La colère des aubergines (Bulbul Sharma)

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Les swaps, je ne le répèterai jamais assez, c’est vraiment merveilleux. On découvre des concepts, des produits, des livres. Mais surtout, des gens. Et même pour une ronde minimaliste consacrée aux livres de poche, on fait furtivement connaissance avec des personnes qui ont pris la peine d’étudier nos goûts pour nous offrir un petit quelque chose qui fait chaud au cœur.

Nat75, par exemple, m’a fait parvenir La colère des aubergines, de Bulbul Sharma.
‘Tendez, on parle bien de ces merveilles que la nature a fait tantôt vertes, tantôt violettes, et que je pourrais manger jusqu’à mort s’ensuive ? Eh oui. Alors, merci à Nathalie, qui a su me faire découvrir un pays que je ne connais que peu le temps d’un charmant recueil de nouvelles.



Pourtant, je reconnais ne pas lui avoir donné les thèmes les plus originaux ou les plus chouettes :
– L’Asie
– Les thématiques LGBT
– La nourriture
– Les histoires de hasards, coïncidences et symboles
– Les langues
– Les histoires de voyages

On est bien en Asie, on y parle résolument de nourriture, on a des histoires de coïncidence (mais c’est peut-être là aussi une coïncidence puisque Nathalie, comme moi, n’a pas encore lu le livre qu’elle a envoyé) et quelque part, on voyage et on découvre une langue avec le riche lexique en fin de livre.

Et pourtant, avec ce carton presque plein, je dois dire que La colère des aubergines, ce n’est pas ce à quoi je m’attendais. Avec un tel titre, j’anticipais des histoires drôles, voire absurdes, fantastiques, fantasques, un peu sensuelles. Mais non, on a droit à une imposante Inde : le poids de la famille, des traditions et des castes. Un vrai dépaysement auquel nous invite Bulbul Sharma qui, dans une langue simple mais précise, nous fait ressentir tout son pays. De nombreux termes, souvent alimentaires, ont été laissés en hindi et ornés d’un astérisque. Voyage assuré :)

Et justement, comble du comble, les nouvelles se concluent en beauté : avec des recettes pleines d’humour ! Je ne me risquerais pas à les essayer étant donné mes piètres capacités culinaires, mais certaines m’ont fait saliver, surtout celles qui s’accompagnent de cardamome. Tous ces noms d’épices m’ont rappelé les petits mois d’été où j’étais caissière dans un supermarché exotique et faisais défiler sur mon tapis du curcuma, du poivre vert, de petits piments… Du coup, même si la cuisine indienne n’est pas ma favorite, j’ai maintenant furieusement envie d’aller m’offrir un biryani, un chapati et/ou un lassi. Les histoires ne sont pas du tout sensuelles, bien au contraire, elles sont imprégnées du poids des traditions et des légendes et on ressent très bien la colère, l’incompréhension ou encore l’impuissance des narrateurs, ce qui témoigne de la virtuosité stylistique de Sharma. En quelques mots, quelques lignes, on est face à une histoire de couple malheureux, de régime, de (belle-)mère envahissante, de deuil… le tout mêlé au parfum du ghir et des saveurs du chutney à la mangue.

Grâce à Nathalie, j’ai donc eu droit à ce que j’aimais le plus : des nouvelles bien écrites et bien traduites par Dominique Vitalyos il faut le dire, une plongée dans des histoires familiales pas possibles et de la nourriture en abondance. Et en arrière-plan, toujours cette Inde contrastée. J’ai réellement été choquée par la misogynie de la société : les femmes qui mangent après les hommes de la famille, les femmes qui doivent se tenir à une distance respectueuse de leur conjoint, les femmes qui se doivent d’être de bonnes cuisinières, les femmes qui sont au final le socle familial et sociétal, à qui on demande tout en donnant en retour très peu. Comme ça semble ingrat d’être une femme, et pourtant, Sharma, elle-même une femme, ne se montre jamais amère. Je l’imagine aisément amusée et malicieuse, usant de son ironie et de son sarcasme pour mieux mettre en exergue les contradictions et absurdités véhiculées par les hommes comme par les femmes. Je m’émerveille donc de la subtilité de l’auteur, un peu en retrait, qui conte pourtant des histoires familiales plus ou moins vécues.

D’ailleurs, il est inutile de dire qu’il n’y a nulle fantaisie dans ce recueil de nouvelles. Adieu aux aubergines révolutionnaires que j’imaginais, bonjour aux tranches de vie et aux instants fugaces parfaitement capturés par l’auteur. Pour cette raison, nombre de nouvelles se terminent de manière abrupte et surprenante, sans que les conflits ne soient résolus, sans que Cendrillon ne devienne princesse, sans que la femme bafouée retrouve sa dignité. Et pourtant, la petite morale résonne dans la tête même après qu’on a laissé derrière soi la nouvelle…

Coïncidence heureuse, je viens de voir The Lunchbox au cinéma, et la plume de Sharma m’a fait comprendre certains aspects de la vie en Inde. L’importance des castes, des études en pays anglophone, bien sûr, mais surtout, l’omniprésence de la nourriture : celle qu’une bonne prépare sans rechigner à toute la famille, celle qu’une grand-mère protège férocement de ses gloutons de petits-enfants, celle qu’une femme prépare pour reconquérir son mari. Pimentés, sucrés, marinés, les plats se conjuguent admirablement aux histoires qu’ils servent. Et grâce au talent de l’écrivain, on a un accord tout simplement parfait.

La colère des aubergines a donc été une excellente lecture pour moi : beaucoup d’évasion, de questions (d’Occidentale, certes), de rire et de colère. Les 13 « récits gastronomiques » qui composent ce livre sont, selon moi, de qualité et d’intérêt égaux. Que vous préfériez le sucré ou le salé, que vous aimiez les histoires qui se finissent bien ou celles plus ambiguës, que les coups bas vous fassent rire ou vous écœurent, vous avez de quoi vous mettre sous la dent. Personnellement, j’ai une affection particulière pour Folie de champignons et sa femme polygame : D

Merci à Nathalie et à Armalite !

2 commentaires:

  1. Ce titre me donne vraiment envie :) !

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    1. Tu m’étonnes ! Il se lit vite, je te le passe la prochaine fois :)

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