Un charmant manga : America (Keiko Ichiguchi)

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Osaka, 1988, six amis se retrouvent régulièrement autour d’un verre. Ils sont assez différents mais ont une passion commune : l’Amérique, un pays qui se profile comme un rêve, comme un idéal, un eldorado. America présente le mythe du rêve américain dans toute sa splendeur pour ces jeunes Japonais qui considèrent parfois les traditions comme autant de lourdes chaînes les empêchant de prendre leur envol.



America est un manga sympathique centré sur la nostalgie : les rêves des générations passées (car maintenant, c’est peut-être "mieux" de cracher sur les États-Unis) et les fantasmes qu’on nourrissait à l’égard de ce pays.
Contraste entre un Japon trop calme et une Amérique vivante, celle que l’on voit dans les films et que l’on perçoit dans les chansons.

Pour les six adolescents de ce manga, l’Amérique, c’est la possibilité de s’épanouir, d’exercer le métier de journaliste, de retrouver sa mère ou de développer ses talents artistiques. Un Nouveau Monde dans lequel même les difficultés seront moins pesantes qu’au Japon.
Le Japon, c’est ce petit pays sclérosé qu’il vaut mieux parfois fuir, le temps de prendre un (mais souvent plusieurs) verre au Jeremy’s Bar. Le bar, aménagé à l’américaine, est le lieu de leurs échanges et c’est là que naissent leurs projets, ambitions et amours ; mais c’est également la passerelle entre le pays natal et le futur pays d’adoption.
Pourtant, America n’est pas un plaidoyer en faveur des États-Unis (l’auteur vit actuellement à Bologne), encore moins une dénonciation de ces « jeunes qui rêvent d’un ailleurs qu’ils ont déjà ».
Certes, à la fin, personne ne se retrouve là-bas mais en revanche, les objectifs ont été redéfinis, les raisons qui poussaient chacun(e) à y aller sont dévoilées : la mangaka ne se permet pas de juger leur légitimité, elle se contente de décrire leurs passions.

Le manga possède du charme, même lorsque les États-Unis ne représentent plus l’Eldorado, en raison des dessins. Le style est vieillot, montre des chemises à carreaux et des coupes de cheveux dépassées ; en fait, c’est un croisement entre les dessins d'Akimi Yoshida (Banana Fish) dans le look et de Fuyumi Soryo (Mars, Eternal Sabbath, Cesare) dans les regards et la mise en page.

De ce fait, on est assez vite plongé dans l’ambiance années 90, ses vieux tubes musicaux et ses vieilles décorations. La naïveté et l’insouciance trahies par le comportement des protagonistes n’irritent alors pas, pour peu que leurs préoccupations et conflits d’intérêt nous parlent.
En parallèle, l’auteur narre aussi les histoires sentimentales de chacun(e) tout en évitant habilement de faire de ses six personnages trois couples : des relations au sein du groupe se nouent (certaines durent, d’autres mettent du temps à démarrer, d’autres encore sont rejetées) tout comme il y a également des relations en-dehors de celui-ci. Ces petits jeux entre les personnages contribuent ainsi à rendre la trame plus vivante : on se focalise sur le groupe mais on sait aussi que la population du Japon dépasse les six personnes.

Néanmoins, il me semble que la fin du manga est gâchée par l’introduction massive d’explications quant à la motivation de ses personnages : des justifications maladroites, en particulier pour l’une des filles qui a une vie pénible, et qui aimerait quitter le Japon avec son petit ami métis américano-japonais, qui, pour financer le voyage, se lance dans des trafics pas très recommandables tandis que la fille manque de tuer d’une balle l’homme qui abusait d’elle et …. Fiou, c’est lourd, on ne comprend pas pourquoi tout arrive par paquets comme ça, ni pourquoi l’auteur a ressenti le besoin d’insérer de l’action et de l’ « exotisme » à travers le personnage du métis.
Selon moi, ces circonvolutions ne sont pas nécessaires car elles alourdissent le manga, et surtout, le décrédibilisent sérieusement.

Au final, America est un manga comportant plus de subtilités qu’il n’y paraît sur les rêves, les désillusions et la jeunesse ; original parce qu’il paraît 10 ans trop tard, parce qu’il mêle le réalisme japonais au rêve américain (palmiers, Aerosmith, violence), parce qu’il se sert de stéréotypes et de clichés archi-connus sans encenser ou dénoncer le pays. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié le côté shôjô (plutôt inattendu avec une telle couverture) et la narration « tranche de vie » mettant en scène des personnages un peu banals qui parlent tout le temps d’Amérique.

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