Les Japonais (Karyn Poupée)

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Précision : je n’ai lu que 500 pages de cet ouvrage pour l’heure, du jus de myrtille s’est en effet répandu sur le livre pour le maculer de taches violettes. Je poste tout de même mon avis car je ne pense pas en changer à l’issue de ma lecture, qui reprendra lorsque les pages sentiront le papier et non un arôme affreusement chimique.



Ce livre me gêne profondément. Plusieurs fois, je l’ai reposé en soupirant. Parfois de tristesse, parfois d’énervement. Souvent d’énervement en fait. Ce livre brosse le portrait de la société japonaise à travers le prisme des événements historiques. Soit. C’est l’occasion d’apprendre plein de trucs sur Sony, sur les partis politiques, sur la guerre et c’est la raison pour laquelle j’ai très envie de braver l’arôme faux-myrtille pour continuer ma lecture. J’apprends une foultitude de choses sur le Japon, de manière divertissante. Le ton n’est pas professoral, les infos passent toutes seules.

Mais voilà, cet ouvrage impressionnant manque de rigueur et pour que je le remarque, c’est que ça doit être pas mal dans son genre. Normalement, les notes en bas de page, en fin d’ouvrage, en petit, bref, toutes les notes me fatiguent et coupent ma lecture. Pourtant, je reconnais leur utilité, l’importance de citer un minimum (j’insiste, j’ai horreur de lire une bibliographie universitaire) ses sources, de mener le lecteur vers d’autres écrits dans le cas où il souhaite approfondir tel ou tel sujet, de confronter des points de vue. Dans l’ouvrage de Karyn Poupée, rien de tout cela ! C’est assez déconcertant car son texte est souvent loin de se suffire à lui-même : qui est « un spécialiste de l’histoire du Japon », « un amateur de manga », « un universitaire » ? Un ami passionné qui s’y connaît ? Un timide érudit anonyme ? Dommage que l’absence de sources décrédibilise les propos au lieu de les corroborer.

Ensuite, le ton, qui me laisse souvent pantoise. Je commence par le plus facile : la Chine. Pourquoi diable est-elle fusillée alors qu’on parle du JAPON ? Pourquoi un tel acharnement sur le « made in China » ? Ok, on s’est tous déjà énervés sur des produits chinois de piètre qualité, mais opérer une telle comparaison entre le produit japonais de bonne qualité et le produit chinois d’une nullité absolue, allant jusqu’à juger les besoins et les habitudes des Japonais et des Chinois, les uns étant habitués à l’excellence et les autres à la médiocrité, est une procédure douteuse et choquante. Le palais japonais serait-il si sophistiqué qu’il ne pourrait supporter le riz chinois ou thaïlandais, grain minable dont se contenteraient ces autres Asiatiques ? Charmant. À en croire l’auteur, la Chine, c’est cet énorme pays qui déverse sa m…. sur l’archipel.

Mais pas grave, les Chinois/la Chine (on ne sait pas trop s’il s’agit de la population ou du gouvernement, faut croire que c’est du pareil au même) ne sont pas les seuls fustigés. Les Parisiens aussi le sont. Car au Japon, c’est possible de mettre en place tel système électronique, c’est possible de se passer de portillons dans le métro, c’est possible de demander à la population de coopérer avec les autorités publiques. À Paris, les gens sont malpropres, malpolis, mal éduqués. Je schématise à peine. Pourquoi s’échiner à comparer deux choses si différentes ? Et s’il faut comparer pour analyser, pourquoi tant de généralités ? Pourquoi l’auteur cautionne des faits douteux dès lors qu’ils se produisent au Japon (gestion du dernier tsunami/séisme/accident nucléaire) mais pas lorsque c’est en France ? Pourquoi taper sur les Parisiens dans leur métro centenaire ? Sûrement parce qu’au Japon, même quand c’est moins bien, c’est mieux.

Enfin, les femmes, les jeunes – dont semble faire partie l’auteur, au demeurant. Ce sont des « poulettes » ou mieux, des « poules aux œufs d’or » lorsqu’elles aiment acheter plein de produits luxueux. Ce phénomène me dépasse aussi (remarquez, je ponds pas d’œufs, alors…) mais est-ce une raison d’afficher un tel mépris ? Les Japonais à l’ancienne sont dignes, nobles et dévoués. Les jeunes de maintenant, des dépravés. Erf, mais si la société a réussi à générer des otakus (les vrais, les montrés du doigt) et des fous maniaques, c’est qu’il y a quelque chose dans la mentalité, dans les lois ou dans l’éducation qui en est à l’origine, non ? En tout cas, ça ne me semble pas être une démarche très honnête que de les considérer comme des rebuts marginaux, des erreurs d’un système quasi-parfait.

Les propos de Karyn Poupée me donnent l’impression de deux Japons, comme s’ils étaient sans rapport l’un avec l’autre, comme si le fou qui pète un câble et tue sa famille avant de la manger aurait agi pareillement dans n’importe quel pays. Peut-être, peut-être pas… La société japonaise qui aliène est peut-être un cliché, mais n’y a-t-il pas là un soupçon de vérité ? La presse et les écrivains japonais ne sont-ils pas les premiers à mettre au jour les « travers du système » ?

Voilà donc pour la grosse critique et l’énorme faiblesse de cette œuvre, selon moi. Un regard terriblement biaisé qui consiste à trouver une explication pour tout dans l’histoire du pays, à fustiger les autres pour porter aux nues le pays du Soleil Levant. J’ai relevé la condescendance envers les Chinois, les femmes et les Parisiens, sûrement parce que je suis justement une femme parisienne d’origine chinoise et me sens triplement offensée en lisant certaines lignes, mais je ne suis pas sûre que je serais ravie de lire constamment « les petits Nippons » si j’étais une Japonaise adulte de taille normale.

À vrai dire, même sans être une Japonaise adulte de taille normale, je ne suis pas ravie du tout de lire cette expression qui en révèle beaucoup. Curieusement, si l’auteur encense le Japon, elle peut aussi se montrer heurtante et méprisante envers sa population. Tout dépend du sujet. Si on parle d’employés de Toyota qui bossent dans la solidarité en vue d’accomplir la meilleure voiture du monde, le ton est relativement neutre. Relativement. Si on parle de jeunes drogués aux jeux vidéos, eh bien, le moins que l’on puisse dire, c’est que Karyn Poupée n’y va avec le dos de la cuillère. Toujours cette dualité déconcertante.

Que reflète d’ailleurs très bien le style choisi par l’auteur. Les Japonais n’est pas un ouvrage académique et c’est bien pour ça que je l’apprécie, l’auteur est journaliste, le ton est journalistique. Donc c’est un peu plus relâché, plus facile à lire… Eh mais pourquoi y a des familiarités qui tombent comme un cheveu sur la soupe ?! Étrange. Ah bah, c’est comme ça dans les 500 pages que j’ai eu le loisir de lire, en fait. L’auteur en fait une tonne pour avoir son style propre mais les artifices narratifs et langagiers alourdissent beaucoup son texte. Au programme : inversions récurrentes du nom et de l’adjectif au détriment de la lisibilité du texte (type « les prisées cigarettes/cigarettes prisées » constatées par le site du9, si ce n’est pas une malheureuse inversion, ça), concordance fantaisiste des temps (encore une fois, pour qu’une nullité en conjugaison comme moi le remarque…), bizarreries dans le registre employé… On peut dire que ce n’est pas grave, c’est le style journalistique, mais non : l’ensemble devient brouillon et manque de clarté. Quand on se demande si l’auteur a cherché l’exactitude ou à faire une rime marrante, à caser une expression charmante mais désuète, à sortir un mot savant par tous les moyens, on s’empêtre dans la lecture et on sature assez vite avec ce style lourdingue.

Et tout cela est d’autant plus frustrant que le bouquin est passionnant ! Plein d’anecdotes, plein d’éclaircissements historiques, plein de mots japonais. On sent le travail colossal (sur la forme, sur le fond ?) qu’a effectué l’auteur et rien que pour cela, ça me gêne de le « descendre », à ma modeste échelle. Mais faute de citations, fort de raccourcis et d’approximations, on en vient à douter de tout ce qui est dit. J’avais envie de faire de ce bouquin ma première Bible sur le Japon, ce pays qui me fascine depuis longtemps, mais ma conscience me dit que ce serait une grosse bêtise. L’alarme qui se déclenche dans mon cerveau me crie : « attention, fangirl du Japon, attention, regard trop subjectif, attention, manque de rigueur ».

Et pourtant, je l’ignorerais bien pour reprendre ma lecture et replonger dans ce style certes incongru mais si vivant, pour en savoir encore plus sur les bentô, les combini et le toyotisme…
Au Japon, tout est meilleur

Titre : Les Japonais
Titre original :
Auteur(s) : Karyn Poupée
Traducteur(s) : VO
Éditeur : Tallandier
Nombre de pages : 624
Prix conseillé : 12,17 €

2 commentaires:

  1. Ah le Japon, pays très complexe au demeurant. Les otakus et autres produits marginaux sont le fruit du carcan trop étroit que leur impose la société : diktat sur les tenues vestimentaires à l’école, et même sur la coiffure parfois ( longueur réglementaire de cheveux par exemple)
    Et les japonais ne sont pas parfaits, loin de là, pourquoi y aurait-il autant de suicides à cause du travail ou de l’échec scolaire ?
    C’est un pays magnifique tout en nuances et en anachronismes. Ils sont résolument modernes et en même temps, ils vont chercher des portes-bonheur pour réussir les examens ou accoucher sans problèmes.
    Après, cette obsession pour la mode et les produits de luxe me saoule. MAis à la base je ne suis pas du tout portée sur la mode te les débordements financiers la concernant alors…
    Ce qui me fascine chez eux, c’est leur propension à vieillir tout en gardant une âme d’enfant. Tu verrais ton grand-père avec un strap de portable pingu, toi ? Je ne pense pas. Ou ta grand-mère avec un cahier Minnie ? Moi je l’ai vu là bas, ça m’a fait bizarre et sourire en même temps.
    Enfin bref, tout ça pour dire que je n’ai pas envie de lire ce bouquin XD MAis que ça m’a donné une furieuse envie de retourner y faire un tour un de ces jours. Punaise la bouffe, les babioles qui ne servent à rien mais dont je raffole, mes amis… Ça me manque atrocement.

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    1. Oui, l’une des premières choses que j’aie apprises sur le Japon a été la prostitution des jeunes filles (lycéennes) pour acheter le dernier sac de luxe à la mode. Ça, ça m’avait choquée, même si je ne sais pas quelle proportion des filles fait ça. En tout cas, en France, ce doit être bien plus rare.

      Ma grand-mère a des cahiers kawaï, si si. Mon grand-père, de son vivant, non, car c’était quelqu’un d’extrêmement sévère.
      En même temps, j’ai une partie de la famille à Hong Kong, où ce n’est pas non plus choquant d’avoir des trucs mignons à tout âge.
      J’ai hâte de retourner au Japon aussi (voire d’y aller tout court : la première et seule fois, je n’ai pas été à Tôkyo, "seulement" Ôsaka, Wakayama, etc. enfin je t’en ai déjà parlé ^^).

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