Julie & Julia (Julie Powell)

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Oh, je vais en baver pour écrire cette critique, tant ce livre est dur à aborder…
Julie & Julia, c’est l’histoire autobiographique de Julie Powell, New-Yorkaise de 29 ans, vivotant de boulot en boulot, qui tente de redonner du sens à sa vie en cuisinant les 524 recettes d’un livre culte des années 60, L’art de la cuisine française, de Julia Child… le tout en un an. 365 jours. (1,4356… par jour).




Ce qui m’a paru fou, ce n’est pas de prendre à bras le corps un tel ouvrage qui, je précise, n’est pas un guide Marabout de recettes pour étudiants à moins de 5 €, mais un mastodonte avec des recettes type rognons de beau, gelée d’œufs, crêpes flambées, bœuf bourguignon… Après tout, combien de trentenaires font une crise en se rendant compte du peu de sens de leur vie, malgré le fait qu’ils ont un travail, un toit, un compagnon dans la vie ? Personnellement, je peux comprendre cette démarche compulsive. Non, ce qui m’a choquée, c’est que Julie Powell semble faire les recettes dans l’ordre du livre, ce qui donne du homard 5 jours de suite ou 8 tartes en une soirée. Comme j’ai abordé ce livre dans l’idée de baver devant de bons petits plats et de me découvrir un talent culinaire insoupçonné, j’ai eu quelques difficultés à ne pas faire d’overdose et je n’ai pas arrêté de me demander comment elle recyclait ses restes et gérait ses courses.

Car de cuisine, on ne parle finalement qu’assez peu. Enfin, si l’on prend le livre phrase par phrase, on y parle nourriture les 3/5e du temps, mais comme métaphore de la vie. Julie Powell avale ce guide page après page, sans se soucier de bien associer ses plats, et c’aurait été pareil si elle avait jeté son dévolu sur un livre de couture ou de courses automobiles. Le projet Julie/Julia, c’est un exutoire, un prétexte pour raconter ses crises de nerfs, son comportement hystérique, son couple qui part à vau-l’eau, son métier de secrétaire qui la soûle… C’est donc là le carnet de bord d’une jeune femme de nos jours, avec ses imperfections, et une sacrée tendance à l’auto-flagellation.

Sur le plan culinaire, j’ai rarement eu l’eau à la bouche car l’auteur se contente de réciter les recettes de Julia Child, pointant ça et là ses problèmes, ses ratés, ses réussites. Les sens sont très peu mis à contribution (je n’ai pas « senti » les plats, ne les ai pas visualisés) et à chaque recette, j’ai l’impression qu’elle a dévalisé les rayons oignons, échalotes et beurre de son marché local. Là-dessus, peu de subtilité, c’est assez loin de la cuisine française telle que je l’aime (ou même, telle que je la connais) tant ça donne dans la surenchère d’ingrédients, de viande, de beurre, de vin. Assez vite, j’ai donc compris que Julie & Julia parle plus des vicissitudes de Julie que des recettes de Julia. Mais il me restait à surmonter un adversaire de taille : la personnalité de Julie Powell.

En plus de cela, le style m’a été assez pénible (en VO, du moins) : truffé de prépositions, de phrases hachées, d’apartés sans crier gare, de longues digressions ronflantes, de comparaisons tirées par les cheveux et sans crédibilité aucune. Je ne trouve pas en Powell un brillant écrivain, le livre est plutôt désorganisé et je mets ça sur le compte de son manque de patience : une impression de bâclé subsiste. Par ailleurs, pour les allergiques, il faudra aussi composer avec les nombreuses injures (fucking ceci, damned cela), ce qui ne me gêne pas puisque je suis loin d’être très correcte moi-même mais m’a paru assez artificiel, genre « bobo charretier qui a du caractère ». Enfin, le sexe, absent du couple Powell, est très présent dans les métaphores culinaires qui m’ont donné la chair de poule (pas dans le bon sens du terme) avec des comparaisons douteuses, des descriptions nauséeuses et un côté « Sex and the City » un peu dépassé. Parler de moule/vulve, ce n’est pas inventer l’eau chaude.

Bref, c’est le constat que j’ai dressé au bout de 100 pages, sur 300. Ce qui m’a fait persister, c’est 1/ le fait que ce livre m’a été offert par quelqu’un dont je partage certains goûts littéraires 2/ la passion des Powell pour Buffy (car il n’y a pas que Veronica Mars dans la vie ;) ) et 3/ la réflexion sur le blog.
En effet, Powell alimentait un blog pendant son projet et a découvert, au début des années 2000 – assez tôt, donc – ce qu’un tel support peut apporter. C’est l’occasion de s’interroger, bien qu’un peu superficiellement, sur le rôle du journal intime public, les nombreux commentaires positifs qui galvanisent la personne, la sensation d’être utile et même, essentielle, de devoir écrire pour les autres.
Comme beaucoup de blogueurs, Julie Powell est dotée d’un sacré égocentrisme et ne s’en cache pas. Alors, son personnage, sa personne peuvent être irritants (je ne cache pas que je ne l’ai pas du tout appréciée les 150 premières pages) mais j’ai eu une révélation après avoir lu un superbe article sur son second roman, Cleaving, et me suis rendu compte que, contrairement à d’autres auteurs (Elizabeth Guibert ?), elle décrit sa réalité sans fard. Son couple va mal, elle est imbue d’elle-même, elle fait des crises d’hystérie absolument insupportables dès qu’elle ne parvient pas à faire des œufs en aspic, insulte son mari tout sucre, c’est tout le contraire des blogs où la nana est heureuse, son homme/compagnon/chéri/Monsieur est parfaitement parfait, sa collection de bijoux/vêtements/objets de déco DIY à faire pâlir de jalousie n’importe quelle boutique de bon goût.

Plus que dans l’honnêteté intellectuelle, Julie Powell écrit avec une cravache pointée sur son dos, se complaît à se montrer telle qu’elle est. De là découle peut-être son langage de charretier et son besoin de dire qu’elle aime son mari, si patient, si attentif à ses besoins, si intelligent, si… Car elle, à l’inverse, estime être une vraie s*lope hystérique. Une fois que j’ai à peu près compris cela, j’ai arrêté de vouloir faire un procès d’intention à chaque ligne, à chercher à savoir si elle fait exprès d’être aussi grossière, de parler de meubles phalliques, de choquer en écrivant son peu de considération envers les familles victimes des attentats du 11 septembre. Elle est comme elle est, je lis son bouquin, à moi d’être tolérante. C’est peut-être bête d’avoir besoin de 150 pages et d’un article pour en arriver à cette conclusion, mais quand un livre est autobiographique, je ne peux m’empêcher de me mettre à la place de l’auteur, de tenter de deviner ses intentions, de reproduire ses conditions d’écriture. De ce point de vue, Powell dresse un portrait assez abject d’elle, normal que je ne l’aie pas aimé.

Par la suite, je dois passer outre le fait qu’elle déteste son métier (elle n’est « que » secrétaire dans une agence gouvernementale, désolée pour les secrétaires dans le monde), mais c’est allé beaucoup mieux. J’ai vu dans ce livre un vrai cri de trentenaire, de détresse, de déperdition. Ridicule, pour un « livre de cuisine » ? Je ne crois pas. Le projet Julie/Julia traduit un réel mal-être dans la vie et dans le couple qu’il appartient au lecteur de percevoir à travers les histoires des amies de Julia. Il y a là, bien qu’aussi désorganisé que cet article, un compte-rendu de la condition féminine au 21ème siècle : divorce, adultère, séduction, ego, risques… Ce qui m’a passablement marquée, c’est que les membres du couple Powell semblent être faits l’un pour l’autre – des âmes sœurs au sens premier du terme – tant de complicité, d’affection, d’attachement… mais que cela ne semble pas suffire pour le faire tenir. Julie et Eric, son mari, n’ont que 30 ans, et sentent déjà la déliquescence. Et ce n’est pas l’ambitieux projet culinaire et le travail qui leur donnent l’occasion de renouer durablement. Cette partie est assez dure, surtout quand on n’a que 25 balais.

Par ailleurs, il faut supporter son ironie noire et son sarcasme gratuit, mais l’auteur est dure, pas conne, et il y a de sacrées pistes de réflexion : blog, couple, image de soi, vie professionnelle, qui relèguent la cuisine complètement en arrière-plan !

En fin de compte, ce livre m’a sacrément remuée alors qu’il ne devait trouver aucun écho en moi (pas encore de crise de la trentaine, un boulot qui me plaît, etc.) mais m’a malgré tout tenue en haleine du fait de son honnêteté, de sa cruauté et de sa crudité. On est bien loin du conte de fées dans une cuisine toute mignonne et récurée. C’est sale, aussi bien sur le plan de travail que dans le cœur de l’auteur (sans vouloir la juger, mais c’est ainsi qu’elle se présente). J’ai comme l’impression que le film avec Meryl Streep et Amy Adams est à des centaines de bornes du roman original.

Sur le plan stylistique, ce livre est bordélique, l’auteur vomit ses réflexions sans donner l’impression de vouloir organiser un minimum sa pensée. Et pourtant, ce chaos traduit si bien son état et reflète tant un blog, où tout et n’importe quoi se baladent joyeusement et linéairement. Comme si ça ne suffisait pas, le récit est entrecoupé par de vraies lettres rédigées par je-ne-sais-qui sur la vie de Julia et Paul Child, mais dont je peine à voir l’utilité. Au niveau de l’écriture, c’est donc plutôt brouillon.

Malgré tout, malgré tout, ce livre m’a beaucoup apporté, je me suis interrogée sur la perception qu’ont les gens des artistes féminins (qui n’ont pas le droit d’être imparfaites, contrairement aux hommes, à qui il arrive que l’on pardonne plus facilement les écarts) et des blogueuses en général.
Julie Powell prête volontiers le flanc à la critique avec ses blagues douteuses et son hystérie si clichéesque au moindre petit pet de travers mais en fin de compte, c’est cette démarche que j’ai trouvée cohérente et digne d’intérêt.

Merci infiniment à la personne qui m’a offert ce roman, il m’a considérablement enrichie.
Je précise en note de fin que si je me suis tant intéressée à Julie Powell et sa personnalité, c’est parce qu’en cherchant sur Google si son mari était l’auteur du comics The Goon (peu probable), je suis tombée sur des tas et des tas d’articles sur Cleaving, son second roman, sur… son adultère.
Nul doute que je trouverai un moment pour lire ce roman-scandale.

Titre : Julie & Julia : My Year of Cooking Dangerously
Titre original :
Auteur(s) : Julia Powell
Traducteur(s) : VO
Éditeur : Penguin
Nombre de pages : 320
Prix conseillé : 6,67 €

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