas lui ?!)

Par contre, au niveau des parodies, on y voit des boutades amusantes à ce qu’on considère comme les « travers de la société japonaise ». À savoir les businessmen japonais, obsédés du travail, et caricaturés à mort avec leurs mallettes et leurs yeux surnaturellement bridés, ou encore les hommes prenant des photos de culottes lycéennes (blanches, 100 % coton) sur commande (scènes répétées plusieurs fois, pour pousser le vice jusqu’au bout).

Paprika, le personnage principal, qui, afin de traquer les ennemis, voyage sous toutes les formes imaginables : ici, la Fée Clochette, là, le Roi-Singe, un ange, une déesse grecque, etc. Si son aspect change, son personnage s’incorpore toujours très bien aux décors.

L’otakuisme, symbole même de la personne exclue de la société, est carrément représenté par un des héros du film, l’inventeur génial de la DC. Avec lui, on voit dès le début qu’il ne s’agit pas de confronter la Science (et les machines) aux Hommes (et la complexité du cerveau). En effet, son but n’est pas celui d’un homme gonflé d’orgueil qui croit pouvoir décrypter les rêves et la psyché humains avec son oreillette, ce n’est pas un scientifique qui croit pouvoir remplacer les Hommes par des machines. Le fait que la DC serve à des fins thérapeutiques (soigner des traumatismes) n’est qu’une application. Ce scientifique vit dans son monde de câbles électriques et d’informatique, et en cela, il n’échappe pas au cliché (en plus d’être un obèse pas particulièrement attirant), mais tous les enjeux sociaux et humains lui passent à 3 km au-dessus de la tête. Son plaisir est d’inventer des bricoles, utiles ou non à la société peu importe, et de se fixer des défis. La DC est une de ses « lubies », et non pas un outil inventé consciemment pour aider et guérir.
Ainsi, même si la DC a été volée et qu’elle est potentiellement dangereuse, que le scientifique en question est pointé du doigt pour ne pas avoir sécurisé son accès, il est en quelque sorte déresponsabilisé et montré comme un gosse qui ne se rend jamais compte de la portée de ses actions.

En plus de cette taquinerie visant les ermites/reclus, des personnalités intéressantes sont esquissées dans le film.
Le directeur de la société qui finance le projet DC est un vieil homme stoïque qui pense que vouloir interférer dans la conscience de chacun est une erreur. De ce fait, il débite des discours sur la place de l’Homme et sur sa mission. Mais comme cela a été mentionné plus haut, il ne nous fait pas pour autant un lavage de cerveau ni ne mène de réflexion obscure comme il pourrait y en avoir dans des films tournés SF.
Un autre professeur du centre, respectable sous tous les rapports, n’hésite cependant pas à confier son malaise face au Professeur Atsuko Chiba, il ne cache pas son complexe d’infériorité ainsi que sa jalousie et son envie d’être aussi compétent professionnellement.
Le commissaire de police, lui, semble ressasser sans cesse le passé, traquant le moindre indice pouvant le conduire au meurtrier dans la dernière affaire dont il est chargé. Son histoire personnelle est portée par les plus belles scènes du film, un couloir d’hôtel avec tapis rouge, des rangées de portes en bois, et puisque c’est un rêve, son stress et sa peur de ne pas réussir à saisir le coupable sont matérialisés par cette même couleur qui se distord, ondule, s’allonge du fait qu’il ne parvient pas à l’arrêter ni à sauver la victime. La clé résolvant son mal-être existe néanmoins, il s’agit de son alter ego, une sorte de partenaire qui a toujours été avec lui, qui lui ressemble, sans qu’il s’en soit rendu compte.

La question de l’alter ego est aussi abordée avec le personnage de Paprika, double du professeur Chiba dans le monde des rêves. À mon avis, sans ce personnage, le film n’aurait pas été aussi marquant.
Paprika est l’héroïne classique, enjouée, compréhensive, drôle et rapide à la détente. On s’attache vite à elle, elle représente une sorte d’idéal à la fois docile et volubile.
Sa personnalité est néanmoins volontairement contrebalancée par celle d’Atsuko Chiba, femme franche et pleine d’assurance, en apparence, carriériste, à l’esprit scientifique et réfléchi.

Pourtant, on ne sent pas de distorsion entre les deux personnalités, et il est agréable de voir tour à tour la fille mutine et la femme stoïque. Pas de psychologie à deux balles.
En résumé, le point de vue dans Paprika est intéressant, car il se dégage de toute réflexion socio-psychologique pour se concentrer sur le monde onirique. Parfois, des scènes entières sans narration invitent le spectateur à regarder et contempler plutôt qu’à réfléchir. Le domaine du rêve est vaste et incontrôlable, cela est rendu avec le patchwork d’éléments. Ce mixage génial, ça donne des frigos qui dansent et chantent, des téléphones portables qui font la fête avec des personnages sortis du folklore japonais, des grenouilles et des poupées ensemble. Ça donne aussi, dans la première partie du film, des dialogues frisant le grand n’importe quoi. Bref, le contenu des rêves s’admire et ne se prête pas toujours à une interprétation freudienne.

Certes, certains fantasmes (le coup des culottes) proviennent de la réalité mais le film fait surtout office de pont entre le réel et le passé. Le présent réel, avec les éléments que l’on retrouve dans les deux mondes, le passé, car finalement, sans le vouloir, les personnages résolvent les problèmes qui les tourmentaient. Mais en aucun cas, il n’y a de délimitation nette entre la fiction et la réalité, le film est un gigantesque brassage des deux et de leurs influences respectives.

Et pour toutes ces raisons, Paprika est un film à voir. Graphismes somptueux et scénario solide. Sans compter l’héroïne parfaite. Conclusion : foncez au cinéma.

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