La tétralogie du monstre (Enki Bilal)

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La Tétralogie du Monstre, c’est quoi ?
C’est un titre un peu barbant pour une œuvre intelligente mais pas transcendante.
C’est une montée en puissance (Optus Warhole, Trou de la guerre, Holeraw – OO mon dieu, des anagrammes) qui finit par retomber comme un soufflé (« tiens, et si j’étais gentil, pour voir ? », très original, n’est-ce pas ?)
C’est notre monde poussé un peu plus loin avec force abréviations et développements (car, on le sait bien, pour faire futuriste, c’est toujours bien de parler Vatican XXIX, FBI-37 et autres coopérations nationales improbables) mais qui ne suffisent pas à bâtir un réel monde de SF.



Pour ne pas me faire lyncher (ou pas trop), je précise d’emblée que je n’ai pas du tout détesté cette œuvre et que mon intention n’est pas de la descendre pour aller à contresens de l’avis général.
Au contraire, si je me suis pété les yeux à lire ce Bilal alors que je devrais être en train de dormir – c’est fou d’avoir autant réduit les planches, prochain défi : Black et Mortimer au format A5 – c’est bien qu’il m’a captivée et que je ne voulais pas quitter l’univers de nos 3 ou 4 ou 5 protagonistes.

Déjà, le dessin, une réussite totale. Sans blague, c’est Bilal, c’est forcément beau. Chaque planche m’a pété les yeux, que ce soit à cause de la police trop petite (la faute à l’édition compacte, superbe mais minuscule) ou grâce aux magnifiques couleurs, teintes et expressions des personnages. L’image accompagne réellement le texte et j’ai passé autant de temps à décortiquer les scènes, les petits détails et les indices disséminés çà et là qu’à lire les articles de presse qui ponctuent cette œuvre.

Mais voilà : si je veux de belles images, je m’achète un art-book. Si je veux de la SF bien écrite, je relis mes Dan Simmons (et leur Nouveau Vatican) (promis, c’est pas une fixette). Et enfin, si je veux de la SF bien illustrée, je continue Transmetropolitan (et puis Spider Jerusalem est quand même plus rigolo que le très classe et très impassible Nike Hatzfeld).

Si je lisais ma propre critique, je dirais « bon sang, elle a rien capté, celle-là ! ». Oui, je suis peut-être passée à côté de quelque chose, mais j’ai aussi ressenti tout au long de l’œuvre un sentiment de déjà-vu, quoique pas mal construit. C’est déjà bien. Ce n’est pas donné à tout le monde de savoir écrire de beaux textes, de peindre ces belles planches, de bâtir un univers à peu près cohérent. Mais ce n’est pas non plus rarissime, d’où un ennui latent face à cette histoire d’orphelins, cette obsession de la guerre de Sarajevo (mais chacun ses obsessions, moi, c’est le Massacrede Nankin), ces histoires d’amour convenues, ces dialogues mordants mais pas sidérants. Peut-être en attendais-je trop de cette œuvre/chef-d’œuvre et n’y ai-je vu qu’un malin assemblage.

Pourtant, même si je trouve ce 2026 superficiel (un « aujourd’hui » simplement poussé à l’extrême, moins de frontières, plus d’excès, moins de lois, plus de technologie), même si l’anglais incrusté partout hérisse mes poils fragiles (« Any problem ? », c’est non ! C’est peut-être l’anglais de demain, véhiculaire, déformé et mixé avec du français mais I doubt it), même si les situations sont convenues (la mouche, toujours la mouche), La Tétralogie du Monstre est restée 2, 3 jours ancrée dans mon cerveau, comme des images rémanentes.

J’imagine donc qu’il y a une beauté dans cette œuvre qui m’a émue, qui m’a donné envie d’explorer ce monde qui s’effondre sur lui-même, qui m’a fait réfléchir sur la portée et la signification de l’art.
Mais il y a aussi cette frustration bien présente face à une BD qui aurait gagné à aller plus loin dans la scrutation de la guerre, de l’indifférence, de la mémoire. Et là, peut-être qu’on aurait une réelle complexité, et pas simplement 3, 4 intrigues passées au mixeur du temps. Raconter des événements de manière anti-chronologique n’a jamais été signe de complexité. Mais en même temps, faire une œuvre, quelle qu’elle soit, ne signifie pas non plus promener son lecteur dans tous les sens pour atterrir sur une conclusion insignifiante. Alors, quand on maîtrise aussi bien la narration que Bilal, pourquoi chercher à donner cette impression de complexité-à-mort ? La BD n’aurait-elle pas pu être simple et belle et basta ? Un siècle d’amour, illustré par Bilal et écrit par Dan Franck, est simple et beau et basta (je n’ai pas aimé car je n’aime pas le texte de Franck mais c’est une autre histoire). Mais si on choisit de créer une histoire non linéaire, parsemée de flashbacks et de pensées superposées, n’est-on pas censé offrir un peu plus que des faux suspens et des clones ? Ceci n’est pas une question rhétorique.

Au final, la lecture a été généralement agréable et parfois irritante. Irritante parce qu’il faut du Bilal, du « récit graphique » (ou du « roman graphique ») avec plein de références politiques, culturelles et historiques pour que la BD soit considérée à sa juste valeur (car vous comprenez, je ne lis pas « de la BD », je lis du Bilal, je ne dis pas « du/de la manga », je lis du Taniguchi). Irritante parce qu’en finissant La Tétralogie, j’ai eu la même impression que lorsque je lis deux romans de qualité similaire mais l’un de 1000 pages et l’autre de 250. Irritante parce que je me demande évidemment si je ne suis pas passée à côté de quelque chose. Je pourrais relire pour voir si je n’ai pas un peu évolué, mais j’ai d’autres lectures qui m’attendent.

Titre : La Tétralogie du Monstre (Coffret Enki Bilal)
Titre original : -
Auteur(s) : Enki Bilal
Traducteur(s) : VO
Éditeur : Casterman
Nombre de pages : 271
Prix conseillé : coffret de 50 € environ

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