Diamonds (Erica Sakurazawa)

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« J’essaie de m’imaginer adulte
mais je n’y arrive jamais.
En plus j’ai le sentiment qu’il n’y a
rien de plus amusant
que ce qui se passe dans le présent. »

Le présent, les tailleurs CHANEL, un petit ami protecteur et amoureux… c’est-à-dire, ce que ne possède pas Riko, l’héroïne de Diamonds.
Alors, lorsque l’opportunité de se faire de l’argent facilement se présente à elle en tenant compagnie à un quarantenaire, Riko n’hésite que peu, poussé par son petit ami faussement protecteur et absolument pas amoureux.
Inversion des rôles, l’homme en question est un vieil idéaliste, pas forcément le vieux pervers dégueulasse auquel s’attendait Riko. De son côté, elle ne se sent pas assez de courage pour le voir régulièrement et recevoir de l’argent de poche tout en restant avec son petit ami.
Diamonds, c’est avant tout la confrontation d’une adolescente en particulier à un monde d’adultes en général, un monde flou, qui ne semble pas avoir de règles aussi bien établies que dans son imaginaire, un monde sans absolu où il n’y a que des humains qui errent et espèrent refaire leur jeunesse.
En effet, Riko se déculpabilise de sa relation avec l’« adulte », M. Dôjima, sous prétexte qu’elle est encore adolescente et qu’elle peut se permettre de commettre des actes pas terriblement orthodoxes. Et pourtant, surprise, les adultes ne forment pas un bloc monolithique d’humains bien rangés et tous semblables.

M. Dôjima, par exemple, cherche à reconstruire ses amours de jeunesse en payant des jeunes lycéennes pour qu’elles lui tiennent compagnie, qu’elles dînent et parlent avec lui, en toute innocence. Pour cela, il s’est installé dans le rôle du Prince Charmant, intelligent, plein de compassion, de compréhension et de patience.

Son amie Ayakô, en revanche, n’est pour lui qu’une partenaire sexuelle, une amie dont il ne pourrait jamais tomber amoureux.
Et pourtant, sans qu’il s’en rende compte, il s’appuie sur elle, lui raconte ses rencontres, sa joie de recevoir des appels de lycéennes, elle est plus qu’un porte-jarretelles sur pattes, elle est un soutien moral. La distinction entre sexe et amour est donc plus fine qu’il ne le pensait. Et cela, Ayakô, bien que plus jeune que son amant, le savait déjà.

C’est ainsi à travers cette relation que Riko découvre un monde également fait de faux-semblants et de domination, c’est un type d’existence dont [elle] ignorai[t] l’existence.
À ce niveau, la narration de Sakurazawa est excellente, elle sait raconter les tourments de l’adolescence, le regard à la fois plein de lucidité et de trop-plein de confiance que peut avoir une adolescente moyenne. À chaque nouvelle surprise dont elle est témoin, cela se répercute sur la narration, la voix off de Riko. On suit réellement les conflits et leurs solutions au fur et à mesure qu’ils se présentent à elle. Les questions ou semi-questions ne tombent jamais comme des cheveux dans la soupe, ne paraissent pas artificielles.

Quant aux personnages, Sakurazawa les fait volontairement évoluer dans un monde luxueux : restaurants réservés aux VIP au service irréprochable, salons de thé vendant accessoirement de la lingerie féminine, grosses entreprises qui cartonnent. Un monde de paillettes, qui ne repose pas forcément sur du solide.

C’est ce qui fascine Riko, la richesse, le matériel et les apparences car elle n’a pas d’idéaux, pas d’ambition particulière auxquels se raccrocher. Cependant, quand elle aura l’occasion d’accéder à ce monde d’adultes (à travers l’achat d’un tailleur Chanel), elle ne le fera pas, clamant qu’elle ne s’y sent pas à l’aise. Il s’agit d’une héroïne lucide, lasse de sa petite vie, cherchant à travers toute l’œuvre à partir à la mer avec son petit ami, mais montrant également quelques réticences devant le monde de M. Dôjima. Elle a peur de ne pas grandir et de ne pas savoir comment se comporter. Ce n’est pas le propos de l’auteur de nous montrer une héroïne obsédée par l’argent et les jolies choses qui a le cerveau de la taille d’un grain de beauté. Riko est juste comme beaucoup de filles de son âge, paumée, et en même temps, elle espère connaître les limites à ne pas franchir, savoir ce qu’il faut et ne faut pas faire.

Au contraire, c’est M. Dôjima qui a une vision simplifiée des lycéennes, pensant qu’il lui suffit d’être aimant et gentil pour les séduire. Toutefois, son attitude fait que Riko se méfie encore davantage de lui : c’est un type bizarre, il ne dit que des choses agréables. Mais je n’aime pas du tout les hommes comme lui, même s’ils sont riches. M. Dôjima n’est donc qu’un idéal faussé, dont le jeu peine à convaincre. Pourtant, du fait même de son statut d’adulte, Riko trouve en lui beaucoup de réconfort et aimerait se laisser tenter. Lorsqu’elle se fait prendre avec sa meilleure amie en train sécher les cours, une amie qui possède de surcroît de la marijuana sur elle, elle s’imagine que M. Dôjima pourra les sortir toutes deux du pétrin. Elle laisse pourtant son amie au commissariat, se faisant traiter de dégueulasse. Elle croit qu’être adulte est la fin d’une sorte de quête se déroulant pendant l’adolescence, et c’est avec Ayakô qu’elle se rend compte que les adultes n’ont pas réponse à tout, ils ne font que s’accommoder un peu plus de la réalité que ne le font les adolescents.

En effet, Ayakô doit prétendre ne pas s’inquiéter des lycéennes que ramène Dôjima, elle ne se contente que de ce qu’il lui donne, alors que lui espère tout donner à ses jeunes amies.
Enfin, l’auteur a créé un second personnage masculin important, Michihiko, le fils de Dôjima, attiré par Ayakô. Un jeune homme de l’âge de Riko, aussi insolent que conscient des réalités. C’est celui qui remettra Riko à sa place en le qualifiant d’hôtesse. Mais c’est également un personnage qui respecte énormément les femmes (la femme adulte est ici représentée par Ayakô) et est dégoûté de voir des lycéennes avec son père. Son caractère fera qu’il devient peu à peu le protecteur de Riko après l’avoir insultée et s’être excusé de son comportement.
Il représente la stabilité dans ce quatuor parfaitement parallèle.

Sans vouloir refaire un schéma à la Love Me Tender, les relations sont là encore imbriquées, Michihiko qui aime Ayakô qui aime M. Dôjima qui est attiré par Riko qui est attirée par Michihiko. La boucle est bouclée, 2 femmes, 2 hommes ou encore, 2 personnes plus âgées et 2 personnes plus jeunes.

De plus, un autre point fort de ce manga, c’est le réalisme de ses scènes et ses dialogues. Pour ce qui est des dialogues, je ne reviens pas dessus, Sakurazawa n’a pas oublié qu’elle aussi a été ado, c’est clair. Elle réussit surtout à ne jamais juger les comportements.
Le réalisme se voit par le sujet même de la prostitution et la question de l’argent qui tracasse tant de jeunes. Également, on voit quelques scènes à l’école, lieu des potins, des discussions superficielles mais nécessaires. Ceci dit, l’école est parfois éclipsée, aucun élève ne parvient à se satisfaire des études. La rue et les boîtes de nuit sont présentes, de ce fait, l’auteur parle aussi de drogue et de tournantes. Mais encore une fois, l’auteur pose un regard subtil, n’en fait pas trop, ne dramatise pas, ne dénonce pas, mais cautionne encore moins. Enfin, je dirais que Diamonds, c’est une sorte de roman d’apprentissage moderne, il y a aussi des scènes où l’on voit ces filles cherchant à tout prix à préserver une certaine innocence : elles acceptent de recevoir de l’argent d’un homme plus âgé mais tiennent à ne pas avoir de rapports avec eux. Mais les regarder se tripoter ou bien baver sur eux, pas de problème. Paradoxe et confusion.

On voit l’héroïne qui quitte l’adolescence en laissant un certain nombre de choses derrière elle : sa meilleure amie, par exemple. Elle possède encore le désir de bien faire qui anime les adolescents, elle espère se réconcilier avec cette amie en lui écrivant une lettre, en coupant les ponts avec son petit ami et en rendant le camélia Chanel que Dôjima lui avait offert.

La fin montre un retour à un monde d’innocence, un départ à zéro pour Riko.
Au chapitre des réclamations, les dessins ne sont quand même pas terribles…
La couverture est un trompe-l’œil. Elle fait tout juste jôsei lambda, minimaliste, couleurs assez sympas.
Hélas, à l’intérieur… des dessins ne m’avaient plus tant choqué depuis River’s Edge, de Kyôkô OKAZAKI *.
Les corps sont tracés à la-vite, les regards sont assez vides, normal quand chaque œil est agrémenté de 3 cercles concentriques.
On ne trouve pas cette sensualité qui pourrait se dégager de dessins types croquis.

Je regrette également le peu de décors, de plans sur la ville, et tout ça. Plus de description aurait peut-être donné une autre profondeur à l’œuvre.
Les chapitres sont ornés d’illustrations type défilé de modes. Simples et assez banals finalement.

La fin (Riko noue une relation de plus en plus forte avec Michihiko, M. Dôjima se rend compte qu’Ayakô était la seule qu’il lui fallait) est peut-être contestable, mais plutôt touchante et sans fioritures. Elle ne semble hélas pas aussi nuancée que le reste, mais après 240 pages aussi oppressantes, un happy end ne fait pas de mal.

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