Martin & John volume 1 (Park Hee-jung)

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Les 2 premiers volumes de Martin & John sont désormais disponibles en France, grâce à l’éditeur Samji.*

De Park Hee Jung on n’a en France que Fever et Hotel Africa, d’excellentes œuvres coréennes qui m’avaient marquée par leurs graphismes détaillés, leur côté « tranche de vie » et leur sensibilité. Hélas, Fever s’étant achevé il y a quelque temps déjà et Hotel Africa ayant une parution erratique*, il devient difficile d’avoir sa dose de Park Hee Jung. Par conséquent, je me suis tournée vers l’éditeur américain Tokyopop pour me procurer le premier volume de Martin & John (M&J), une œuvre différente de ce que j’ai connu jusqu’à présent de l’auteur puisque yaoï et dramatique. Mais…
Peut-on faire du yaoï sans tomber dans les clichés ? Certainement.



L’auteur, tout en respectant certains codes du genre comme la horde de jeunes éphèbes et l’amour impossible, parvient très facilement à contourner les stéréotypes et à inscrire ses histoires dans des contextes plus subtils.

Ainsi, il ne s’agit pas là d’histoires centrées sur des couples homosexuels, leurs débuts, leurs disputes ou leurs infidélités. Rien de tout cela puisque Park préfère les laisser évoluer librement dans leur monde et les faire confronter à des tragédies plus… tragiques, plus émotionnelles justement.

De plus, Park traite ouvertement de sujets qui n’étaient effleurés que comme des fantasmes dans certains yaoï japonais : la mort, la soumission, la bisexualité, par exemple. Et c’est ce qui change des œuvres japonaises : pas de viols à répétition desquels les héros sortent avec le sourire ou de « je t’aime moi non plus ». Dans M&J, les héros sont adultes, tentent d’être responsables, parlent d’infidélité et de sodomie sans avoir des petites traces de rougissement sur le visage.

Bien sûr, l’œuvre n’est résolument pas trash ou vulgaire. On retrouve donc des éphèbes torses nus (la chaleur, comprenez), de jolis décors occidentalisés comme des cafés chics, des appartements qui font penser à des suites d’hôtel, des vêtements très sophistiqués (quand il y en a), de petits détails sur les habitudes quotidiennes de nos protagonistes mais aucune scène sexuelle. De la suggestion, à travers des cases habilement cadrées pour nous laisser deviner le nécessaire, des métaphores dans les objets et les mots, et c’est bien suffisant.

À côté de ça, on n’échappe pas aux futilités de type « il aimait les cigarettes Salem/les thés Earl Grey/l’Eau de Cologne Hugo Boss » qui me passent complètement au-dessus de la tête. Non pas que ce ne soit pas intéressant d’avoir de petites indications sur les boissons favorites des protagonistes mais dans le cas de M&J, cela ressemble plus à une débauche de détails destinés à les rendre classes.

De même, le fait que toutes les histoires se déroulent dans un monde occidentalisé ou assimilé n’est sans doute pas anodin : on tient entre les mains un fantasme du monde occidental et des symboles soi-disant typiques de ce monde. Est-ce vraiment gênant pour la lecture ? Non, on peut y faire fi mais quand on voit le réalisme du monde créé par Park pour Hotel Africa dans la cambrousse américaine, on grince un peu des dents, on se dit que ces détails sont bien inutiles.

Par ailleurs, la narration, le gros point fort de Park, me semblait assez étrange dans M&J. Pour être honnête, à la première lecture, je n’avais strictement rien compris à 2 des 3 histoires. Du mal à comprendre qui parlait, de quoi on parlait, parfois même, je ne savais pas ce qui était dessiné. C’était au point que j’avais l’impression que les pages n’étaient pas reliées dans l’ordre et je me contentais de tourner machinalement les pages comme pour un livre d’illustrations, m’arrêtant à tel ou tel cadrage vaguement judicieux dont le sens m’échappait.

Puis, à la relecture, tout allait mieux. Soit les conditions de ma première lecture n’étaient pas idéales, soit je suis lente d’esprit mais effectivement, les histoires m’ont davantage charmée et je suis encore baba d’admiration devant le découpage de cette auteure.
Si l’auteur abuse effectivement des cases de face-à-face où les bulles ne correspondent pas aux personnages représentés, créant plus de confusion que de flou artistique, le reste est sublime. Peu de décors de fond, plutôt des objets comme des parasols, des bonbons, des bouteilles d’eau, les personnages changent constamment de posture, on les voit discuter mais on voit en même temps leurs émotions et ce qu’ils évoquent, le découpage est changeant mais clair. Beaucoup de trames et de focus sur les regards pour bien suivre le cours des sentiments. Quelques superpositions de cases du plus bel effet. Un dessin fin et précis soulignant les courbes et les ombres. Et comme d’habitude, Park se joue de ses lecteurs en leur faisant croire quelque chose pour le nier la page suivante avec malice et mieux éviter les clichés.

Enfin, au niveau des scénarios, on retrouve 3 fois 3 couples différents de Martin et John. C’est alors l’occasion de voir des couples à des époques et dans des contextes différents.

#1 : La nouvelle la plus courte, située dans un futur où les télévisions sont couramment abandonnées dans le désert. Et on n’en apprendra pas beaucoup plus, de ce futur, puisque l’auteur préfère se concentrer sur le rapport de domination et de soumission entre Martin et John. Rien de graveleux, mais une ambiance malsaine où l’une des moitiés du couple a juré d’être le chien de l’autre. Néanmoins, le chien n’a pas perdu de son insolence et de sa provocation tandis que le maître peut se retrouver sans défense.
Une histoire somme toute classique dans son traitement, prévisible et avec des morceaux de philosophie vaseuse (un chien, c’est fidèle, un homme non) mais appréciable pour les dessins de Park, pas mal pour se re-familiariser avec sa narration. Mais qui, heureusement, n’annonce pas la couleur du recueil…

#2 : La nouvelle la plus aboutie, selon moi. Nouvelle dans laquelle un John décède, amenant sa veuve et son ancien amant à se rencontrer dans un café et à discuter. Si le postulat – décès et café chic – ne m’emballait pas au départ, mes doutes ont vite été balayés. L’histoire est découpée en 6 courts actes et un épilogue explorant à l’infini les possibilités d’un triangle amoureux. Les questions du deuil et de la mémoire sont habilement traitées lorsque les deux protagonistes comparent leur vision de John et leurs souvenirs, mais aussi lorsqu’ils comparent ce qu’ils savent l’un de l’autre grâce au passé de John. De plus, le triangle amoureux est plus subtil qu’il n’en a l’air : John était gay mais a épousé une femme pour se ranger, cette femme n’était pas non plus amoureuse mais avait besoin d’une échappatoire et pourtant le couple restait hors-normes et n’était pas malheureux. Exit donc la tragédie et les romances à 2 sous. Et place à un ton réaliste, nuancé et aux multiples interprétations.

#3 : Retour à une intrigue plus conventionnelle et propre aux dramas coréens (hélas). Une longue nouvelle qui, en plus, se poursuivra dans le volume 2, et parsemée de décès, d’héritage, de droits de succession, d’adoption… et d’enfant. Et l’enfant est, pour le moment, le seul élément intéressant puisque, plutôt que de voir le couple Martin et John s’occuper d’un enfant, on voit John s’occuper seul de son demi-frère et parler de temps à autre de ses déboires à Martin, soit de visu soit au téléphone. Intéressante narration qui évite une histoire lourde de parents parfaits. C’est également l’occasion de voir des personnages plus développés, avec leur conscience et leurs doutes ainsi que le contraste qu’ils créent avec l’enfant de bas âge. Une nouvelle qui ne part pas trop mal et qui bénéficie d’une bonne narration mais un peu plombée par toutes ces histoires d’héritage, d’enfant maltraité et d’avocats.

Au final, je ne regrette pas l’achat de M&J car les histoires sont suffisamment variées et dessinées différemment. C’est au niveau des scénarios, parfois pas très passionnants, que je suis déçue, mais les graphismes, l’ambiance et le ton adulte et implacable compensent cette lacune. En effet, l’auteur ne met pas l’amour de ses protagonistes sur un piédestal, évite le romantisme surnaturel et ne crée pas une sorte de cocon autour de Martin et John. Au contraire, elle n’insiste pas trop sur les raisons de cet amour et n’hésite pas à le casser en abordant le mariage, les bars gay, la cupidité et la lâcheté, sans cependant trop en faire.

Une œuvre à découvrir quand on connaît déjà un peu Park Hee Jung et son travail.

EDIT 27.04.13 : comment dire… la publication de Martin et John est arrêtée en France. Idem pour Hotel Africa, ce qui m’attriste encore plus. Restent les versions étrangères…

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