L'acrobatie aérienne de Confucius (Dai Sijie)

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Lascivité latérale, pets et opium...

Je ne connais de Dai Sijie que son film Les Filles du Botaniste, que j’ai du mal à couvrir d’éloges. Je ne reviens pas sur ce film qui ferait dormir le plus grand amateur de scènes coquines entre belles plantes.

Avec L’acrobatie aérienne de Confucius, je découvre la facette irrévérencieuse de Dai et c’est assez jouissif. Pourtant, sans avoir parcouru tout le Net, je dirais que peu de gens ont été conquis par ce bouquin. Pour cause, j’avoue l’avoir trouvé ardu dans son écriture, dans sa forme, dans ses délires.


Déjà, j’ai beau avoir été torturée pendant des années par l’Histoire de la Chine, jamais je n’ai entendu parler de Ming Zhengde. Je l’imagine tel que Dai nous le présente : excentrique, déconnecté, paranoïaque – mais ce n’est là que le personnage que Dai a bien voulu nous présenter. Du coup, j’avais du mal à faire la part entre réalité historique, parodies et gros fantasmes. Malgré tout, je me suis attachée à cet Empereur aux multiples… sosies, essayant de le comprendre, même quand il s’enfonce un bouchon dans le cul pour ne pas perdre de son « souffle » vital. Ouais, c’est malaisé.
Ensuite, j’ai eu un peu de mal avec l’écriture de Dai. Pour quelqu’un qui est arrivé en France à ses 30 ans et qui y vit depuis une vingtaine d’années, sa maîtrise de la langue laisse tout simplement jaloux.

Passé le cap des « Comment il fait pour connaître autant de termes, d’idiomes, comment il fait pour les utiliser aussi bien ? », je dois dire que j’ai eu du mal à situer les événements et à me représenter les choses. Je pouvais lire 5 bonnes pages de description navale, pachydermique ou sexuelle sans rien comprendre. Les mots défilaient, le sens ne s’imprégnait pas. Alors je devais tout reprendre depuis le début du chapitre pour faire le lien entre les dialogues, les faits, les objets.

Alors pourquoi j’ai aimé ? Parce qu’en s’accrochant, ce roman est drolatique. Je reste persuadée qu’il faut connaître un poil de culture/histoire chinoise pour apprécier (sans vouloir être élitiste, évidemment) mais je me suis extasiée en lisant des pages et des pages parodiant les tournées d’inspection des Empereurs chinois et leur somptuosité, la morale con-fucéenne (gratuit mais tant pis, j’ai du mal avec ce bonhomme) étriquée et absurde au possible, les croyances taoïstes pour tout ce qui a trait au sexe et bien sûr, les positions sexuelles au nom fantasque. Je ne sais pas si cette œuvre est destinée à être lue ainsi mais j’y ai vu des boutades, des moqueries et un esprit malicieux cherchant (trop ?) à surprendre le lecteur.

Dans les critiques que j’ai pu glaner ici et là, j’ai lu que l’auteur avait, par paresse, cité trop de sources : Rabelais, Tomé Pires, manuels taoïstes… Je pense qu’un auteur qui maîtrise tant la langue peut produire un roman sans se laisser tenter par le copier/coller ! Au contraire, on a dans cette œuvre de la poésie, du théâtre, de l’épistolaire, des passages didactiques, le tout entremêlé de nombreuses figures de style. On assiste à un brassage comique, variant au gré des pensées anarchiques de l’Empereur. Le style traduit donc parfaitement la psychologie mais se veut sans fioritures, sans condescendance.

L’acrobatie aérienne de Confucius, loin d’être un simple exercice de style, m’a donc enchantée par sa bonne humeur, son approche anti-conventionnelle du monde et son audace.

Un roman pas prout-prout, sauf au sens premier du terme.
Petit florilège de citations pour tous les goûts et toutes les odeurs :
p. 102 :
Voici les neuf positions fondamentales qu’elle {la déesse Su-nü} lui {l’Empereur Jaune} a enseignées, que je vais vous énumérer une à une : la Culbute du Dragon, le Pas du Tigre, l’Attaque du Singe, la Cigale bien attachée, la Tortue qui monte, le Phénix qui voltige, le Lapin qui suce ses Poils, les Écailles imbriquées du Poisson, les Crânes aux Cous soudés. [...] Mais je suis au regret de vous dire que, de ces neuf positions salutaires, pas une seule n’est comme la vôtre, latérale.
p. 105 :
— Et comment appelle-t-on la position, non moins courante, où la femme est dessus ?
– Confucius avare.
– Pas tout à fait, corrigea une autre. Le nom complet est : Quand Confucius donne, il est prodigue ; quand il épargne, il est avare. »
p. 131 :
C’est la perfection même de l’Alchimie Intérieure, que notre challenger rêve d’atteindre dans un an. Un tel objectif nécessite des exercices de plus en plus longs, durant lesquels, par précaution, il se met dans le derrière un petit bouchon hermétique, car, si un alchimiste intérieur est capable de commander à son sexe de besogner aussi longtemps que nécessaire, son anus, qui, à maints égards, est l’orifice le plus anarchique de son corps, risque à tout moment de commettre un attentat en laissant échapper un souffle du précieux Champ de Cinabre, où il se fait peu à peu Élixir.
p. 33 :
Vers l’âge de cinq ans, Sa Majesté était tombée sous l’emprise de ces émanations tièdes et douceâtres. Elle était à présent tellement droguée que dans ses veines, à en croire ses médecins, coulait un sang couleur opium, de même que ses sucs digestifs étaient opiacés, car, à la différence de son initiatrice de mère, ce que Sa Majesté aimait à consommer, ce n’était pas l’opium pur, d’excellente qualité, mais les scories qu’on raclait dans le fourneau des pipes, un poison plus fort, plus concentré, plus toxique.
Dai Sijie, un esprit barré.

Titre : L’acrobatie aérienne de Confucius
Titre original :
Auteur(s) : Dai Sijie
Traducteur(s) : VO
Éditeur : Éditions 84
Nombre de pages : 221
Prix conseillé : 6,90 €

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