Comment j’en suis venue à diversifier mes lectures

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Cette histoire date un peu et n’est sans doute pas passionnante car personnelle, mais il a tout de même un lien avec la littérature.
L’avatar tout jaune que j’ai choisi d’utiliser pour ce blog ne vient pas de n’importe où. Virtuellement coquette, j’ai toujours choisi mes avatars avec un grand soin. Ce qui ne veut pas dire que je m’identifie ou ressemble à un jeune homme, cheveux au vent et marcel moulant noir, mais que je voue un culte à la grande Akimi Yoshida. Cette mangaka est connue en France pour deux œuvres : Banana Fish et Kamakura Diary.

Dans ce court billet, je ne parlerai que peu de l’amour que je porte à Banana Fish – c’est d’ailleurs un grand défi pour moi, de réussir un jour à chroniquer l’un de mes manga préférés – mais plutôt de son influence sur ma curiosité littéraire.

Ce qu’il faut savoir, c’est que je suis culturellement plutôt pauvre et limitée, même si de nature curieuse. Chez mes parents, en français, il ne devait pas y avoir beaucoup plus que des manuels d’apprentissage de la langue. Quand BF est paru, en 2003, j’avais 16 ans, j’ai dû essuyer le regard condescendant de deux camarades de classe qui parlaient du 1984 d’Orwell et à qui je demandais de quoi il s’agissait, je lisais ce qu’on nous demandait de lire (mais PAS La Princesse de Clèves, je tiens à le préciser), je découvrais de temps en temps des trésors inconnus mais il me manquait le plus important : les classiques.

Ces classiques, c’est Akimi Yoshida qui me les a apportés (grâce aussi à la chronique de Morgan). En effet, dès les premières pages, il est question de grands auteurs américains. Le titre, Banana Fish, rend un joli hommage à la nouvelle Un jour parfait pour le poisson-banane, de J.D. Salinger, disponible en France dans le recueil Nouvelles, chez Pocket. Plus loin dans l’histoire, on apprend que l’un des romans préférés de Blanca est Îles à la dérive, d’Ernest Hemingway.
Un monde nouveau s’ouvrait à moi, et surtout, je me rendais compte – un peu tard, certes – que les genres littéraires ne sont pas cloisonnés. Qu’un manga n’est pas obligé de se dérouler au Japon. Que les auteurs eux-mêmes peuvent avoir leurs propres influences littéraires, artistiques, musicales. C’est bête, j’en suis consciente, mais à 16 ans, on peut avoir une vision un peu manichéenne du monde et aimer catégoriser les choses.

Bref, revenons-en à nos poissons. J’aimais tellement BF que je me suis décidée à acheter les Nouvelles de Salinger, que je ne savais même pas être l’auteur du fameux Attrape-Cœurs, que certains osent qualifier d’obsolète ;) J’ai tenté de toutes mes forces de chercher le lien entre le manga et la nouvelle, et à part une certaine forme de désespérance et de critique de la guerre du Vietnam, en tirant bien sûr les cheveux, je ne voyais pas grand-chose. Bien sûr, il y a cette fameuse histoire de mort subite, mais le manga prend ensuite un tournant bien plus orienté action tout en se concentrant sur le passé d’Ash et la relation qui le lie à Eiji. J’ai donc vu la mention au poisson-banane-tueur comme un hommage, un clin d’œil à ce qui fait l’essence même de l’Amérique. Et j’ai plutôt bien aimé. Et comme à l’époque, je n’aimais pas le format des nouvelles, même si celles de Salinger sont troublantes et réellement parfaites dans leur façon d’installer une scène en quelques phrases, quelques suggestions, je me suis bien sûr dirigée vers ses romans. Je ne me souviens plus dans quel ordre je les ai lus. L’Attrape-Cœurs ne me disait trop rien, j’étais une ado pas très raccord avec les autres ados, je n’avais donc pas spécialement envie de lire une histoire sur un ado avec ses préoccupations d’ado. À la bibliothèque, j’ai dû emprunter l’une des œuvres les moins connues de l’auteur-ermite, Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers. Avec délice, j’ai retrouvé le personnage de Seymour que l’on voit dans Un jour parfait pour le poisson-banane, et j’ai découvert sa famille de surdoués. Le monde étrange de cette famille décalée qu’a imaginée Salinger ne m’a alors plus jamais quittée. J’ai fait connaissance avec d’autres mentalités très éloignées de la mienne et avec une littérature inhabituelle pour moi. J’ai poursuivi avec Franny & Zooey, qui croque les deux derniers de cette famille de surdoués, toujours dans cette ambiance un peu suspendue, mâtinée de réflexions bouddhiques, de remarques décalées et d’une profondeur incroyable. Aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, quand je pense à ces romans, j’imagine un campus américain, hors du temps, sous une canicule. Enfin, quand je me suis sentie prête, L’Attrape-Cœurs s’est naturellement imposé à moi.

J’ai adoré comme on adore le best-seller de Salinger, celui qui a parlé à toute une génération, pas comme j’affectionne l’univers des Glass. Mais c’est avec ce roman que j’ai renoué avec Banana Fish, puisque je ne pouvais m’empêcher de comparer Holden Caulfield et Ash Lynx alors qu’ils n’ont pas grand-chose à voir. Les interrogations de Holden m’ont parlé alors que j’étais plus âgée que lui, je voyais enfin un ado intelligent et pas un ado paumé drogué alcoolisé qui m’aurait ennuyée.
 Accessoirement, j’étais aussi très contente d’avoir lu tous les romans de Salinger. Ces dernières années, j’ai acquis The Catcher in the Rye et Franny and Zooey, que j’ai relu pas mal de fois.

Pour Hemingway, le schéma a été un peu différent, puisque je connaissais quand même le bonhomme. Et contrairement à Salinger l’homme, à qui je ne porte pas un intérêt démesuré car telle n’était pas sa volonté (je n’ai pas lu la biographie écrite par sa fille, notamment parce qu’elle sentait le potin bon marché sans aucun intérêt littéraire), je me suis penchée sur Hemingway l’Homme, au fil du temps. Je le cite souvent comme mon auteur préféré ou du moins un de mes préférés, alors que je ne supporte le machisme chez aucun autre. Le génie littéraire de Hemingway me frappe, c’est bien le mot, à chaque lecture. Même dans Îles à la dérive, œuvre posthume que l’on considère comme tout à fait inoubliable. Ce qui me semble à la fois vrai et faux. Comme je fais les choses dans le désordre, lorsque j’ai lu pour la première fois cette œuvre « mineure », je n’avais lu que Le Vieil Homme et la Mer et des bribes de Pour qui sonne le glas. Alors du coup, j’ai retrouvé d’un coup tous les thèmes chers à Hemingway : la solitude, le temps qui passe, la guerre… À présent que j’ai lu plus d’œuvres, je peux dire qu’effectivement, Îles à la dérive n’est pas LE chef-d’œuvre, mais c’est une œuvre mature et surtout, de synthèse. Tout y est à sa place, rien ne dépasse, rien n’est en trop, rien ne manque. De ce livre émanent une tranquillité et une assurance incroyables. Il me repose, me berce, même s’il me plonge parfois dans la tristesse et la peur de finir esseulée. Dans BF, Blanca, le mentor d’Ash, cite cette œuvre justement pour lui faire comprendre que les hommes meurent seuls et esseulés. Bien sûr, il n’avait pas forcément d’un livre pour faire passer le message, mais bon, c’est toujours sympa de conférer un petit côté intello à lunettes à ses personnages. Finalement, je trouve que ce petit bijou correspond bien à BF, tout en force tranquille et tragédie quotidienne. Depuis, j’ai fait des études d’anglais, et suis en mesure de l’apprécier encore plus, en VO, où les mots sont simples, poignants et directs. Du bon Hemingway sans fioritures, en somme.

Bien sûr, je ne me suis pas cantonnée à ces deux auteurs, mais on parle quand même de deux colosses de la littérature américaine. Tout ça grâce à un manga. Par la suite, je me suis intéressée à d’autres auteurs, soit en faisant des recherches, soit parce que je connaissais les influences littéraires de l’un ou de l’autre, soit parce que les livres étaient rangés côte à côte dans la librairie/bibliothèque. Et c’est ainsi que j’ai pu colmater peu à peu les brèches de ma culture très imparfaite avec Fitzgerald, McCullers, Dos Passos…

La route est encore très longue… grâce à Akimi Yoshida.

4 commentaires:

  1. Honnêtement, je préfère arrêter de parler de "lacunes" ou de "manque" dans la culture ou autre. La littérature américaine, je ne la connais pas du tout. Pas l’impression qu’on nous l’a enseigné au lycée. Moi c’était Rousseau, Voltaire, Diderot, Marivaux etc… Mais en littérature étrangère, je n’ai pas beaucoup de souvenirs :) .

    Sinon, c’est intéressant ce post. Tu as lu Banana Fish bien jeune. Je l’ai lu quand il est sorti, peut-être à 19 ou 20 ans? Voire plus? Je ne sais plus. Mais je le lisais en Fnac, en bonne non-consommatrice fauchée persuadée qu’acheter des manga ne servirait pas à grand chose, vu qu’à 25 ans, je deviendrai adulte et arrêterai ça… Une croyance dont j’ignore complètement l’origine mais elle a été longtemps ancrée :) . Ce qui me choquait dans Banana Fish, c’était la durée de lecture pour l’épaisseur toute petite du volume! Et puis je n’étais pas au courant que je lisais un shôjo, je pensais lire un truc d’une même catégorie éditoriale que Monster: le seinen!

    Je trouve que la lecture de manga peut mener bien loin en effet. A 16 ans, je n’étais pas aussi ouverte que toi. J’avais beaucoup de mal à aimer la lecture, et j’étais en rébellion contre les autres formes de BD qui regardaient le manga de haut. A cette époque, je jurais beaucoup par CLAMP et ce que je parvenais à lire (cad pas grand chose et les Tonkam n’étaient pas dispo en Fnac…). Mais c’est aussi la lecture de manga qui m’aura permis de me rouvrir à d’autres BD, et surtout, aux romans (même si j’en lis encore bien peu mais c’est une histoire de temps). Avec Moto Hagio, j’ai eu envie d’en découvrir plus sur les auteurs de science fiction tels que Bradburry ou Ursula Le Guin (même si j’ai eu du mal avec Terremer).

    J’avais envie de lire le reste de Salinger, et je viens de finir la nouvelle du Jour rêvé pour le poisson-banane. Il y a en effet en commun, comme les effets de la guerre sur Seymour. En tout cas, ça calme. L’économie de mot est là, ce n’est pas long, la chute est très bonne, j’ai adoré. J’ai lu L’attrape-coeurs, mais plutôt à cause d’un film: La recherche de Forrester, avec Sean Connery qui joue un personnage inspiré de Salinger. J’ai adoré aussi. Il faudra que je lise le reste, dont celui sur Seymour.

    Hemingway, jamais lu. Mais un peu comme toi, c’est Banana Fish qui m’a donné envie de le lire. Pour ma part, c’est plutôt quand Ash se compare à un félin, s’inspirant des Neiges du Kilimandjaro que j’ai beaucoup aimé. Ce passage est très très beau en émotion. Mais je dois lire un jour Le vieil homme et la mer, il n’était pas dispo en bibliothèque ce vendredi…

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  2. Pour moi, ce sont des lacunes dans le sens où je passe à côté de références, de choses comme ça, et qu’au bout d’un moment, j’en ai eu marre de ne pas connaître les classiques américains. Je crois que de nos jours, c’est mieux (justement, on fait lire Fahrenheit 451 de Bradbury), mais quand j’étais au lycée, je n’ai pas eu grand chose de très exotique. Du coup, il y a peu d’auteurs que j’ai appréciés : Musset, Maupassant, De Nerval…

    J’ai lu BF à sa sortie aussi donc tu devais avoir 21 ans :)
    Haha, je crois que je me suis jamais dit que j’arrêterais les manga. Au contraire, je travaillerais et je pourrais en acheter plus. Et puis bon, je suis dans un environnement familial où tout le monde aime (ou du moins, ne déteste pas) les anime/BD.

    Heu sinon, en BD, je lisais à la biblio : Cubitus, Léonard, Mélusine… xD Que je porte encore beaucoup dans mon cœur. Mais ça m’intéressait moins que les manga, car l’histoire n’est pas continue, et surtout, on ne sait rien sur les persos. Les fiches persos que l’on voyait dans les shôjô me fascinaient.

    T’as eu du mal avec Terremer le film d’animation, le roman ou les deux ?
    Connais pas du tout ce film avec Sean Connery :D son personnage est inspiré de qui ?
    Sinon, j’ai les Nouvelles en français et Franny & Zooey en anglais, tu les prends quand tu veux.
    Faudrait que j’achète Raise High the Roof Beam, Carpenters (quel titre), un jour.

    Le Vieil Homme et la Mer, je l’ai aussi. Et je suis en train de lire Les Neiges du Kilimandjaro, pour le moment, ça commence de façon très terre-à-terre et avec le machisme légendaire de Hemingway

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  3. J’ai emprunté les Nouvelles de Salinger, et comme ce sont des nouvelles, je peux faire des pauses et lire d’autres choses entre, pas comme un roman. Donc, je n’ai lu que la première, celle pour laquelle j’ai emprunté le livre en vérité, même si les liens familiaux de tout l’univers de Salinger me branchent.

    A la recherche de Forester parle d’un lycéen noir américain doué pour les études et le basket qui va intégrer un institut beaucoup plus huppé lui permettant de prendre l’ascenseur social. Il se trouve par un concours de circonstance, qu’un voisin du quartier est un ancien écrivain misanthrope de génie ne voulant se montrer à personne, Sean Connery. Ensemble, ils vont se créer des liens autour d’une passion commune: l’écriture. Bref, c’est ce vieux monsieur qui est inspiré de Salinger en fait. Mais pas grand chose en commun. Une sorte de Will Hunting du ‘hood quoi.

    J’en ai lu plein des BD à la bibliothèque, beaucoup de gros nez et du Tintin, évidemment, puis beaucoup de strips, et surtout Mafalda. Mais ça restait vieillot, ça n’avait pas l’attrait moderne du manga. Après, en y repensant et en lisant des articles à gauche à droite sur les manga, je me suis aperçue qu’effectivement, les héros de manga étaient des ado avec une vie comme la nôtre (allant à l’école, même si en pleine aventure à la Fushigi Yugi), alors que les héros de franco-belge étaient soit des adultes, soit des ado ne faisant que vivre l’aventure.

    Après, il y avait très très peu de manga, juste des trucs parfois difficiles à comprendre pour moi comme Ikkyû ou que je trouvais inintéressants. J’avais beaucoup de mal à lire des romans, mis à part les Agatha Christie. A cette époque, il y avait beaucoup d’attaques contre les manga, et c’est ainsi que certaines personnes de mon âge pouvaient ne pas aimer Télérama ou autres "bonne BD comme il faut" (car non-asiatique, et non débilisante haha).

    Je vois pour les "lacunes" mais j’entends trop de cela. C’est sûr, on passe à côté de certaines choses, mais on n’est pas obligé de tout savoir pour lire des trucs ou en voir. Aujourd’hui, il y a cette impression de bases de données Oracle à échelle humaine ^^; … Honnêtement, on perd un peu, mais pas à ce point. Sauf si une œuvre ne se base que sur du clin-d’œil ou de la parodie, là c’est une autre affaire. Et puis c’est pas mal parfois de revenir sans connaître, et de faire le lien par hasard :) . C’est ce qui arrivait quand il n’y avait pas de Net justement LoL.

    Pour les 25 ans, je ne sais pas d’où ça vient. Mais je me disais que je finirais par avoir un travail et que tout ce passage manga serait temporaire. Et en fait, ce n’est pas vrai du tout u_u c’est même devenu pire cette place du manga dans ma vie, me poussant même à lire une langue difficile… Mais ce n’est pas spécialement lié à ma famille, j’étais un peu bizarre, croyant qu’à 25 ans je me métamorphoserais.

    J’ai lu l’intégrale de Terremer, et je n’ai pas du tout accroché. Je pensais à de la fantasy d’aventure et ce n’était donc pas ce que je m’attendais à lire à vrai dire. Quant au film, je l’ai vu au cinéma et c’était très mal narré, je n’y ai pas compris grand chose… et je n’ai pas aimé non plus, pas d’ambiance, il manquait réellement quelque chose à tout ça.

    Hemingway, je le connais très peu. Du film de Woody Allen, où j’ai compris en effet que c’était un homme avec des c….. . Puis avec le tome 14 de Cerebus, où il rencontre un certain Ham Ernestway, écrivain ooooh combien misogyne (haha), mais tout le monde sait que Guy Davis est un misogyne notoire, mis au ban de la communauté des auteurs de comics. Quoiqu’on a beau dire, c’est de la pure hypocrisie, être misogyne étant politiquement incorrect, mais au fond, nombreux auteurs doivent l’être… Cerebus n’est pas inintéressant, mais faut se taper les pavés, la misogynie, le fait que l’auteur n’a aucune barrière et soit en totale liberté ^^; …

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  4. A la rencontre de Forrester le titre du film. Tu peux effacer ce commentaire.

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