Confession of Pain (Alan Mak & Andrew Lau)

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Le pitch : 2003, Noël. Hei (Tony Leung) et Bong (Takeshi Kaneshirô), policiers, mènent une intervention musclée afin d’arrêter un violeur sadique récidiviste dans son appartement, alors que ce dernier s’apprêtait à découper en filets une jeune fille. Bong trouve cette jeune fille attachée et lacérée et en garde un profond souvenir. En rentrant chez lui, le spectacle est encore pire : il découvre sa petite amie allongée sur le lit, morte après s’être coupé les veines. Quel pouvait être son mobile ?
Tout n’était pas rose mais il n’y avait pas de quoi en arriver là.


Ne pouvant se résoudre à enterrer cette affaire, Bong démissionne de la police et se transforme en détective, privé et alcoolique.
2006, retour à Hei, nouvellement marié à Susan (Xu Jingley), la fille d’un homme puissant et influent dans le milieu des affaires. Enfin, puissant et influent jusqu’à ce qu’il meure aux côtés de son homme de main. Aussitôt, deux hommes, Keung et Meng sont considérés comme coupables, leur mobile serait le coffre-fort rempli de billets. Néanmoins, selon Susan, tout cela ne tient pas debout : comment expliquer la boucherie qui a eu lieu ? Pourquoi l’homme de main aurait ouvert la porte à des inconnus ? Pourquoi les deux coupables se seraient-ils bagarrés et empoisonnés par la suite ? Les éléments ne se recoupent pas, ce qui amène Susan à penser que le véritable coupable s’est servi de boucs émissaires et fait partie de l’entourage de son père. Puisque Hei, son propre époux, ne la prend pas au sérieux, Susan demande à Bong de s’occuper de cette affaire.

Au final, c’est quoi, Confession of Pain ?

1. Une fausse enquête : Fausse parce que si Susan estime que quelque chose cloche dans l’organisation de ce meurtre, ce n’est pas pour nous révéler l’identité du coupable deux heures après. Comme les trailers le montrent, le meurtrier est Hei. Normal qu’il ne soutienne pas sa femme dans ses théories soi-disant paranoïaques. L’intérêt du film se situe donc ailleurs : confrontation entre Hei et Bong bien sûr, mais aussi psychose de Susan qui se retrouve épiée et perpétuellement en danger, mobile de Hei (qui, de toute évidence, n’avait pas besoin de 3 870 000 $ HK) et sincérité de Hei envers son épouse. Personnellement, j’ai trouvé l’enjeu intéressant, ce n’est certes pas extrêmement original, de dévoiler le meurtrier d’abord puis les raisons par la suite, mais le traitement était intelligent et prétexte à de longues réflexions sur l’identité, le bonheur et la perte des êtres chers. Un peu comme Infernal Affairs des mêmes réalisateurs donc. Sur la forme néanmoins, Confession of Pain (CoP) est différent : encore plus lent et peut-être plus esthétique. Ce film m’est apparu comme une biographie ou un roman-photo, beaucoup de scènes sont alignées les unes à la suite de l’autre, et par-dessus, les personnages commentent. La chronologie a été désorganisée mais reste tout à fait compréhensible. Par conséquent, on se retrouve avec un patchwork d’images souvent choquantes, on est plongé dans l’action et on en ressort aussi vite. Il est peut-être difficile d’accrocher à un film qui ne reste pas fidèle à une ligne directrice mais j’ai été charmée par ce rythme. Loin de trouver le film maladroit ou décousu, à quelques détails près, j’ai apprécié la tragédie qui arrive à petits pas. On découvre des éléments d’enquête un par un : la bagarre entre les deux boucs émissaires, l’empoisonnement, leurs voitures, les fausses plaques d’immatriculation, les appels téléphoniques, l’argent qui a finalement été reversé à un temple, etc. Tout cela comme dans une vraie enquête.

Pourtant, dans CoP, ces éléments servent surtout à faire ressurgir le passé car pour Bong, l’identité du meurtrier est claire. La question est de savoir s’il osera s’en servir pour dénoncer son ancien collègue et ami. Est-ce qu’il osera d’admettre qu’un ami si proche puisse être aussi sanguinaire ? Au niveau des décors, les scènes en intérieur sont mises en évidence. Les appartements sont très bien aménagés et contiennent beaucoup d’objets, de bibelots et de meubles. Comme dans Infernal Affairs, il s’agit sans doute de montrer des personnages dans leur recherche de leur « chez-soi » : déménagements et personnalisations de leur habitat. De même, la scène de meurtre est esthétisée à l’extrême : elle se situe dans un autre appartement très chic. La caméra filme tous les détails, les armes utilisées (couteau et tête bouddhique en marbre), les mouvements ainsi que les expressions faciales mais ces séquences sont dures, car lentes et peu bavardes. On ne comprend pas trop mais on est invités à deviner le mobile de Hei aux côtés de Bong. D’ailleurs, le comportement de Hei est étrange à tous les niveaux. La tendresse qu’il montre envers sa femme paraît sincère, cependant il la rend folle en demandant à quelqu’un de l’épier et l’endort tous les soirs à l’aide d’analgésiques. La paranoïa de Susan se traduit en de très belles scènes. La panique et la tension nous sont transmises avec une caméra qui filme les mouvements de Susan sous un angle de vue serré, d’en haut : on ne voit que Susan et on ne peut pas anticiper les prochains gestes de l’espion.

2. Les protagonistes : L’héroïne de CoP est la ville, que l’on retrouve dans le titre original : 傷城 (titre anglais : Forlorn City). Dans ce film, la ville, celle surpeuplée, est un piège dans lequel les personnages sont des prisonniers. On les voit plusieurs fois lancés dans des courses-poursuites à travers des rues tortueuses ou sur des autoroutes gigantesques, toujours en train de courir après quelque chose. La ville est belle, comme le montrent les premières images, à Noël, mais triste, seule et fausse, comme le suggèrent les premières notes du film. Viennent ensuite Hei et Bong. Leur personnalité est plutôt difficile à déchiffrer. Au début, Hei semble être un personnage stable qui « en sait » sur la vie et se montre rassurant. Ainsi, il guide Bong, lui donne des leçons sur la vie, lui apprend que les Hommes apprécient l’alcool justement parce que c’est amer et l’aide dans sa relation amoureuse. Mais peu de temps après, Bong n’a plus de relation amoureuse puisque sa petite amie s’est suicidée. Après cela, Bong devient plus cynique et alcoolique. Il devient par là même plus clichéesque, une sorte de détective bourru, mais qui conserve encore son romantisme malgré sa relation exclusivement sexuelle avec Feng (Shu Qi). Curieusement, malgré le meurtre et les suspicions de Bong, l’amitié entre lui et Hei n’est jamais remise en cause. Le respect et les plaisanteries subsistent, comme si chacun refusait de délaisser son ancien « moi ». À tel point que quand Hei explique à Bong les conclusions de l’enquête policière et lui livrent tous ses éléments pour ne pas attirer les soupçons sur lui, Bong visualise immédiatement Hei en train de commettre le crime.
Dans ces moments-là, on a des scènes en noir et blanc, avec Bong en couleur comme s’il assistait au meurtre : il entend la voix du narrateur, Hei, mais également les cris d’agonie du père de Susan. Grâce aux indications de Hei, il ne comprend que plus clairement comment le meurtre a été commis. Mais il ne possède pas de preuves et ne tient pas particulièrement à le démasquer. Par conséquent, les explications logiques et scientifiques ne servent à rien sauf à retarder le moment où Bong fouillera le passé pour découvrir la vérité. Le jeu des regards est particulièrement significatif : parfois, il semble que Hei ne se soucie plus d’être découvert mais à tous les instants, Bong craint de le découvrir. D’un côté comme de l’autre, les personnages agissent étrangement. Que cherche Bong ? À se remettre de la mort de son ex-copine à travers une nouvelle enquête ? À se donner du courage ? Pourquoi Hei drogue sa femme pour la regarder dans son sommeil ? Cherche-t-il à mieux s’en occuper ?

3. Les personnages secondaires : Parallèlement aux deux héros qui renferment toutes les blessures du monde, les personnages secondaires semblent plus légers. Encore une fois, Shu Qi ne semble pas avoir plus de deux neurones connectés à la fois et c’est bien dommage. Ceci dit, son personnage, une serveuse à la recherche de l’amour, gentille et provocante, est attachant et n’en fait pas trop. Elle sert de soutien à Bong, qui passe d’une petite amie qui réfléchit trop à une autre qui ne se pose que rarement des questions. Il est néanmoins intéressant de constater qu’encore une fois, Hei est présent quand Bong, après s’être rendu compte qu’il aimait Feng, cherche à la séduire et à la protéger. Malgré ses actes, Hei montre de la bienveillance et presque du paternalisme envers son ancien co-équipier. Susan, au contraire, est montrée comme une femme active, et c’est d’ailleurs l’instigatrice de l’enquête. Elle qui comprend d’elle-même que son époux a assassiné son père. Néanmoins, elle ne participera pas de manière prononcée à l’enquête, se contentant de récolter les informations que lui délivre Bong. Enfin, un élément comique vient alléger la trame, il s’agit du policier Tsui (Chapman To), incompétent et colérique. Et également un emmerdeur et un peureux, bref, le bouffon de service. S’il ne contribue pas significativement à l’enquête, passant la moitié du film à dormir et l’autre à terroriser son équipe, c’est tout de même lui qui transmet les dossiers, preuves et objets à Bong.

4.Le dénouement : Au final, ce qui motive Bong à aller fouiller le passé du père de Susan pour en savoir plus sur sa relation avec le meurtrier, c’est de voir le couple formé par Hei et Susan heureux. Quand ces deux derniers sont à l’hôpital et sont tendres l’un envers l’autre, Bong, qui voit la scène d’en haut se rappelle que lorsqu’il avait demandé pour plaisanter à Hei s’il était le coupable, Hei avait répondu par une pirouette. On peut se demander pourquoi Bong se met à soupçonner réellement Hei quand il le voit heureux avec son épouse ? Hei est-il vraiment un mari trop parfait ou est-ce Bong qui est incapable de voir le bonheur ? D’ailleurs, ne se complaît-il pas dans son rôle d’alcoolique romantique ? Le dernier rebondissement, le seul maladroit selon moi, survient lorsque Hei, craignant soudainement que son passé ne soit dévoilé, monte un dispositif afin de faire brûler Susan…

5. La perte d’un être cher (spoilers) : Et c’est dans la scène finale que s’« affrontent » Hei et Bong. Sur un banc d’hôpital, tout à fait posés, Hei explique à Bong qu’il ne comprendra jamais ce que c’est que de perdre toute sa famille. Parce que son père, autrefois dans la brigade anti-stupéfiants, s’est fait massacrer avec son épouse, ses enfants et sa belle-mère par le père de Susan, autrefois trafiquant, Hei a cherché à se venger. Il a voulu ôter la vie à toute une lignée, même celle de Susan qui n’est pas responsable. Et c’est finalement après l’avoir gravement blessée qu’il comprend qu’elle n’a rien à voir avec son père : elle est sa femme, donc sa famille. Dommage que le mobile ne soit « encore » qu’une histoire de famille et de vengeance pas forcément intéressante. En considérant les possibilités laissées par les indices, peut-être aurait-il été possible de trouver une meilleure explication. Quoi qu’il en soit, le but du film est bien de montrer les réactions d’hommes face à la mort. En comparaison avec le mobile de Hei, le suicide de l’ex de Bong est étonnamment simple : elle s’était suicidée parce que son amant a été tué lors d’un accident de circulation auquel Bong a d’ailleurs assisté sans le savoir. Cela montre-t-il que Bong est allé chercher trop loin en croyant voir dans son suicide une affaire complexe et mystérieuse ? Pourquoi a-t-il noyé son chagrin durant ces trois années, au final ?

Pourtant, l’affaire résolue, il peut aller de l’avant et vit tranquillement avec Feng… alors qu’une fin tragique attend Hei. À l’instar de son passé compliqué, Hei trouve sa femme morte (séquelles des brûlures ou suicide ?) quand il retourne à son chevet et se donne également la mort. Celle-ci ne l’a pas cru lorsqu’il a affirmé qu’il l’aimait malgré ce qu’il a fait…

6. La prestation des acteurs : Comment ne pas en parler ?? Le talent de Tony Leung n’est plus à prouver, il joue à merveille un personnage froid mais pas non plus sans cœur. Que ce soit en mari tendre ou en policier suspect, son regard et ses gestes sont parfaits et traduisent bien la dualité. Son cynisme et son côté désabusés sont également bien interprétés à travers ses petites moues et grimaces. À ses côtés, Takeshi Kaneshirô. Une fois n’est pas coutume, cet acteur joue un romantique obstiné. Même dans ses moments les plus alcoolisés, il reste candide et charmant. Pas très crédible certes, mais d’une manière générale, il s’en sort bien. Ce rôle était fait pour lui, comme dans Chungking Express (dans lequel lui et Tony Leung étaient… policiers) Xu Jinglei, originaire de Chine Continentale, était aussi une très bonne surprise ! Des expressions très justes et un jeu naturel. Elle semblait aussi très à l’aise.

7. La musique : Un très bon point aussi, entre les musiques à inspiration orientale lors des courses-poursuites, rythmées et entraînantes et les musiques plus calmes au piano lors des scènes dérangeantes. La musique accompagne très bien la scène de meurtre : calme, au point que c’en est effrayant, alors que l’on voit des personnages torturés et tailladés ; puis soudain, elle s’accélère jusqu’à ce que Hei porte le coup final… Bref, une bande-son originale et variée…

Titre : Confession of Pain
Titre original : 傷城 (Seung Sing)
Réalisateurs : Andrew Lau, Alan Mak
Année : 2006
Durée (minutes) : 110

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