Hood (Emma Donoghue)

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Déniché dans une liste de lecture qui plaçait le comics Fun Home, d’Alison Bechdel, à la première place, Hood est un des premiers romans de l’écrivaine irlandaise Emma Donoghue. Sortie en 1995, l’histoire est celle de Penelope O’Grady, professeur dans une école catholique, qui doit faire face à la mort de son amante de longue date, Cara Wall. Durant sa semaine de deuil, elle se remémore alors sa vie, habitée par Cara, tout en confinant ses sentiments puisqu’elle est encore dans le placard.

Comment décrire ce roman ? Les 100 premières pages ont été plus que laborieuses, les 100 suivantes marquées par la résignation face à la monotonie et les 100 dernières… délicieuses, tellement délicieuses que je n’ai pas voulu terminer ma lecture. Plutôt étrange, sachant que le rythme narratif ne varie jamais, ne place jamais une note plus haute qu’une autre. Me serais-je attachée à Pen ? Avais-je l’espoir d’un rebondissement ? Aurais-je succombé au style littéraire de Donoghue ? Mystère.



Ce qui est certain, c’est que Hood ne peut pas plaire aux gens qui veulent de l’action, de la sueur et des rebondissements. Hood n’est pas lent : c’est une mélopée, une litanie égrenée jour par jour par une protagoniste stoïque et un auteur sadique. J’ai beau aimer les histoires de type tranche-de-vie et la lenteur, Hood m’a vraiment épuisée au début. Tous ces détails, ces mots, ces nuances alourdissent le récit plus qu’ils ne l’enrichissent, on nage avec peine – à contre-courant même – dans la quête spirituelle de Pen, et on se perd dans des circonvolutions. C’est pénible, voire même ampoulé. Du lundi au jeudi, le roman est très laborieux, cumulant les phrases longues et les descriptions sans relief. Comme dans la vraie vie, je me suis mise à attendre le week-end avec impatience.

La structure narrative est en effet la suivante : Pen décrit les rares événements qui marquent sa journée, et chaque petit geste, chaque petite parole est l’occasion pour elle/pour l’auteur de revenir sur un moment de la vie entre Pen et Cara. Voilà un artifice bien éculé, je me sus crue dans le film The Joy Luck Club, où il n’y a aucun effet de transition entre présent et passé. Le présent est simplement structuré de façon à caser les souvenirs en demi-teintes de Pen, et personnellement, la sauce n’a pas trop pris. Par ailleurs, question crédibilité, on atteint le fond : Pen a une mémoire pachydermique ! L’amour inébranlable qu’elle porte pour Cara ne peut expliquer comment elle se rappelle des moindres détails, de la couleur de la brosse à dents aux répliques à la virgule près. À un moment, l’auteur nous balance que Pen a une mémoire obsessionnelle, mais l’explication ne me satisfait qu’à moitié. Si encore elle avait un journal, des enregistrements…

En parlant de crédibilité, le roman en tient une couche aussi. Ce qui m’a séduite dans le résumé, c’était que Pen cachait son orientation sexuelle, contrairement à Cara. Par contre, je ne m’attendais pas à ce qu’elle vive avec Cara, chez le père de cette dernière, qu’elle enseigne dans une école catholique avec des bonnes sœurs, qu’elle ait quelques copines lesbiennes… mais que personne, jamais personne n’ait remarqué quoi que ce soit. Comment est-ce possible ? La ville est Dublin, les rumeurs volent, comment Pen a-t-elle pu être tant dans le placard ? Le père de Cara a-t-il eu une vie réglée comme un métronome pendant 13 ans, sans aucune exception, pour ne jamais rentrer plus tôt que prévu et remarquer des détails, des bruits, des odeurs inévitables lorsque 2 personnes vivent secrètement ensemble ? Tous ces moments en extérieur que Pen a passés avec Cara, était-ce dans un bois fréquenté par des fées ? Portaient-elles des capes d’invisibilité ? Selon moi, cette dichotomie porte préjudice à l’histoire : les souvenirs se veulent évidemment fantasmagoriques et de ce fait, ils ne sont rattachés à aucun lieu, aucune autre personne que notre couple brisé. Mais à l’inverse, l’histoire est trop ancrée dans le quotidien pour être réellement féérique et nous transporter dans un monde romantique. Il était donc désagréable de s’imaginer Pen et Cara dans leur quotidien avec des détails si fragiles.

Côté personnages, je n’étais pas spécialement gâtée non plus. Cara, c’est la superbe fille de la couverture, longs cheveux roux au vent, traits anguleux, nerveuse, frivole, changeante, cruelle, attachante, volage et paradoxale. Le type de personnage et de personne que je ne supporte pas trop, rapport au manque de stabilité. Eh bien, je l’ai largement préférée à Pen ! Bien sûr, le fait même que Pen soit une narratrice auto-flagellatrice et en béatitude lorsqu’elle parle de Cara n’aide pas, mais malgré tout : quelle mollesse, quel masochisme, quelle complaisance. Une cascade de mots pour se demander pourquoi elle ne pleure toujours pas face à la mort de sa bien-aimée, un stoïcisme à toute épreuve, une passivité très irritante. C’est l’archétype même du pilier toujours là pour sa chérie, qui s’en oublie et qui – j’imagine – trouve du plaisir à être cet objet immuable dans la vie de Cara. En ce sens, elle me fait beaucoup penser au personnage dont il est question dans la chanson The Tower, de Vienna Teng, mais sur un roman de 300 pages, elle manque cruellement d’épaisseur. Quasiment aucune évolution sauf à la toute fin – mais là, encore, c’est le risque quand on raconte une histoire sur une semaine – et une tendance maladive à se dénigrer, ce qui rend sa prose indigeste. Quand elle fait une blague et que les gens autour d’elle rient, ils « rient par pure obéissance » bien sûr. Trop facile, ce personnage en apparence solide qui encense son amour. L’avantage, c’est que Cara en devient automatiquement plus intéressante. Ses virements et revirements entre homosexualité et bisexualité, ses errements dans la cause féministe, ses convictions d’un mois me semblent passablement difficiles à vivre, mais la rendent plus réaliste. C’est sans doute une vision biaisée de Cara Wall que j’avais, mais je me l’imaginais vraiment bien, ses sautes d’humeur, ses crises de tendresse, ses attaques de panique. Toute sa courte vie, elle l’a vécue sur la brèche, comme en attente d’une illumination. Toutes ces contradictions étaient vraiment bien décrites et touchantes, donnant corps à la personne décédée.

Du coup, je n’ai pas trop digéré le fait que l’auteur elle-même sabote dans les dernières pages le personnage qu’elle a si admirablement construit en faisant dire à l’une de ses ex-amantes qu’elle n’avait rien d’extraordinaire, rien de mystérieux, voire qu’elle n’était qu’une petite chieuse. En d’autres circonstances, la lucidité m’aurait plu, en l’occurrence, ça m’a cassée.

En retrait de nos deux protagonistes, il y a Mr Wall, le père à l’ancienne, bibliothécaire (♥), taciturne qui restera le véritable pilier de l’histoire, et Kate, la sœur de Cara, qui a déménagé à Boston avec sa mère après le divorce des parents. Donoghue ne manque bien sûr pas de nous faire entrevoir un flirt entre Pen et elle, car elle fut son premier amour. Mouii, j’ai souvent du mal avec les histoires a) impliquant trop de personnages ou b) fonctionnant en vase clos. Et clairement, c’est le cas ici : Pen n’est pas sortie de la fin de son adolescence et son monde tourne toujours autour des Wall, ce qui lasse un tantinet. De plus, nous faire croire qu’il pourrait se passer quelque chose dans la vie de Pen, c’est plutôt cruel. Et en fin de compte, on n’a même pas droit à une vraie conclusion dans leur relation, juste au départ précipité de l’une.

Bien sûr, on pourrait arguer que l’histoire est lente et masochiste parce qu’elle est racontée du point de vue de la survivante lente et masochiste, mais l’argument ne convaincrait qu’à moitié. Entre artifice narratif et peinture peu réaliste, on navigue inconfortablement. Je n’ai pas été touchée par les émotions décrites, par le sens de l’absurde qui frappe Pen, par le deuil lui-même. Tout simplement parce que je n’y croyais pas. Et pourtant, et pourtant, comme je l’annonçais au début de cet article, j’avais finalement du mal à quitter l’univers de Pen. En effet, on a droit à quelques petites révolutions : Pen se prend enfin en main, elle sort même voir les amies et ex-amantes de Cara, elle est parfois même drôle… Bien sûr, on se demande pourquoi elle a attendu le week-end pour voir les choses différemment, on pourrait dire que son évolution, son voyage ne sont pas très naturels, mais on est malgré tout heureux de pouvoir espérer qu’elle va enfin sortir de son placard. En arrière-plan, on a aussi droit à l’Attic, sorte de bar-squat lesbien qui aurait gagné à être présenté plus tôt dans l’histoire pour plus de réalisme. Mais qu’importe, les chapitres correspondant au week-end sont extrêmement beaux, précis, enfin intéressants. Trop tard sans doute pour me faire apprécier l’intégralité du roman.

Peut-être attendais-je autre chose de Hood, peut-être ai-je inconsciemment espéré une belle histoire et non un récit aussi prosaïque, peut-être voulais-je trop m’attacher à Pen… Toujours est-il que je suis passée à côté de la beauté de ce roman très très bien reçu et primé. En plus d’un style littéraire que j’ai trouvé lourdingue, je lui reproche surtout l’absence totale de crédibilité dans les situations et la passivité de Pen. Je reste convaincue qu’il est possible de se jeter corps et âme dans cette histoire « pas triste mais douloureuse » comme je l’ai souvent lu, d’adhérer aux réactions de Pen, de tomber amoureux de Cara et de se transporter dans le Dublin du début des années 90. Sans doute faut-il être plus poétique que moi.

Titre : Hood
Titre français : Cara et moi
Auteur(s) : Emma Donoghue
Traducteur(s) : Céline Lion
Éditeur : Harper Perennial
Nombre de pages : 336
Prix conseillé : ~11 €
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