Revue 10 000 images : le yaoi

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Pour débuter : qu’est-ce que 10 000 images ? Selon l’édito, c’est un collectif d’ouvrages à thèmes autour du manga et proposant des articles de fond. Et pour cause, la revue est au format A5, contient 200 pages en noir et blanc peu illustrées et ressemble à un… mémoire d’étudiant. Ce n’est pas une critique mais pour 12 €, je m’attendais à un peu plus, niveau iconographie et présentation.
Mais peu importe la présentation… La qualité est au rendez-vous. Ce n’était pas gagné avec un tel thème, le yaoï, c’est-à-dire les manga parlant de relations et d’amours homosexuelles. Les histoires plus connues et ayant été publiées en France se résument à Zetsuaï 1989, New York New York, Le Jeu du Chat et de la Souris [à l’époque où j’ai rédigé cet article, s’entend] et si on insiste, Gravitation, qui joue cependant davantage sur l’ambiguïté et le délire.
L’ouvrage est très exhaustif et retrace avec sérieux la chronologie du yaoï, son succès, les points de vente, les produits dérivés et ainsi de suite, comme en témoigne le sommaire :
    • Une petite histoire du yaoï : Où les liens historiques entre le shôjô manga et le yaoï sont dévoilés. Mais, également, on nous explique, de façon très intéressante, pourquoi le terme yaoï n’est pas employé au Japon pour parler du genre en lui-même mais pour désigner les productions amatrices (le dôjinshi) tandis que le terme boys love est soigneusement évité dans les sociétés occidentales, car trop associé à la pédophilie. De plus, on a droit à une présentation des perspectives financières du genre que ce soit dans le pays d’origine où même les magazines féminins ont leurs sections yaoï depuis les années 80 ou aux États-Unis où des conventions autour de ce thème et de ces œuvres sont organisées. En somme, une bonne introduction qui resitue le courant et en explique les racines et la croissance.
    • Les éditeurs boys love : Pour être honnête, un article que je trouve totalement inintéressant et que j’ai lu en diagonale, à vitesse grand V. C’est principalement parce que l’auteur se contente de dresser une liste des éditeurs qui existent, leurs auteurs phares, leur type de parution (et leur date et raison de faillite, comme c’est le cas pour l’affaire Biblos, qui a eu des échos jusqu’en France). L’article est certainement très bien renseigné mais des ribambelles de noms de magazines japonais, ça ne me parle pas beaucoup et l’ensemble me paraît même trop documenté et spécialisé. J’aurais peut-être préféré un panorama général de la situation du yaoï au Japon, quelques grands noms et les liens qui existent entre ces éditeurs : concurrence, part de marché, stratégie commerciale… C’est peut-être gonflé car après tout, l’auteur écrit ce qu’elle veut mais tel qu’il est présenté, ce texte m’a semblé indigeste.
    • Entretien avec Hisako Miyoshi :… qui est à un poste-clé au sein de l’éditeur Libre Publishing, une des références en matière de boys love. Entretien plutôt intéressant mais qui recoupe déjà tout ce qui a été amorcé dans les articles précédents et confirme également les articles suivants. Ceci dit, c’est appréciable d’avoir le point de vue d’une professionnelle en matière d’édition, de dénichage d’artistes, de mode de travail des mangaka, de perception vis-à-vis du genre et d’évolution du marché. Il a également le mérite d’être une bonne introduction sérieuse à l’ouvrage avant d’attaquer les articles plus lourds et moins descriptifs. Malheureusement, je suppose que l’entretien a été conduit par e-mail puisque les réponses sont très précises et ne s’éloignent jamais du sujet et que les questions ne rebondissent par sur lesdites réponses, rendant le tout un peu monotone et répétitif.
    • Le yaoï en francophonie : Un des meilleurs articles de l’ouvrage, à mon avis, malgré les redondances et (encore) les listes interminables. Certainement parce que les titres publiés en France me parlent déjà plus et que je peux alors évaluer les analyses de l’auteur. On retourne aux débuts du manga en France avec l’éditeur Tonkam qui tâtait le terrain avec des titres ambigus des Clamp comme RG Veda ou Tokyo Babylon où tout était suggéré : promesses, baisers indirects, doubles sens… avant de publier carrément Zetsuaï 1989, une œuvre relativement dérangeante et glauque dans le genre je t’aime mais je vais nous faire du mal à tous les deux parce que c’est dans ma nature. Ensuite viennent les fanzines francophones et le monde des fanfictions sur Internet, une présentation des slash fics (centrées sur les relations amoureuses et/ou sexuelles) autour de Harry Potter, puis des romans s’inspirant directement du genre yaoï, de la presse spécialisée manga ou non qui consacrent des parties sur le genre. Et enfin, peut-être le plus important, les balbutiements récents des éditeurs francophones dans le monde du yaoï et chose assez rare pour être signalée, du yaoï coréen avec par exemple le titre Les Milles et Une Nuits. Bref, un article qui mêle bien chronologie et explications. La partie consacrée à Internet, terreau fertile pour les histoires gays, est particulièrement bien renseignée.
    • Les produits dérivés : Retour au Japon cette fois avec les produits provenant d’œuvres yaoï (ou pas). Une explication du pourquoi de ces produits, de leur succès, du marché, des acheteurs, des contrefaçons, de leur diffusion enfin. Un article qui m’a ouvert les yeux sur l’aspect juridique de ces produits ainsi que leur diversité : artbooks et guides, série TV, dôjinshi et controverses, CD, figurines, jeux vidéos, cartes, calendriers, posters, papeterie… une véritable poule aux œufs d’or déclinée sous différentes formes et couleurs.
    • Les fiches d’auteur : Encore une section lue en diagonale de mon côté. D’une part parce que je n’ai pas lu énormément d’œuvres yaoï donc tous les noms se confondent dans ma tête (si tant est que je cherche à les retenir, à vrai dire) et d’autre part parce qu’encore une fois, on a droit à de longues bibliographies parachutées avec peu d’explications. Des biographies sommaires type Machin a publié dans Bidule avant de retourner sa veste et de travailler chez Truc… Heureusement qu’on a droit pour certains auteurs à leurs influences, un rapide survol de leur univers et leurs œuvres phares. Néanmoins, le tout manque d’un fil rouge et constitue des informations que l’on pourrait trouver assez facilement sur Internet malgré le bon choix des auteurs : Moto Hagio (une des fondatrices du yaoï dès les années 70), You Higouri (Ludwig II), Setona Mizushiro (Le jeu du chat et de la souris), Yuki Shimizu (Love mode), Yôta Nitta (Haru o daite ita), Kaoru Uchida (œuvres relativement érotiques avec des personnages poilus… plutôt rares dans le genre), Hyôta Fujiyama (Dear Green), Shiho Sugiura (Silver Diamond), Shushushu Sakurai (Junk !, Jungle king) et Ayano Yamane (Crimson Spell).
    • Pourquoi les filles aiment-elles le yaoï ? : Du lourd avec cet article qui justifie la revue entière tant la question posée est associée au yaoï. Si j’avais pu en lire de timides explications (histoires légères et pas réalistes) comme de franches insultes (manga pour ados frustrées homophobes), je n’avais encore jamais lu d’analyses si poussées et complètes : sociales, littéraires, historiques et culturelles dans un seul texte.
      Je pourrais râler un peu en disant que la structure de l’article et la prolifération de parenthèses m’embrouillent un peu car on retrouve de tout dans chaque paragraphe déjà détaillé à l’extrême ou encore qu’il est légèrement répétitif et que l’auteur n’a pas toujours un positionnement clair entre la fan de yaoï et la chroniqueuse objective mais qu’importe en fait, j’ai beaucoup apprécié cet article qui commence par prendre de contrepied son propre titre en posant la question inverse « Et pourquoi pas ? Pourquoi devoir justifier sa passion pour le yaoï et pas celle pour le shônen ? » pour ensuite revenir sur les aspects qui gênent dans ce genre. L’auteur justifie admirablement bien le côté divertissant de ces histoires, le statut de ces mangaka qui ne sont pas soumises à autant d’impératifs professionnels que ceux mainstream, le romantisme (parfois, hein, ne nous leurrons pas) et les souffrances exacerbées de ces personnages, leur quête de l’amour. Elle place aussi les controverses liées au yaoï dans un contexte historique : inceste, actes sexuels violents et shôta, c’est-à-dire les relations avec des enfants, en expliquant comment la société japonaise réprime ses sentiments, les racines et aspects de la pornographie japonaise et l’approche différente à la sexualité au Japon. De même, elle revient sur les viols pris à la légère dans les yaoï et les shôjô en tentant d’en expliquer le pourquoi et en comparant vaguement le viol dans le shôjô à un examen de passage dans un shônen mais dont l’héroïne sort triomphante puisqu’elle réussit à changer son violeur. Le but n’est alors pas de se mettre dans un contexte réaliste mais d’accentuer la fonction de ces viols à répétition. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut ne pas être d’accord ou trouver cela surréaliste, c’est tout de même un élément de réponse éclairé et renseigné.
      Par ailleurs, l’auteur revient sur les schémas narratifs des histoires yaoï et leur côté idéaliste et rassurant qui peut plaire à certains lecteurs (encore heureux qu’il ne s’agisse que d’une généralisation) mais par-dessus tout, pourquoi les adolescentes peuvent aimer le yaoï : puberté et rejet de soi, voyeurisme, pas d’identification possible aux héros, goût de l’interdit et en Occident, par rejet des histoires shôjô avec des héroïnes qui ont un tablier à la place de leur cerveau.
      Enfin, on nous explique l’attrait que représente l’ambivalence des points de vue qu’ont les héros de yaoï, des sortes de passerelles entre les deux sexes.
      Bref, selon moi, le meilleur article de la revue, qui revient sur le côté effrayant du yaoï (perversité & Cie), amorce des explications rarement caricaturales et appuyées par des citations de spécialistes de la littérature pour au final éviter les stéréotypes entourant un genre de manga qui possède ses propres conventions.
    • Le coin des chroniques : Encore une fois, une section qui ne présente que peu d’intérêt quand on sait que la plupart des rédacteurs de cette revue officient sur (feu ?) Mangavoraces, une impressionnante base de chroniques de manga et manwha, et qu’on a lu la plupart de ces avis ici et là sur Internet. D’accord, tous les lecteurs de cette revue ne sont certainement pas au courant de l’existence de Mangavoraces et paradoxalement, cette partie est donc tout à fait justifiée et utile pour qui s’intéresse au yaoï et veut des avis sur les titres récemment sortis ou dits de référence tels que Zetsuaï 1989, New York New York, Fake, Kizuna, Ludwig II, Gravitation, Love me Tender, Loveless, Princess princess, Le Jeu du Chat et de la Souris, Color ou Gakuen Heaven.
  • Ces manga qui se servent du yaoï pour doper leurs ventes : Un sujet bien trouvé et intéressant, bien qu’un peu longuet. On y parle de fanzinat et de dôjinshi à la base de nombreux yaoï. L’auteur passe en revue les nombreux shônen qui donnent lieu à des histoires homosexuelles, Captain Tsubasa et St Seiya en tête. Ce qui est tout de même curieux, c’est que la plus grande partie de cet article s’acharne à montrer pourquoi ces shônen incitent au yaoï – large diffusion au public et notamment à la télé, popularité et adolescence, notion de groupe et de rejet, présence de jeunes éphèbes, édités par des magazines qui ne proposent pas de yaoï - pour ensuite donner une énorme liste de shônen qui répondent à tous ces critères mais qui ne sont pas transformés en yaoï ! Contradictoire, non ? C’est comme expliquer que les fans de yaoï n’aiment que les héros osseux pour dire que ah mais non, le héros de yaoï grassouillet là-bas est aussi bien apprécié parce qu’il a perdu sa mère à sa naissance mais que non, un autre héros qui aura perdu sa mère dans des circonstances tout aussi terribles ne sera pas forcément populaire. OK mais quel est le but de l’article dans ce cas ? Bref, un article relativement rigolo dans son décryptage par exemple de l’école mixte au Japon et au ton très cassant mais un peu décousu et redondant.
    Heureusement, la seconde partie se consacre à la relation entre manga de sport et argent engrangé et est bien documentée avec des graphiques même mais je ne vois pas bien le rapport avec le yaoï.
  • Le yaoï est-il gay ? : Où le chroniqueur se penche sur la clientèle cible de ce genre de manga, qui n’est pas celle que l’on croit, ainsi que l’hétérocentrisme avec lequel il est généralement vu.
    Ainsi, on a droit à deux très bons paragraphes dédiés aux traditions historiques expliquant les divergences de point de vue occidental (Antiquité gréco-romaine, morale judéo-chrétienne) et oriental (spiritualité, hiérarchie, samouraï, prostitution) sur la question de l’homosexualité. Puis vient un paragraphe sur la naissance du yaoï et la façon dont il est illustré (romantisme à l’extrême, sadisme, drame) et fatalement, les controverses qui en découlent, aussi bien de la part d’auteurs offusqués par des « auteurs perverses » que de la part d’homosexuels indignés que le yaoï ne soit pas réaliste et ne montre que des éphèbes. Le cœur de cet article est donc consacré aux différences, apparemment pas si grandes, entre yaoï à destination de lectrices et manga gays par des gays et pour des gays.
  • Entretien de Benita et sa nouvelle « Une fleur sauvage » : L’entretien n’apporte rien de vraiment nouveau avec des réponses relativement formatées mais est néanmoins sympa à lire. Quant à la nouvelle, je ne l’ai toujours pas finie. Ou plutôt, pas réussi à la finir. Il s’agit d’une histoire de prostitution dans des temps féodaux (quoique ce n’est pas très clair sur ce point-là) où le prostitué est relativement exigeant et caractériel jusqu’au jour où il rencontre Celui-Qui-Allait-Le-Changer-A-Jamais-Et-Le-Soumettre. Et c’est aussi là que j’ai refermé le bouquin, l’histoire me faisant bâiller à m’en décrocher la mâchoire. Au moins, c’est dans la pure tradition yaoï et c’est sympa que les articles soient illustrés au final par une BD.
En conclusion, une revue plutôt bien foutue avec des articles tous ou presque cohérents dans leur démarche et offrant une vision d’ensemble du genre. Ce que je regrette par contre, c’est que les articles n’aient pas de lien entre eux ; bien sûr, c’est dû au fait qu’ils sont rédigés par des personnes différentes et qu’il s’agit d’un collectif d’articles mais une petite postface de conclusion n’aurait peut-être pas été de trop après toutes les informations absorbées au fil des 200 pages.
Ceci dit, c’est vraiment du chipotage et je recommande la lecture aux fans de yaoï car ils peuvent en apprendre pas mal sur le mouvement, ses origines et les problèmes posés comme aux non-fans qui peuvent trouver des analyses plus poussées et objectives.
D’ailleurs, désolée à nouveau pour la longueur de mon article, je cherchais à montrer toutes les sphères d’analyse de cette revue qui s’annonce bien, mais sans pour autant la plagier. Je crains d’avoir surtout plagié, cela dit…
Pour en savoir plus :
  1. Informations sur la revue 10 000 images et les numéros à venir
  2. Descriptif officiel du sommaire de ce numéro consacré au yaoï
  3. Extraits en ligne en fichier PDF
Merci à Yin de me l’avoir prêté (surtout pendant autant de temps)

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