Notes de traduction (4)

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Eh oui, déjà le 4ème billet consacré à ma grande passion :). Non, je n’ai pas oublié le tout premier, l’introductif, mais il est encore en train de mijoter dans mon cerveau. Cette fois, je vais m’attaquer à quelques lieux communs pour les traducteurs, les sempiternelles questions auxquelles on a droit, les trucs qui nous donnent envie de bouffer notre chapeau. Florilège…



Han, t’as fait des études de traduction ? Mais pourquoi ?
Parce que la traduction, ça s’apprend, comme n’importe quelle autre discipline. Si vous fréquentez des blogs de traducteurs, vous verrez que ces drôles de créatures font une fixette sur les plombiers. Pas seulement les polonais, tous. Et maintenant que je suis moi-même dans le métier, je comprends pourquoi : l’analogie est parfaite. N’importe qui peut bricoler, réparer ses WC, remplacer un joint. Mais n’importe qui ne peut pas remplacer ses toilettes ou réparer une machine à laver qui fuit. Ça s’apprend, il y a des techniques, il faut de l’expérience et quelques outils (dictionnaires, encyclopédies, méthodes de recherche même sur Internet, glossaires, logiciels d’aide à la traduction…). Bref, ce n’est pas parce qu’on parle flamand, qu’on comprend le mail qu’on a reçu dans cette langue ou qu’on se débrouille bien en flamand oral qu’on est capable de rendre en bon français un communiqué de presse en flamand, un manuel informatique en flamand ou encore, un rapport financier en flamand. Pour cela, comme pour les ordinateurs ou les ascenseurs, on fait appel à un spécialiste : le traducteur.

Alors, tu ne traduis pas des livres ?
Merci de me rappeler à la dure réalité. Non, il n’y a pas que les livres qui sont à traduire. Ne serait-ce que lorsqu’on tient un livre en main, il y a un résumé en quatrième de couverture (qui peut avoir été rédigé ou traduit), une biographie de l’auteur, une interview, un dossier. En élargissant encore plus, il peut y avoir tout le support publicitaire réalisé pour vendre le livre, les contrats passés avec l’auteur, les échanges écrits avec sa maison d’édition, etc. Ça fait déjà beaucoup de types de documents différents du livre lui-même. Concrètement, les traducteurs littéraires sont minoritaires par rapport aux traducteurs dits techniques, qui s’occupent de documents bien plus variés : communiqués de presse, sites Internet, courrier, documents de formation, guides/manuels/FAQ, publicités, notices de médicaments, certificats, articles scientifiques, retranscriptions de conférence… La liste pourrait être bien plus longue mais elle est représentative de la variété de textes écrits que l’on trouve. On devine évidemment que la traduction consiste davantage en des services vendus à des entreprises présentes dans plusieurs pays.

Et les films et les séries ?
C’est encore une autre branche de la traduction, communément appelée traduction/adaptation audiovisuelle. Dans celle-ci, on distingue le doublage – lorsque des voix en français se substituent aux voix originales – qui met à contribution la technique de la synchronisation labiale, c’est-à-dire que si l’acteur a la bouche en « o », le comédien doubleur devra lui aussi dire un « o » au même moment. Autre possibilité de traduction d’un support audiovisuel : le sous-titrage, qui a pour contrainte principale la lisibilité du texte. Un pavé de 4 lignes est humainement illisible en quelques secondes, tout comme l’accumulation de « que », « qui », et « quoi » dans une phrase rend la lecture malaisée. Au traducteur de rendre en français la VO en tenant compte de tous ces paramètres.

Et donc, tu traduis vers… l’anglais ?
Et pourquoi ferais-je ça ? Laissons Shakespeare reposer en paix dans sa tombe et les traducteurs dont la langue maternelle est l’anglais se charger de cela. Ma langue maternelle est le français, d’ailleurs, j’ai dit plus haut à deux reprises « rendre en français », ce n’est pas innocent. C’est en français que j’ai le plus de ressources (expressions bien de chez nous, tournures de phrases, bagage culturel), et pas en anglais, en allemand ou en chinois. Oui, je sais, on a tous connu un mec bilingue, sûrement parce que son père est américain et sa mère française. Il s’exprime parfaitement dans les 2 langues, il n’a aucun accent, il vous commande tout ce que vous voulez dans un pub anglais. Mais s’il s’assied 2 secondes pour pondre un texte en anglais, un autre en français, il y en aura un mieux tourné, plus agréable à lire, plus idiomatique que l’autre. Il y a toutes les chances pour que ce soit le texte rédigé dans sa langue maternelle, sa vraie. Conclusion : certes, après plusieurs années d’études linguistiques, on peut écrire un texte sans faire d’erreurs grammaticales, mais traduire, ce n’est pas créer un texte plat, sans relief, en appliquant toutes les règles qu’on a sagement étudiées, c’est créer un texte qui se lise bien, sans se laisser influencer par l’autre langue et dans lequel on ne décèle pas la traduction. Ce qui est déjà moins facile dans une langue autre que celle qu’on pratique depuis tout petit. Conclusion 2 : les vrais bilingues, tels qu’un traducteur l’entend, existent malgré tout. Mais ils sont rares et précieux.

Ah mais ça, c’est intraduisible !
NON. Il existe toutes sortes de théories de la traduction mais celle qui m’a été transmise est très simple : tout est traduisible.
Ensuite, tout dépend de ce que l’on entend par traduire. Traduire, pour beaucoup, c’est remplacer un mot par un autre, une structure grammaticale par une autre. Si la traduction était une simple translation, il y a longtemps qu’un logiciel pourrait faire ça. Traduire, ça demande une connaissance des deux cultures, des références et le sens de la formule, ce que des algorithmes n’ont pour l’instant pas. Et surtout, traduire, c’est faire en sorte qu’un texte dans une langue donnée soit aussi aisément compréhensible et comprise de la même façon dans sa version traduite. Peu importe que ce texte soit un poème, un concept culturel, une chanson… Il est toujours possible de rendre les vers, les émotions et les paroles dans une autre langue, même si pas de façon strictement identique. Est-ce que c’est si grave que ça qu’on ne retrouve pas exactement le même mot ou la même figure de style, si l’on retrouve les mêmes sensations ? À mon sens, non : quand on lit un texte traduit en français, on ne devrait pas se demander comment l’anglais était écrit.

Ah, mais c’est trop mal traduit, ce truc !
Oui et non. Oui, quand on fait appel à un traducteur qui n’a aucune expérience, qui ne connaît absolument pas le domaine du texte, qui reçoit un texte écrit avec les pieds, qui doit traduire 1 000 mots en une heure, que l’on paye peanuts, dont le style littéraire n’est pas apprécié, ou qui écrit mal tout simplement. Bref, quand les conditions ne sont pas idéales. Avant de juger, il faut donc savoir sur quoi le traducteur a bâti sa traduction. Quand c’est sur des déchets, inutile de s’étonner que le rendu ne soit pas optimal. Par exemple, on se moque souvent des modes d’emploi, mais une fois qu’on sait que ce mode d’emploi peut avoir été rédigé dans un tableau Excel sans aucune photo en anglais par quelqu’un dont la langue maternelle est le chinois, qui oublie un mot sur deux, utilise le mot « corde » au lieu de « câble », on peut concéder que la mauvaise traduction trouve son origine bien plus en amont. Ce qui ne veut pas dire que le mauvais traducteur n’existe pas, mais que la situation peut être plus nuancée qu’il n’y paraît.

Ça sent la traduction, ce truc !
Ah oui… le « calque », c’est le grand fléau du traducteur, ça. Et pourtant… au quotidien, n’entendons-nous pas « supporter » au lieu de « soutenir » (« Je remercie ma femme, qui m’a supporté toutes ces années » : ambigu, non ?), « réaliser » à la place de « se rendre compte », « prendre conscience » ? De même, il arrive au traducteur d’être trop influencé par ce qu’il lit dans le document original, au point de reproduire les mêmes structures grammaticales et phraséologiques en français. Et c’est là que les choses dérapent : phrases sans queue ni tête, incompréhensibles, références culturelles obscures. C’est là que la traduction sent la traduction. Mais avec le temps, le traducteur devrait acquérir toute une panoplie de réflexes pour s’en prémunir, justement. Et c’est là que la traduction peut être encore meilleure que le texte d’origine.

Mais t’as besoin de tant de temps que ça pour traduire ? Tu n’as qu’à appliquer ton style !
(Véridique) Soyons clairs : la traduction, ce n’est pas un filtre ou un style que l’on appose sur un texte. C’est déconstruire totalement un texte rédigé avec une certaine logique et certains référents pour le reconstruire avec la logique et les référents français. Cela demande donc un réel travail d’adaptation et donc, un certain temps, même après X années d’expérience. Pas question de se contenter de chercher un mot dans le dictionnaire et puis de remplacer un mot par un autre. Ou alors, ça donne Buzzfeed, ça donne certains articles de Slate.fr qui « sentent » tellement la traduction (cf. supra) qu’on pourrait écrire le texte original à partir du français, ça donne des choses qui ne tiennent pas la route mais que l’on voit pourtant partout de nos jours.

Moi, je m’en fiche, j’utilise Googletrad.
« C’est risqué », c’est presque tout ce que j’aimerais dire. Je suis la dernière à cracher sur la technologie mais l’automatisation a ses limites. Bien sûr, si je commande quelque chose dans une boutique japonaise, je vais passer certains textes dans ce logiciel pour savoir, eh bien, ne serait-ce que sur quels boutons cliquer. Mais à part pour dépanner sur de courts textes dont on devine plus ou moins le contenu, je me garderais d’utiliser Googletrad ou tout autre logiciel de ce type en me disant que je réécrirais mieux par derrière. Tout simplement parce que le texte traduit – si on peut appeler ça un texte – contient déjà des contresens et des imprécisions et que je ne ferais que les reproduire, voire les aggraver. Plutôt dangereux pour le manuel d’une machine, un rapport financier ou une affiche publicitaire, non ? Autant faire appel à un humain avec qui il serait possible de dialoguer pour éclaircir les points obscurs et qui pourrait prendre en compte d’éventuelles consignes. Bref, Googletrad dépanne pour certaines langues, mais Googletrad ne remplace pas un traducteur.

3 commentaires:

  1. "C’est risqué" : et même dans le sens anglais. Je me souviens du site de cette agence de traduction (rien que ça) "traduit" dans plusieurs langues et qui parlait de "haut-parleurs natifs" et de "votre équipe copule". Je cite souvent cet exemple, mais malgré les années, il me fait toujours rire.

    "Han, t’as fait des études de traduction ? Mais pourquoi ?" C’est vrai que certaines personnes ne savent pas que notre métier existe. Par exemple, à un salon 1er emploi, une femme de l’Oréal m’avait dit : Non, nous, on prend des CV pour des vrais métiers. Gloups !

    Mais tu as aussi les consultants du bureau français qui ont souffert des traductions réalisées par des non professionnels (à qui ils se plaignent les clients ?), qui se méfient et ne veulent plus que leur société dépense de l’argent pour rien (et te le font remarquer). Quand ils reçoivent ta traduction, ils n’en reviennent pas. Déjà, ils n’en revenaient pas que tu poses des questions au cours de la traduction. Et oui, apparemment, il y a des "traducteurs" qui travaillent vite et qui comprennent tout (même quand il s’agit d’un "texte écrit avec les pieds").

    Sorry! J’ai été un peu longue. Finalement, j’aurais dû écrire un billet sur mon blog.

    Mais le "Tu n’as qu’à appliquer ton style !", je n’y ai pas encore eu droit. Très fort.

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    1. Arf, il y a tant d’exemples de mauvaises traductions que ça devient limite déprimant à force.
      Tu as dit quoi à cette recruteuse de L’Oréal ?

      C’est vrai qu’il y a des risques d’avoir n’importe quoi avec des non professionnels, mais hélas, même avec les traducteurs bien établis, tu peux avoir de mauvaises surprises. Outre ceux qui ne sont tout simplement pas faits pour le métier, je pense qu’il y a aussi ceux qui ne travaillent pas dans de bonnes conditions et à qui on demande tout simplement de ne pas poser de question. Impossible dans certains cas… Mais le système est fermé et n’évolue pas beaucoup.

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    2. Je n’ai rien répondu à la recruteuse de L’Oréal. Je n’en revenais pas. De toute façon, elle était passée à quelqu’un d’autre.

      "je pense qu’il y a aussi ceux qui ne travaillent pas dans de bonnes conditions et à qui on demande tout simplement de ne pas poser de question."

      Oui, c’est vrai. Parfois aussi, ta date d’échéance est arrivée et tu n’as pas eu de réponse. J’évoquais ici les "traducteurs" qui préfèrent inventer plutôt que faire des recherches ou poser des questions.

      "traducteurs bien établis" : ceux qui ont eu de la chance de travailler pour des clients incapables de vérifier les traductions. C’est malheureusement fréquent aux Etats-Unis.

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