The Perks of Being a Wallflower (S. Chbosky)

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À peine rentrée et pas du tout remise de la beauté du film Le monde de Charlie, je me suis précipitée sur mon ordinateur pour commander The Perks of Being a Wallflower, de Stephen Chbosky, l’auteur du roman original et aussi réalisateur/scénariste du film – c’est assez rare pour être signalé. Une fois en mains, je ne l’ai plus lâché : ce livre m’a hantée, m’a fait replonger dans mon adolescence, m’a mise mal à l’aise. Un peu comme Le goût de l’immortalité (Catherine Dufour) qui n’a absolument rien à voir si ce n’est que j’ai prévu de le chroniquer, ce roman m’a tuée. Mais ce qui est bien, avec la littérature, c’est qu’on peut renaître, comme avec Salinger, avec Nabokov, avec Ronan, avec Musset… Et qu’on voit le monde d’une manière un peu différente après cela…



Plus que tout autre roman, The Perks of Being a Wallflower (TPOBAW hein, on va pas s’embêter) a trouvé une résonance en moi. C’était un effet tout à fait inattendu parce que lorsque je lis, je ne cherche pas spécialement à m’identifier ou à pouvoir m’identifier au héros. Or, là, la personnalité de Charlie s’est imposée à moi et je me suis retrouvée en lui. Bien sûr, je ne souffre pas de ses troubles mentaux ni n’ai – encore heureux – eu de passé aussi traumatisant, mais ses réactions, ses pensées m’ont énormément fait penser à la moi ado, voire de maintenant. Et c’est très gênant, d’une parce que je me demandais comment Chbosky a fait pour écrire un livre aussi intime et aussi proche de l’adolescence à son âge sans emprunter une machine à remonter le temps, et de deux, parce que Charlie est… bah, pas raccord, comme dans le titre français du livre. Ce qui m’a frappée, pour commencer, c’est que j’ai été happée malgré moi dans l’univers du lycée, qui a loin d’avoir été la période la plus heureuse. Des années marquées par le désir de grandir, de bien faire, de vouloir la paix, de comprendre, sans trop de réussite. L’incompréhension et la solitude. Le fait que Charlie est un « gentil garçon » est très touchant, son grand décalage avec le monde extérieur encore plus.

Fatalement, Charlie se fait martyriser comme tous ceux qui ne rentrent pas dans le rang (bon, ça ne m’est pas arrivé, heureusement) mais son côté marginal est véritablement attachant. On a affaire à une personne qui étudie ses pairs sans parvenir à se joindre à eux, mais dont la lucidité et le discernement sont crédibles pour cet âge hypersensible. Mais là où TPOBAW est original, c’est qu’il a une vision juste du monde. C’est-à-dire pas noire, pas fataliste, pas horrible. C’est la vie avec ses dégueulasseries et ses petits miracles. Les parents sympathiques, plutôt fins, parfois assommants. Mais aimants. La sœur et ses problèmes de cœur/couple, garce la plupart du temps, solidaire lorsque la situation l’exige. Et puis, le lycée. Le lycée avec Patrick et Sam, demi-frère et demi-sœur, les stars de l’école. Et contre toute attente, l’amitié entre Charlie, Sam et Patrick. C’est avec ses nouveaux amis plus âgés que Charlie va vivre sa première année de lycée et y survivre.

Pour nous lecteurs, c’est le monde de Sam et Patrick vu par Charlie qui nous est présenté. Les premiers émois, les premières cuites, les premières virées en voiture. Avec ces deux-là, la vie est magique, Charlie se sent « infini ». Il oublie ses problèmes, ne fait plus de crises, suit avec assiduité les cours particuliers de son prof d’anglais, qui l’initie aux grands classiques de la littérature américaine. La vie de Charlie se cale soudain sur le rythme de ses amis : les fêtes et les retrouvailles sont empreintes de joie, les absences et les lapins de déception. Avec son hypersensibilité, Charlie nous transmet tous ses sentiments bruts : il fait montre d’une joie enfantine pour le moindre sourire que Sam lui accorde mais est véritablement effrayant lorsqu’il refoule sa peur de lui-même et contient ses crises. Petit à petit, on comprend que ses crises d’angoisse et ses évanouissements sont liés à un événement de son enfance, et on s’attache diablement à cet adolescent qui a surtout besoin de réconfort et de stabilité. On rit avec ses amis malicieux qui lui ont refourgué un space cake « juste pour voir », on pleure avec lui lorsqu’il angoisse et commence à vraiment, vraiment trop se prendre la tête. Toujours sur la corde raide, on tremble pour lui, on veut qu’il sorte de ses réflexions infernales, qu’il vive normalement, qu’il soit aimé de la fille qu’il aime parce qu’il le mérite.

Toutes ces émotions, elles sont suscitées par la plume belle et simple de Chbosky. J’ai pu lire ça et là que son style était enfantin mais je ne suis pas d’accord. Comme dans L’attrape-Cœur, le héros s’exprime avec son langage, pas mal développé pour son âge. Alors évidemment, il y a des maladresses, des redites, des petits mots naïfs, des phrases à rallonge lorsqu’il s’emballe mais surtout, il y a un progrès constant et énorme dans sa façon de s’exprimer. En tout cas, à 25 ans, je reste incapable de m’exprimer correctement et d’être très précise lorsqu’il s’agit de sentiments, alors à 15… si j’avais tenu un journal intime, il aurait été une insulte à toutes les règles françaises de narration et de style. C’est là la grande force de l’auteur, d’avoir pu trouver un équilibre entre une langue simple sans jamais trop en faire. Son héros n’est pas bébête, il essaie juste de retranscrire en mots sa vie à un ami imaginaire. Le style épistolaire, qui m’a surprise au début, m’est par la suite apparu comme une évidence : bien sûr, il fallait que Charlie écrive à un pair, fût-il imaginaire. Tout autre procédé (« mon psy m’a demandé de décrire ma journée alors je vais construire une vraie histoire à la place ») aurait été artificiel. Et le lecteur chanceux peut alors s’imaginer être l’ami qui a reçu ces bouteilles jetées à la mer, ses appels à l’aide, sans jamais pouvoir lui répondre et tout en sachant que ni « Charlie », ni « Sam », ni « Patrick » ne sont les vrais prénoms des protagonistes. Alors non, pour moi, le style n’est pas simple car il faut comprendre la progression stylistique et les références littéraires (soufflées par le fameux prof d’anglais) qui émaillent le roman. C’est tout simplement brillant.

À travers le format des lettres aussi, on mesure à quel point Chbosky a réussi à capturer l’essence même de l’adolescence : l’impression que le temps s’est figé par moment, les sentiments mitigés, les sentiments indescriptibles qui nous assaillent lorsque l’on découvre de nouvelles choses tout en les craignant. Car le roman est plus noir qu’il n’y paraît – normal peut-être pour un roman d’apprentissage – puisqu’on y aborde le suicide, le viol, la drogue, l’homophobie… mais surtout, la folie. La folie qui menace d’emporter Charlie est plus terrifiante que le reste car c’est ce qui touche en premier notre petit bout de héros. Le voir se surpasser pour paraître « normal », ne pas se laisser submerger par ses sentiments à la moindre déception, se comporter comme tout le monde, c’est un crève-cœur. C’est d’ailleurs ce qui démarque TPOBWA d’un autre roman d’adolescence lambda de qualité, c’est l’omniprésence de la folie comme d’autres ados ne la connaîtront jamais – et tant mieux pour eux. Cette impression de nager en eaux troubles. Ces souvenirs horribles qui remontent à la surface. Ces espoirs détruits.

Tout cela, ça donne un monde un peu suspendu, fantasmagorique, à l’image des scènes du film où l’on voit nos protagonistes se sentir infinis lorsqu’ils traversent des tunnels la nuit, en voiture. Sans oublier qu’on est là au début des années 90, avec leur saveur toute particulière. Bien sûr, chaque époque, chaque décennie a sa saveur particulière, mais l’univers construit par Chbosky est tellement marqué par la musique, les modes et les problématiques de ces années pré-2000 qu’on voudrait y rester. Le fait que je suis une enfant des années 90 y est sans doute pour beaucoup, mais vraiment, c’est encore plus flagrant dans le film : le parfum de nostalgie est exquis, avec ses cassettes audio et son téléphone à cadran.

Au final, grâce à une trame narrative rondement posée, un langage tout à fait adapté et une sincérité désarmante, Chbosky nous offre un très grand roman, à lire à tout âge. Charlie est encore plus attachant que Holden Caulfield car il est encore plus perdu, cherche à plaire de sa manière décalée, en regardant les autres de loin, quitte à se fondre dans le décor. Sa solitude, son cri du cœur sont mis en exergue lors des longues lettres où il détaille ses sentiments de manière presque malsaine pour pouvoir mieux s’harmoniser avec le monde de dehors. Un monde bien cruel pour un gamin passif et conciliant où le distinguo entre le normal et le bizarre est malheureusement très bien défini dans la tête des gens. Un monde heureusement peuplé de gens formidables qui seront là pour lui malgré leurs propres problèmes. Tout cela fait de The Perks of Being a Wallflower un roman égocentré mais pas égocentrique, qui retranscrit non seulement les sentiments adolescents mais aussi les humeurs d’un adolescent particulièrement éveillé spirituellement mais décalé socialement.

Un roman que j’aurais aimé lire à l’âge de Charlie, pour me rassurer, pour me dire que quelque part, quelqu’un partage mes pensées.
Un roman où les sentiments sont amplifiés, où les situations incertaines rendent fou, où les ados sont des ados et pas de mini-adultes.
Un roman qui m’a foutu un malaise tant les phrases qui le composent auraient pu être écrites lorsque j’avais 15 ans et si j’avais un quelconque talent littéraire.
Un roman qui laisse les yeux humides et la gorge sèche.
Un roman éternel comme ses protagonistes, véritablement.

Titre français : Pas raccord
Titre original : The Perks of Being a Wallflower
Auteur(s) : Stephen Chbosky
Traducteur(s) : lu en VO. VF par Blandine Longre.
Éditeur : Simon & Schuster
Nombre de pages : 240
Prix conseillé : ~9 €

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