The Sandman (Neil Gaiman)

, , No Comments
The Sandman est un comics dirigé par Neil Gaiman, auteur britannique de livres fantastiques et de fantasy, et co-dessiné par une poignée d’artistes américains internationalement reconnus. Je vous fais grâce de la liste qui n’aurait aucun sens, je ne les connais vraiment pas.


Avant d’être un comics, c’est avant tout de la littérature que Gaiman propose : synopsis ambitieux (difficile à résumer), références à des chefs-d’œuvre de la littérature (Shakespeare, pour ne citer que le plus connu), réflexion sur la langue, la mythologie et la religion, sans compter de nombreux thèmes « de société » qui viennent se greffer à ceux omniprésents (travestisme, SIDA, mal-être, relations humaines, etc.).

Et donc, la présentation commence très mal car je tourne en rond sans évoquer l’histoire elle-même.
Gaiman met en scène une famille de 7 frères et sœurs qui sont les représentations anthropomorphiques des 7 fondements de la Vie.
Destiny, Death, Destruction, Dream, Desire, Despair, Delirium. La famille des D, donc. Cette famille est appelée Endless, ce ne sont pas des dieux, ni des demi ou semi-dieux, et encore moins des êtres humains. Il s’agit de matérialisations du destin, de la mort, de la destruction, du rêve, du désir, du désespoir et du délire. Ils ont existé avant que toute forme de vie n’existe et leur existence est conditionnée par le rapport qu’entretiennent les êtres humains avec ces fondements. Autrement dit, c’est la conception du Destin qui a créé Destiny ; puis qui dit destin et vie dit Mort, ce qui a engendré le Rêve, et ainsi de suite. Cet enchaînement a constitué lui-même la formation des Endless.
Comme leur nom l’indique, ces êtres ne « meurent » pas. Ils peuvent disparaître, mais ils réapparaîtront dans une autre matérialisation, tant que l’idée de Destin, de Désir ou de Délire existera chez les Hommes. Une représentation peut mourir, une idée non. Voilà pour la base.

Ce qui donne lieu à des intrigues, c’est le fait que Gaiman a créé un univers chaotique et coloré, dans lequel ces 7 entités peuvent revêtir une apparence humaine et ressemblent, d’ailleurs la plupart du temps, aux Hommes. De ce fait, même s’ils n’ont pas tout à fait une personnalité humaine (ou une personnalité tout court, après tout, les Endless sont des facettes de la Vie et peuvent varier), leur apparence physique se rapproche de cette personnalité. Destiny est physiquement aveugle et enchaîné à un énorme livre qui contient tout ce qui a été, est et sera ; Death est un petit bout de femme vêtue de noir mais pas morbide pour un sou, elle ne s’amuse pas à brandir une énorme faux au-dessus des cadavres par exemple, et Delirium est vraiment une folle aux cheveux de toutes les couleurs et dont l’aspect change toutes les 3 cases. Desire est un être hermaphrodite qui n’a jamais besoin d’évoluer, car étant l’incarnation du Désir, il est « tout ce qu’on aimerait être et avoir » par définition.
Et bien sûr, il y a Dream, sur lequel l’histoire se concentre, un être mélancolique et cruel, qui a un physique de rock-star (Robert Smith des Cure, à tout hasard).
Toutes ces personnifications sont décrites avec force détails seulement dans le volume 4 de la série, où Gaiman se concentre sur leur aspect physique pour qu’on cerne mieux leur personnalité. En effet, dans The Sandman, tout est symbolisme et sens.

Les Endless sont une réalité, tout comme le sont les dieux, demi-dieux et tout ce qui est sorti du panthéon mythologique y a sa place. Caïn et Abel voient régulièrement Ève, et d’ailleurs, ce trio réside dans The Dreaming, monde des rêves et royaume façonné par Dream, peuplé de cauchemars et de fantasmes, de livres dont de célèbres auteurs ont rêvé, des débilités qu’on voit dans nos propres rêves. Mais La Bible n’est évidemment pas la seule référence de Gaiman, on peut aussi croiser des divinités égyptiennes (Thor, Bastet), nordiques (Loki, Odin), japonaises (Suzano-Ô-Mikoto), grecques (Orphée), fées etc. Dans The Season of Mists, on les voit d’ailleurs tous réunis à l’occasion d’un banquet. De plus, certains humains sont des sortes d’immortels, ils ont vaguement conscience de la présence invisible de ces divinités, ils ont passé un pacte avec elles pour vivre plus longtemps, ils sont des amis de Dream, etc.

À partir de là, les pistes sont nombreuses, le monde avec toutes ces divinités étant déclinable à l’envi. Gaiman peut tantôt changer d’époque, tantôt de lieu, de réalité et ne s’en prive pas. Il explore tous ces mythes (Ève et Lilith, par exemple), redonne un autre sens à la Mort à travers la sympathique Death, et fait intervenir les Endless dans les événements majeurs qui ont marqué les Hommes. On peut voir Despair lors de la Peste Noire, Orphée pendant la Révolution française. Les interactions avec les êtres humains sont nombreuses bien sûr, le but de Gaiman étant, en plus de soulever des réflexions intéressantes (qu’est-ce qui conduit les Hommes dans le domaine de Delirium, c’est-à-dire au délire ?), de les confronter aux Endless. En effet, ceux-ci appréhendent le monde qu’ils constituent, mais n’ont pas les mêmes réactions qu’eux.

Pour Delirium, la mort de l’humaine Ruby ne signifie rien de plus qu’elle pourra enfin conduire une voiture, ce que Dream lui avait interdit juste avant. À partir de là, on comprend que, même si Delirium est ce qu’elle est, volubile et changeante, les Endless n’acquièrent pas la logique humaine (déplorer la mort de Ruby, par exemple).

Dream, en bonne figure tragique qu’il est, se complaît dans sa douleur et ses turpitudes sentimentales, condamne l’une des femmes qu’il a aimées à l’Enfer éternel (Enfer déserté par Lucifer, et dont la clé a été remise aux anges Remiel et Duma, par ailleurs), sa tristesse est matérialisée par des journées entières d’averse dans son royaume (ce qui énerve passablement certains de ses hôtes), mais malgré son côté pathétique et arrogant, Dream est un héros extrêmement attachant. Il fait peur, de par son extrémisme, ses décisions sont radicales et tranchées, mais il inspire la sympathie par sa lenteur d’esprit et son trop grand sérieux. C’est quelqu’un qui ne sourit que très peu, fort de ses responsabilités et de ses droits, d’une politesse extrême. C’est également un personnage tragique car même s’il sait qu’il se dirige vers la catastrophe, il ne changera pas ses plans, sa phrase fétiche étant de dire qu’il fera ce qu’il a à faire. Malgré tout, rien ne l’oblige à assurer ses fonctions (son frère Destruction a bien quitté le navire familial… encore un acte plein de symbolisme dont la problématique est développée dans Brief Lives) hormis lui-même. Il est le seul à s’attribuer tant de rôles, à se donner tant d’importance et cela, comme dans une tragédie, les gens du commun ne le comprennent pas. Dream est l’essence même du personnage torturé, pris dans de trop nombreux dilemmes, qui se prend trop au sérieux, et devient par conséquent orgueilleux. Et pourtant, il se remet bien vite en question après les sermons de sa grande sœur Death, est d’une maladresse incroyable, et se triture parfois l’esprit pour rien.
 Finalement, bien qu’il ne soit pas humain, il ressemble beaucoup à un homme avec ses faiblesses, mais son statut de Endless le rend tout de même très charismatique.

Et en parallèle avec les moments de réflexions au sein du comics, c’est surtout au changement de Dream qu’on assiste. Dans le volume 1, qui commence abruptement, il a tout perdu, doit reconstruire son royaume et sa population, plus arrogant que jamais et en colère contre une quantité peu négligeable d’humains.
Dans le volume 10, qui clôt la série… c’est également la même chose mais je n’en dirai pas plus quant aux raisons de ce cycle. Même sens dans les scènes, mêmes dessins, mais vu par différents artistes. C’est ce qui constitue aussi l’un des plaisirs de lire The Sandman. Il y a une rotation chez les dessinateurs, qui ont des arts très différents. Le plus étonnant, c’est que le ton du texte (car ce comics est overfourni, niveau texte) ne coïncide parfois vraiment pas au style du dessin.
Dans Neverwhere, roman fantastique de Gaiman, Londres était le personnage principal, et tout s’articulait autour d’elle.
Dans The Sandman, comme dans American Gods, Gaiman s’essaie au style américain : découverte de l’Amérique profonde, interrogation sur ses mythes et valeurs fondateurs, contraste entre l’Amérique ouverte et tolérante et l’Amérique ancrée dans ses principes religieux.

On en a un exemple à travers une étude intéressante dans A game of You, où on a, rien que dans un seul immeuble, un travesti en cours de métamorphose (Wanda, précédemment Alvin), un couple de lesbiennes, une vieille sorcière opiniâtre… les personnages de Gaiman sont très humains, mais il se concentre beaucoup sur les marginaux pour explorer l’âme humaine. Il a un don pour retranscrire des dialogues naturellement, savoir comment les gens réagissent dans tel ou tel cas. Que disent les ados en crise d’adolescence, quels sont les cauchemars les plus fréquents, etc. Mais il ne se contente pas juste de mettre 2-3 phrases clichés pour dire qu’il a bien fait son boulot et sait observer les humains. Il arrive, grâce aux dessins aussi, à nous plonger complètement dans l’ambiance « Amérique », et faire en sorte qu’on soit concerné par l’histoire qu’il raconte. Elle peut être banale, il y aura toujours un petit grain de fantastique qu’on ne percevait pas et qui s’insinue peu à peu dans le quotidien des personnages.

Bref, Gaiman a une incroyable capacité à créer une histoire, et sa connaissance en matière de légendes et mythes n’y est sans doute pas pour rien. Ce qu’il met en scène surtout, c’est la manière de raconter une histoire : comment se transmettent les mythologies qui font la base de ce monde ?
The Sandman a été acclamé par la critique et c’est même l’un des comics qui a le plus fait parler de lui car il a rompu avec les histoires plus manichéennes dans le monde des comics. D’ailleurs, les introductions à chaque volume sont écrites par des critiques littéraires, des auteurs ou encore éditeurs de haut niveau.

Gaiman a su s’entourer d’artistes excellents, agencer les bons éléments, nourrir le suspens et faire coïncider des événements, créant un écho entre les volumes.

Bref, c’est cette conscience de la manière de laquelle les lecteurs procèdent lorsqu’ils découvrent un roman et cette capacité à en profiter qui a en partie contribué au succès de ce comics.
Parfois, ça donne The Sandman quand l’auteur est d’humeur ambitieuse, et parfois, ça donne un « simple » Anansi Boys, plaisant à lire mais dont l’intérêt réside uniquement dans les répliques et l’enchaînement d’événements, alors que The Sandman, c’est tout un monde à part.

0 commentaire(s):

Enregistrer un commentaire