King Kong Théorie (Virginie Despentes)

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Chaque année, je suis toujours trop gâtée pour mon anniversaire. Cette année, encore plus, puisque Kerydwen de Luminophore m’a offert King Kong Théorie de Virginie Despentes. Il me semble que nous avons parlé de cet essai suite à son visionnage du film Les Jolies Choses, du même auteur. Et ce livre tombe à point nommé car je suis déjà envahie de romans bien longs mais je voulais quand même savoir ce qui faisait de Despentes une figure si médiatisée.



En effet, de cette auteure, je ne connaissais que son adaptation de la chanson Protect Me From What I Want, de Placebo. Que j’avais mis un peu de temps à apprécier mais que je trouve aujourd’hui belle et personnelle. Dans King Kong Théorie (KKT), Despentes nous offre sa vision du féminisme, de la place de la femme dans la société, du rôle de cette même société, de l’image que nous avons de la femme…

Je ne m’attendais à rien de particulier, si ce n’est découvrir le personnage…
Et je n’ai pas été déçue :) L’essai se lit très bien, ne fait qu’une centaine de pages, et les arguments sont bien présentés et explicités. Malheureusement, je ne retrouve pas la plume que j’avais aimée avec la réinterprétation de la chanson de Placebo, puisqu’on a droit à un style très direct, familier, voire décousu. Ça ne m’a pas gênée outre mesure, mais sur le plan littéraire, c’est vrai que j’aime bien quand les essais sont bien structurés, ne se répètent pas trop, ne pullulent pas de « genre tu vois ». Mais c’est tout personnel, et je reconnais être assez conservatrice là-dessus.

Passé ce désordre ambiant, j’ai volontiers adhéré aux théories de Despentes. Évidemment, je ne suis pas d’accord sur tout, et là n’est pas le but, mais j’ai tout de même trouvé très intéressante et éclairante la critique que l’écrivain jette à la face de la société, grosse machine qui éduque les femmes dans la peur du viol et instille la croyance qu’il n’y a rien de plus dégradant, humiliant, mortel. J’avoue que je n’avais jamais pensé à la société tout entière comme fautive, mais plutôt à des actes isolés de personnes nauséabondes. Bien sûr, c’est l’occasion de rappeler à quel point le monde dans lequel nous vivons est machiste, puisque la fille qui se fait violer répond forcément à l’un de ces critères, si ce n’est tous : a) c’est une salope ; b) elle l’a cherché ; c) elle n’a pas tant détesté que ça, puisqu’elle ne s’est pas défendue. Mais la piqûre de rappel n’est pas inutile, surtout en ces temps où les « masculinistes » s’estiment victimes des féministes, forcément hargneuses et agressives. L’hôpital qui se fout de la charité, tout ça, tout ça… Néanmoins, j’ai été surprise de voir que la question du gabarit et de la force physique n’ait même pas été effleurée, mais j’imagine qu’elle entre dans le chapitre de la peur et de la tétanisation que subit une fille qui se fait violer.

L’autre point que j’ai trouvé ultra-intéressant, c’est celui de la représentation de la femme dans la société. Certes, je trouve dommage que Despentes parle de l’apparence physique comme si les femmes étaient les seules victimes de cette course à la beauté alors que les hommes (d’ailleurs, pourquoi toujours opposer les femmes et les hommes ?) ne s’en sortent vraiment pas mieux, mais malgré tout, il est vrai qu’une femme qui ne se fait pas belle (le verbe n’est pas anodin !) n’est pas, ou plus, une femme. Tous les paragraphes sur l’apprentissage des filles, dès leur plus jeune âge, à se faire belle, à se pavaner et à aguicher – même si ce n’est bien évidemment pas le cas de toutes, mais un constat général – est extrêmement pertinent. J’ai en particulier été sensible à la description de la fille intelligente et qui a tout pour elle, mais se « réduit » malgré tout à séduire un homme plus quelconque pour rassurer son ego, pour lui dire que malgré tout ce qu’elle possède, son objectif final est de lui plaire, rien d’autre. C’est effectivement un schéma que l’on peut retrouver chez bien des femmes talentueuses.

L’essai m’a paru honnête dans le sens où, comme l’auteur le dit dès le début, il est destiné aux « moches, frigides, mal baisées, imbaisables et exclues du grand marché à la bonne meuf » (et aussi aux hommes qui ne rentrent pas dans la case « viril ») car c’est vrai. Contrairement à d’autres manifestes où le message en filigrane reste « c’est quand même mieux d’être jolie », Despentes se fout réellement de ce que préfèrent les femmes : robes et rouges à lèvres sexys ou collier à piques et rottweilers, ce sont des femmes, point barre. Elle ne crache ni sur les femmes totalement débraillées ni sur celles complètement refaites. C’est plutôt raccord avec sa théorie sur le droit des femmes de disposer librement de leur corps à l’occasion de relations tarifées. Surtout, elle enfonce mille fois le pieu pour demander à ce qu’on arrête de victimiser et de prendre en pitié les prostituées, du moins certaines d’entre elles, qui pratiquent le métier de leur libre arbitre. Enfin une attitude constructive, qui brise les tabous tout en étant honnête et crédible. Je ne dis pas qu’il faut légaliser la prostitution ou encenser la production pornographique (ni l’inverse), je ne m’y connais pas assez, mais tout contre-avis, contre argument est utile pour faire avancer le débat et trouver la solution la moins pire et la plus réaliste.

Bien sûr, il reste des pierres d’achoppement, comme les hommes que Despentes décrit. On sent bien sa sympathie envers les chétifs, les maltraités et les « petites bites », mais autant elle décrit avec une formidable justesse les femmes, autant en matière d’hommes, puisqu’il faut faire des distinctions dans le genre humain, c’est plutôt faiblard. Je n’ai aucun problème avec le fait que ce livre est brusque (quel intérêt de revendiquer façon diplomate ?) mais il ne m’a pas toujours convaincue lorsqu’il fait presque l’apologie des hommes hors-normes pour reléguer tous les autres au rang de traumatisés par leur mère ou de bêtes primaires. Oui, le beauf existe, la beauf aussi, ce livre se charge bien de le rappeler, mais c’est dommage qu’il ne semble pas exister de milieu. Quid de tous ces hommes pas forcément machistes, à qui il arrive comme tout le monde de faire des bourdes ? Faut-il les diaboliser eux aussi ? Ou coopérer avec eux pour faire avancer la cause ?

Dernier point qui m’a par moment fait tiquer, c’est que l’auteur fait de son cas une généralité. Mais tout le monde n’a pas fréquenté comme elle les milieux punk, échangistes ou prolos, et le propos peut parfois être confus. Parle-t-elle d’elle ? De la société ? Ou se considère-t-elle comme un pur produit de la société, donc habilitée à parler au nom de toutes les femmes ? Je ne connais pas beaucoup de gens pour qui le mariage est un contrat d’entretien de l’homme vis-à-vis de la femme. Un arrangement entre les deux parties, peut-être. Mais il est vrai que je ne côtoie pas la noblesse.

En conclusion, KKT est un livre qui remet les idées bien en place, qui offre bien des points de vue intéressants, qu’on soit d’accord, pas d’accord, très engagé dans la cause féministe ou pas. J’ai été un peu surprise par certains avis que j’ai trouvés sur Internet, disant en substance « ouaiiiiiiiiiiiiiiis d’accord, mais elle a pas besoin d’être si en colère/vulgaire »… heu ? On n’a pas lu le même livre, si ?
L’idée, c’est bien que chacun fasse ce qu’il a le droit de faire. Je n’ai trouvé le livre à aucun moment vulgaire (alors que je déteste les livres vulgaires), peut-être un peu fouillis, mais c’est un témoignage intelligent qui vaut la peine d’être découvert. À aucun moment, je n’ai eu l’impression que Despentes écrivait pour provoquer le buzz et le scandale, au contraire, le ton est relativement posé et mature. En prime, KKT m’a fait découvrir la philosophe Beatriz Preciado, que je trouve d’une intelligence et d’un humour insensés.

Merci à Kerydwen.

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