Notes de traduction (2)

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Ne cherchez pas la note #1, elle n’existe pas encore. Voilà qui inaugure bien cette série de billets consacrés à ma passion et mon métier, non ? Non, ok, je sais. Mais il y a une logique derrière tout ça : dans le billet #1 qui n’est qu’à l’état d’ébauche dans mon cerveau, j’aimerais commencer par le commencement et faire une (longue, je le sais déjà) intro/panorama de mon métier et quotidien.

Avec ce numéro 2, je voudrais entrer de plain-pied dans le domaine, en essayant d’être à peu près explicite. Et justement, mon but est de toujours rester compréhensible, à défaut de susciter les passions. En effet, ce dont j’aimerais parler aujourd’hui, c’est du monde franchement particulier des traducteurs. Oh, bien sûr, chaque secteur produit ses monstres peu fréquentables, je ne voudrais surtout pas mettre les traducteurs dans une caste à part. Mais bon, un traducteur normal hurle de rire quand il lit ce Tumblr magnifique, avouons qu’il y a moins sibyllin.


 Alors, qu’a-t-il de si particulier, ce monde des traducteurs (du moins, le monde français) ? C’est qu’il est surtout constitué de free-lances qui travaillent seuls chez eux. Les chats ne comptent pas. Et qu’à force de rester seul pour s’échiner sur des mots, des phrases, des références culturelles, d’autres mots et des tarifs et délais de paiement, le traducteur développe des tics et des tocs. Je ne peux même pas dire que je les ai, puisque je suis depuis toujours salariée. Mais les rares fois où j’ai travaillé chez moi, avec mon ordi, c’était dans le cadre de missions bénévoles et de…. boulot ramené à la maison. Et autant dire que j’avais peur pour ma santé mentale.

Mais passons, ma santé mentale est ce qu’elle est. Ce qui me scie aujourd’hui et depuis quelques mois, c’est que le traducteur est un râleur. Oh, il a de très très bonnes raisons de râler, de grogner, de trépigner. Il travaille dans des conditions déplorables puisqu’il subit la concurrence venue de partout : n’importe qui peut se prétendre traducteur et se mettre à son compte. Ça va de la secrétaire multilingue qui a décidé d’arrondir facilement ses fins de mois au bac +15 qui se croit parfaitement bilingue. Et croyez-moi, les pires traductions que j’ai dû réviser sont celles accouchées par des doctorants. Ils comprennent plutôt bien l’anglais (disons que ce n’est pas chez eux qu’on trouve les pires contresens), ils ne font pas trop de fôtes d’ortho, ils respectent les délais. Non, le problème, c’est qu’ils sont nombreux à être encore à 100 % dans le monde universitaire et à produire de ce fait des textes très sages, très scolaires, à l’exact opposé de ce que souhaite généralement un client : un texte utilisable tel quel, que ce soit un manuel technique ou un communiqué de presse, compréhensible par son lectorat. Je pourrais citer une dizaine de profils de traducteurs, il n’y a pas de règle absolue en ce qui concerne la qualité de leur travail, on peut toujours avoir de bonnes et de mauvaises surprises, mais il y a aussi un concurrent caché : le client lui-même, et j’y reviendrai à la fin de ce post.

Bref, dans cette jungle hostile où tout le monde est traducteur parce que oui, tout le monde a une arrière-tante allemande ou a été fille au pair 3 mois en Espagne, le traducteur est à plaindre. Vraiment. Par contre, ce à quoi je n’étais absolument pas préparée en sortant de l’école, c’est que le traducteur nourrit lui-même ce statu quo. De façon plutôt malsaine en plus. À l’école, je me rappelle qu’on rigolait comme des chacals face à une « mauvaise » traduction. Après le diplôme, ça m’arrivait encore de hurler comme une baleine en voyant des panneaux mal traduits, un accent circonflexe à « due » ou une brochure touristique avec un anglais franchement pourri. Maintenant, ça fait 2 ans et quand je tombe sur des tweets/posts de traducteurs qui cultivent cet état d’esprit, je suis plutôt triste. Mon but n’est pas du tout de me mettre au-dessus du lot, ni en-dehors, je ne suis encore qu’une débutante, mais il me semble que taper sur l’énième office de tourisme qui a un dépliant en langage charabia est plutôt contre-productif. Plutôt que de ricaner bêtement, pourquoi ne pas admettre que l’office de tourisme n’a pas forcément un budget colossal et/ou qu’il n’est pas sensibilisé à la question et à l’importance de la traduction ? Il est tout de même utopique de croire que tout doive passer par un traducteur diplômé.

Les traducteurs qui râlent aiment souvent se comparer à des plombiers : on ne fait pas appel au premier Mario venu sans la moindre formation, on ne demande pas un rabais à son Mario parce qu’on n’est pas contents de sa prestation, on ne demande pas à son Mario une remise parce qu’il est déjà intervenu sur un cas similaire, et ainsi de suite. C’est vrai. Mais de la même façon, on ne fait pas non plus appel à son Mario à la moindre gouttelette d’eau qui fuit, on essaie de faire les choses soi-même si on estime que c’est à sa portée. De ce fait, aussi malheureuse que soit l’analogie, je ne trouve pas qu’il faille diaboliser ou se moquer des professionnels qui cherchent à économiser en traduisant eux-mêmes ou en faisant traduire par un pote soi-disant bilingue.

Au fond, le problème, c’est la sensibilisation du client. Et sans aller jusqu’à le caresser dans le sens du poil car il faut tout de même défendre sa profession et son quignon de pain, l’agresser avec des exemples de mauvaises traductions et pointer du doigt ceux qui ne respectent pas les bonnes pratiques ne me paraissent pas être des comportements très sains et utiles. Surtout, publier des images de pubs qui sont à côté de la plaque, c’est rigolo, mais ça ne marque pas assez les esprits. En revanche, je vois d’un œil très favorable les formidables articles sur l’adaptation culturelle nécessaire à une bonne traduction, comme ceux sur la fameuse voiture commercialisée en Chine sous le nom de « série 164 » alors qu’il ne pouvait pas y avoir pire combinaison numérique en chinois, puisque celle-ci est un homonyme de l’expression « droit vers la mort », un sujet avec lequel on ne plaisante même pas un peu dans le pays. On pourrait dire qu’on sort là du champ de la traduction pour se diriger vers celui de l’adaptation, mais non, traduire, c’est déjà adapter. Du moins, dans ma conception des choses, ça devrait faire partie du « package ». L’une des valeurs ajoutées que peut apporter un traducteur, c’est donc de collaborer étroitement avec le client, de faire partie du débat, pour produire un texte adapté et qui fait mouche. Et c’est ce qui lui permet de justifier ses tarifs que l’on trouve de toute façon presque toujours trop élevés. Bien sûr, il y a toujours le cas du client qui s’en fiche, qui ne répond pas aux questions, qui s’en offusque parce que selon lui, tout est dans le texte original, ou mieux le client qui « fait confiance, faites ce que vous voulez » (et là, c’est très tentant de mettre n’importe quoi).

Cependant, d’expérience, quand on sensibilise suffisamment le client en posant les bases de la collaboration, les questions (les vraies, car il y en a des idiotes) sont appréciées. Sen-si-bi-li-sa-tion.
Dans la même veine, je comprends de moins en moins les traducteurs qui pointent du doigt un non-traducteur qui a le malheur de parler de traduction et pire, de faire de petites erreurs terminologiques ou de confondre deux notions. C’est très sympa de saper les efforts de quelqu’un, surtout quand ce quelqu’un a pris la peine et le temps de faire des recherches et accorde à la traduction la place qu’elle mérite. Au contraire, les erreurs qui sont commises (qui est calé sur tout ?) sont très révélatrices de la perception erronée que l’on peut avoir du métier. Et qui défend mieux la traduction que les traducteurs eux-mêmes ? Bref, le travail d’instruction est là, c’est indéniable, mais il est à mon sens parfois trop agressif et malsain. Ce n’est pas forcément avec un ton moralisateur qu’il est possible de faire comprendre au  malheureux qui s’est fourvoyé qu’il s’est fourvoyé, et en quoi.

À l’école, quand les élèves avaient tendance à être durs dans leur jugement, certains profs aimaient à rappeler que les jeunes traducteurs sont souvent sans pitié et qu’avec le temps, ils se calment un peu. À l’époque, cette remarque me passait au-dessus de la tête car la qualité, c’était tout ce qui comptait, un point, c’est tout, mais aujourd’hui, je mets de l’eau dans mon vin. Il ne s’agit pas là un nivellement par le bas ou du fatalisme face à la médiocrité, mais l’acceptation de contraintes pratiques (temps, budget, ressources…) et peut-être aussi, une vision un peu moins romantique du métier.

En somme, si je rigole de bon cœur en voyant du franponais, si je me demande même comment la pub française d’Apple a pu passer avec un texte aussi affreux, si mes yeux et mes oreilles saignent quand je lis et entends le mot « juste » employé à tort et à travers et si je m’offusque quand un énième doctorant s’étonne des prix d’une traduction voire du fait même qu’elle doive être rémunérée, je ne supporte presque plus les complaintes envers les méchants clients et les méchantes gens qui se passent de traducteurs, comme je l’ai vu dans une traduction du français vers le chinois, où les réponses « oui » et « non » ont été pré-traduites en chinois par l’équivalent de « il y a » et « il n’y a pas ». Sauf que la question était de type « peut-on….» et qu’en chinois, les réponses doivent être « on peut » et on « on ne peut pas », et rien d’autre. Que faire à part pester contre le fait que les gens cherchent toujours à réduire le budget consacré à la traduction ? Expliquer qu’en chinois, il est impératif dans une négation de nier le verbe et pas autre chose. Pester et râler : il n’y a pas meilleur moyen de s’isoler et de rester incompréhensible au moment de revendiquer son dû.

J’ai bien conscience de donner l’impression de vivre dans un monde de clients Bisounours compréhensifs et très au fait des questions linguistiques alors que ce n’est que rarement le cas, mais à l’heure actuelle, j’estime qu’il vaut mieux essayer d’entamer la discussion et la sensibilisation plutôt que de rester seul dans son coin. On verra dans quelques années, lorsque je serai certainement plus blasée

4 commentaires:



  1. C’est vrai qu’il y a des questions idiotes. Parfois, nous avons droit à des réponses idiotes.

    J’ai envoyé à une société quelques erreurs de traduction que j’avais relevées sur son site (en indiquant les pages où elles se trouvaient). J’ai bien précisé qu’il y en avait d’autres. Les erreurs ont été corrigées (uniquement sur les pages indiquées). Après, je suppose que les responsables ont estimé qu’ils avaient payé assez cher cette piètre traduction. Tout ça pour dire qu’il y a des sociétés qui se fichent pas mal de la traduction. C’est traduit, pardon, ça ressemble à du français. Les clients devront s’en contenter.

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    1. Quel dommage :(
      S’il y a déjà des erreurs grossières sur quelques pages, c’est souvent que le reste est dans la même veine. Perso je tombe sur d’autres cas : le client qui veut une bonne trad’, sans faute, pour avant-hier et peanuts. Insérez un rire jaune.

      Merci d’être venue commenter, je me régale "Sous la grêle osée" !

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    2. "pour avant-hier et peanuts" : ils connaissent toujours une autre société qui coûte moins cher. Be my guest que je réponds ! Et après, on te contacte pour relire. Ben voyons… Mais je ne voudrais pas te décourager puisque tu débutes. ;-)
      Merci pour l’ajout. Je vais faire de même.

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    3. Ah oui, il y a "relire" et "relire" (= tout refaire et perdre tous ses cheveux).
      Pour l’instant, soit environ 2-3 ans, je ne suis pas découragée. Il m’arrive encore de tomber des nues, mais de moins en moins. C’est pas bon signe !

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