Azur et Asmar (Michel Ocelot)

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Film d’animation de Michel Ocelot (Kirikou) sorti en 2006, Azur & Asmar m’avait tout de suite interpellée avec sa sublime affiche et son message de tolérance. Néanmoins, ce n’est que récemment que j’ai eu l’occasion de le voir mais l’attente en valait la peine : Azur & Asmar est un très beau film aux bases solides à voir et à revoir.

Bien que l’histoire n’ait rien d’extraordinaire, elle parvient correctement à happer le spectateur et met d’emblée la question de la différence et de la tolérance au centre du film. En effet, il s’agit tout simplement de montrer 2 jeunes garçons opposés dans leur couleur de peau, leur religion, leur situation familiale, sociale et surtout financière dans une Europe médiévale.



Ainsi, Azur a la peau pâle et les yeux bleus, est issu d’une famille aisée, orphelin de mère et n’entretient des liens que très faibles avec son père tyrannique. Asmar, quant à lui, a la peau mate et les yeux sombres et sa mère – sa seule parente – est la nourrice d’Azur.

Pourtant, ce ne sont pas les différences qui se mettront en travers de leur amitié et les 2 garçons passent leur enfance ensemble comme des frères, à se battre, se chamailler et se taquiner, au rythme de la légende de la Fée des Djinns racontée par « leur » mère.

Cette partie sur l’enfance, bien que longuette, est traitée de façon très sympathique, mettant en valeur le monde idyllique, le cocon même, dans lequel Azur et Asmar vivent. Elle souligne également l’importance de l’éducation et le message de tolérance à travers le personnage de la nourrice, une femme généreuse et impartiale. De plus, cette partie permet de montrer les parallélismes entre les 2 garçons, ces derniers se comportant et réfléchissant exactement de la même façon et faisant preuve d’une solidarité inébranlable, si bien qu’après une après-midi dans la boue ou dans la paille, il devient difficile de les distinguer. Partie charnière du film, l’enfance nous plonge par ailleurs agréablement dans un monde médiéval en Europe, dans de grandes bâtisses de bois et dans la campagne.

Néanmoins, il ne faut pas avoir peur des répétitions puisque durant près de 40 minutes, le même message de tolérance nous est martelé : un beau message, d’amitié et de respect qui ne tombe jamais dans la naïveté mais qui peut tout de même paraître long en comparaison avec les 2 autres parties du film et qui casse définitivement la narration, le rythme et le suspens. Bref, ces scènes heureuses sont essentielles pour l’introduction des personnages, le contraste entre le monde européen et le monde arabe par la suite et ainsi que pour mettre en place l’intrigue principale – la délivrance de la Fée des Djinns – mais auraient gagné à être plus concises. L’esprit bon enfant mais sérieux en aurait peut-être été plus fort et direct.

Par la suite, évidemment, un événement sépare Asmar et Azur puisque le père de ce dernier estime que le peuple arabe exerce une mauvaise influence sur son fils. Ainsi, Asmar et sa mère sont congédiés sans avoir l’occasion de récupérer leurs possessions. Azur est, quant à lui, placé sous l’éducation de précepteurs et de professeurs (équitation, danse, latin) puis envoyé en ville.
Les 2 garçons sont donc séparés et grandissent dans des mondes différents mais sans oublier l’histoire de la Fée, même à l’adolescence. Pourtant, si Azur n’oublie jamais sa nourrice ou la langue maternelle d’Asmar, la cruauté du monde transforme Asmar qui, une fois parvenu à rentrer chez lui, développe une haine envers le monde occidental ingrat et intolérant.

Ainsi, si le père d’Azur pouvait paraître très manichéen dans son rôle de grand méchant loup, on se rend compte que des 2 côtés de la mer, les mêmes comportements engendrent les mêmes mentalités : incompréhension, méfiance et préjugés. Ici, le film se montre très habile en n’allant pas trop loin dans les offenses tout en restant suffisamment clair dans son propos : il est malvenu de juger sans connaître. Propos bien inséré dans le film lorsqu’Azur, révolté qu’on le rejette dans le monde arabe à cause de ses yeux bleus, décide de clore ses paupières et se comporter comme un aveugle. Propos sans aucune naïveté et fort en nuances.

La partie dans le monde arabe fait office de miroir à celle dans le monde occidental. Elle permet non seulement de montrer la beauté de ce monde tant décrié par le père d’Azur – et le talent des réalisateurs – mais également d’introduire un nouveau personnage : Crapoux.

Côté réalisation, le film dévoile toute sa richesse à partir de ce second acte. En effet, c’est là qu’on découvre de somptueux palais, des maisons luxueuses, des jardins de toute beauté, des marchés animés et partout, des couleurs vives et chaudes. Un formidable travail de reconstitution a été réalisé afin de nous montrer ce monde arabe : épices, pâtisseries, mathématiques, architecture… Chaque scène est différente de la précédente et est un délice pour les yeux. Certes, le monde occidental et sa campagne étaient aussi enchanteurs à la façon, mais peut-être plus banals, du moins pour moi. Là, on sent que c’est tout ce que les réalisateurs ont donné pour montrer une ville totalement opposée, bruyante, bordélique, surpeuplée et pourtant si belle.

Côté animation néanmoins, le travail est moins précis. C’est certainement un parti pris mais les personnages sont soit de face soit de profil et malgré la 3D, ont l’air de ce fait, quelque peu plats. La plupart du temps, ils s’intègrent relativement bien aux décors 2D captivants mais dans quelques scènes – notamment d’action – ils ont l’air de pantins. Leurs mouvements ne sont pas très souples et sont limite basiques. Ce n’est pas forcément gênant mais c’est regrettable qu’un film de cette envergure ait négligé les mouvements, rendus saccadés. Donc, ce cadrage est audacieux et bien trouvé mais ne semble pas toujours optimisé. Une technique à double tranchant, mais heureusement, il est assez aisé d’y passer outre.

Quant au personnage de Crapoux, malgré le fait qu’il a été doublé par l’horripilant Patrick Timsit (argh) (double argh), est un personnage étonnamment sombre et complexe pour un tel film.
Crapoux vient du monde occidental mais cela fait des dizaines d’années qu’il vit dans le monde arabe, qu’il critique sans cesse, en accompagnant ses propos d’un crachat sonore. Il déplore l’utilisation de babouches au lieu de pantoufles, de la présence de palmiers au lieu de sapins, de la cuisine aux épices au lieu de la moutarde et ainsi de suite mais paradoxalement, c’est lui qui présente ce monde à Azur et en souligne la beauté et les différences.

Là où le film peut différer d’autres portant ce même message de respect, c’est que Crapoux n’est pas un simple homme blasé pour qui tout est laid, c’est en réalité quelqu’un qui apprécie le monde dans lequel il est depuis tant d’années mais qui n’a pas trouvé mieux que de tout nier. Agréable révélation pour ma part lorsqu’il cesse enfin d’être critique, la voix de Timsit y a été pour beaucoup. Et accessoirement, Crapoux a lui aussi tenté de délivrer la Fée des Djinns mais à cause de sa relative étroitesse d’esprit, n’y était jamais parvenu. Son rôle est néanmoins crucial puisqu’il est la passerelle entre les 2 mondes, entre les 2 cultures et surtout, entre Azur et Asmar.

Calque de la première partie, cette seconde partie représente une merveilleuse immersion dans le monde arabe et nous familiarise avec sa géométrie, ses bâtiments et ses teintes. Elle nous montre de même que des 2 côtés de la mer, les préjugés perdurent et les croyances sont solidement ancrées. Heureusement, comme partout ailleurs, des gens plus « éclairés » savent ne pas y croire et c’est leur coopération qui permet à Azur et Asmar de monter une expédition afin de délivrer la Fée et l’épouser.

Enfin, puisque le lien avec la Fée a été fait, la dernière partie du film est consacrée à l’action et l’aventure.
Armés d’indices et d’éléments-clés (plume d’oiseau, filtre d’invisibilité, clés…), Azur et Asmar réapprennent à se connaître et rapidement, l’amitié revient et la solidarité triomphe. Le film n’en fait pas trop à cet égard et ne les montre que se soutenir et panser leurs blessures à tour de rôle.

Évidemment, c’est parce que l’un n’abandonne jamais l’autre qu’ils parviennent à triompher des épreuves : Lion féroce, portes condamnées, bandits, porte enflammée. Le seul petit reproche que j’aurais concernerait la nature de ces épreuves : un peu trop simplistes et facilement résolues, mais après tout, on n’est pas face à un jeu de réflexion.

Cette dernière partie est tout autant orientée vers l’action qu’elle met en exergue des qualités comme le courage et la tolérance. Elle est de plus très bien contée et amenée – quoiqu’un peu courte donc – et résume les 2 autres parties. C’est l’épisode de la réconciliation et des efforts qui portent leurs fruits. C’est aussi un récit initiatique et le passage à l’âge adulte pour Azur et Asmar.
Et ultime rebondissement : qui la Fée des Djinns choisit-elle sachant qu’Azur et Asmar l’ont délivrée à 2 ? Sachant qu’ils ont tous 2 témoigné des mêmes qualités ?
Pour résoudre ce dilemme, tous les personnages du film sont sollicités et consultés mais malgré leurs divergences et différences, ils sont tous d’accord pour dire qu’Azur et Asmar sont indissociables et qu’aucun n’est plus méritant de l’autre. La pirouette sera finalement trouvée par la Fée elle-même, concluant cette belle histoire comme elle a commencé : dans la tolérance et la mixité des couples.

En résumé, Azur & Asmar est un très bon film d’animation, bien amené et pas enfantin, contant une histoire de tolérance et d’amitié. Il est de plus renforcé par une jolie musique orientale – un peu discrète, certes – et la présence de décors magnifiques et de créatures chimériques. (Sans parler des Djinns, des créatures très attachantes)
Les personnages sont relativement bien travaillés et surtout, très différents dans leur approche et leur comportement. Le caractère d’Azur est davantage développé et il est le plus conciliant de tous mais quel dommage que son doubleur ne soit pas tellement à la hauteur. Sa voix est très très théâtrale et tranche avec celle des autres personnages. Dommage.

Enfin, cette histoire en 3 temps est quelque peu déséquilibrée – il y avait matière à développer la dernière partie – mais se regarde très bien : elle est linéaire mais vraiment très plaisante, sincère et juste ; elle n’épargne pas des visions de misère au spectateur et ne tombe jamais dans la facilité et pourtant, elle sait faire la part belle aux décors et aux paysages sublimes.

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