Le Viol de Nankin (Iris Chang)

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Difficile de dire que j’ai « aimé » une œuvre aussi crève-cœur mais de fait, je recommande réellement la lecture de ce récit des massacres perpétrés par des soldats japonais envers les habitants de Nankin, en Chine, aux alentours de Noël 1937.
Alors qu’importent les nombreuses approximations que commet l’auteur, qu’importe ce tiraillement constant entre journalisme et histoire, qu’importe le chapitrage confus, qu’importe la vision fortement biaisée d’Iris Chang… Qui peut rester de marbre en lisant ce compte-rendu de crimes de guerre savamment enterrés ? On comprend bien que les viols et les brutalités existent en temps de guerre, mais par « viol », entend-on toujours « perçage de vagin avec un bâton de bambou » ? Par « brutalité », entend-on toujours « ensevelissement des jambes sous la terre pour se faire étriper par des bergers allemands » ? Non, encore heureux, mais c’est bien pour ça qu’il est crucial de faire savoir ce que des gouvernements ont nié.


Je déplore le manque de c*uilles de l’édition française : le mot d’Holocauste n’a pas été conservé dans le titre et les photos les plus choquantes ont été retirées, pour préserver la pureté de nos yeux et éviter toute confusion avec le génocide des Juifs. Sans blague, on est en 1937, en Chine, dans le contexte de la guerre sino-japonaise…
Malgré cela, les pages se tournent d’elles-mêmes en dépit de l’horreur qu’elles content. La première partie, celle qui relate les faits, est la mieux documentée et la plus éprouvante à lire. On a droit à un casse-tête sur le nombre réel de victimes directes de ces déchaînements bestiaux (entre 200 000 et 400 000, selon les sources et l’objectivité des chercheurs), une histoire détaillée et chronologique des événements qui ont mené à ces catastrophes, une vague analyse du système militaire japonais pour expliquer partiellement cette violence. C’est la partie la plus intéressante, celle qui mérite qu’on lise ce livre, car il est rare qu’on ait, en français, un compte-rendu et une réflexion sur Nankin aussi précis.

Dommage que la traduction interrompe parfois cette dernière, entre notes de bas de page malvenues, ironies involontaires (parler des « avances » des soldats japonais dans une phrase dénuée d’humour où s’enchaînent les viols collectifs subis par les plus jeunes comme les plus âgées, vraiment ?) et chronologie chamboulée à cause d’une mauvaise conjugaison. Toutefois, comme source de témoignages, de recoupements d’histoires et d’anecdotes macabres, cet ouvrage s’impose comme un incontournable. On vit l’histoire (même si on ne le veut pas), on souffre avec les victimes, on se dit en permanence « pourquoi ? Pourquoi ont-ils fait ça ? » Le journalisme alterne de façon étrange avec l’histoire, ce qui peut rendre le propos moins crédible, mais en même temps, donne une âme aux mots et atteint le but de l’auteur : ne pas laisser ce drame dans les oubliettes de l’Histoire.

Par la suite, je dois avouer m’être un peu ennuyée en lisant des bribes d’information mal argumentées : procès qui a suivi les massacres après la capitulation japonaise, degré d’implication de l’Empereur Hirohito, témoignages de vieux soldats (repentis ou non) et surtout, surtout, Occidentaux courageux qui ont instauré une (fragile) zone de sécurité pour mettre à l’abri ceux qui ont réussi à s’y traîner. Le passage sur John Rabe, le fameux nazi au bon cœur et surnommé le Bouddha Vivant à Nankin, est poignant et laisse pensif quant au rôle d’un gouvernement, d’un parti et d’un chef en temps de guerre. Le reste ressemble à une collection de frivolités ou de réflexions qui n’ont pas été menées à leur terme : que s’est-il passé dans la tête de ces 50 000 soldats ? Qu’ont fait les journalistes occidentaux à l’époque ? Comment a réagi le gouvernement communiste chinois ? Quelques réponses par-ci par-là mais honnêtement, rien de passionnant. C’est dommage, c’est le début de plein d’histoires plus optimistes comme celle du combat d’un historien japonais contre les révisionnistes mais c’est aussi là qu’on assiste à une multiplication des « un » : un officier, un médecin, un missionnaire… Mais qui, que, quoi, comment, où ? Sources ??

Ces 2 dernières parties, comme finies à la hâte, ont au moins le mérite de donner envie d’en savoir plus, de se renseigner ailleurs.
Mais après avoir soufflé un peu.

Le Viol de Nankin est une œuvre forte et écrite résolument avec le cœur (tellement que son auteur a mis fin à ses jours quelques années après). Quand on ne jure pas que par les faits bruts et les chiffres, on peut être touché par cette volonté de mettre au jour « la vérité » (avouons-le, le Japon est un pays qui possède un capital sympathie énorme dans nos pays, ça peut donc être dérangeant de devoir associer à une si belle nation le fait de dizaines de milliers de soldats dénués d’humanité ou rendus fous). L’absence ça et là de subjectivité est donc largement compensée par la narration journalistique, ironiquement prenante, qui détaille les atrocités commises et pose des questions pertinentes sur l’atmosphère en période de guerre ou les subtilités des relations diplomatiques.
Le Viol de Nankin ne se contente pas de parler d’actes de barbarie, il resitue aussi le massacre dans son contexte national et international et consacre de nombreuses lignes à la psychologie et aux exploits humains.

Titre : Le Viol de Nankin
Titre original : The Rape of Nanking: The Forgotten Holocaust of World War II
Auteur(s) : Iris Chang
Traducteur(s) : Corinne Marotte
Éditeur : Payot
Nombre de pages : 367
Prix conseillé : 9,17 €


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