Des fleurs pour Algernon (Daniel Keyes)

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Des Fleurs pour Algernon, écrit par Daniel Keyes dans les années 1960, est un roman de science-fiction épistolaire. Accessoirement, c’est également un monument de la SF et un livre censuré et/ou interdit en raison des thèmes abordés.

Et pour cause, dans ce roman – initialement une nouvelle – il n’y a pas de science-fiction au sens strict du terme mais rien qu’un homme âgé de 32 ans, Charlie Gordon, au QI de 68, qui accepte de subir des opérations chirurgicales afin de devenir quelqu’un d’intelligent. Les interventions se révèlent être un succès et le QI de Charlie atteint 185, mais cette soudaine poussée d’intelligence s’accompagne de revers ; Charlie comprend à quel point il avait été la cible de brimades, violences, plaisanteries et moqueries, il découvre son passé peu plaisant (pour rester dans les euphémismes), il a du mal à nouer des relations humaines. Bref, l’ajustement semble tout autant hors de sa portée avec un QI supérieur à la normale qu’inférieur. Et ironiquement, alors que Charlie prend conscience que sa vie était plus facile lorsqu’il était toujours béat et souriant, son intelligence supérieure lui permet de comprendre les failles des opérations médicales : son intelligence n’est que momentanée et lui échappe peu à peu.




… Malheureusement, le temps triomphe et la débilitation s’empare de Charlie avant qu’il ne réussisse à inverser le processus.

Œuvre extrêmement complexe, Des Fleurs pour Algernon pourrait étonner en premier lieu par sa structure narrative. Bien que je ne sois familière ni avec les romans épistolaires ni avec la SF, il me semble que les histoires de ce genre sont rarement relatées par des lettres. Néanmoins, on se rend vite compte qu’il s’agit là de la forme idéale pour une histoire à la première personne – qui pourrait être mieux placé que Charlie lui-même pour raconter son ascension et son déclin ? – sans qu’elle ne soit trop indigeste à la lecture. Ainsi, ce roman ne s’embarrasse pas de considérations scientifiques : pas vraiment d’explications abracadabrantes sur ce qui a été fait au cerveau de Charlie, « juste » une histoire d’hormones mise en place davantage pour écorcher le monde des chercheurs que pour justifier la possibilité d’un tel miracle. De ce fait, le roman se concentre sur les sentiments et le ressenti de Charlie, d’abord face à son petit monde pour ensuite englober des domaines plus vastes au fur et à mesure que son QI augmente.

À ce niveau, Daniel Keyes est étonnamment habile. Se mettant littéralement dans la peau d’un attardé mental – ou du moins, tel que l’on pourrait se le visualiser – l’auteur commence les premiers comptes-rendus de Charlie truffés de fautes de grammaire, d’orthographe, de conjugaison, de syntaxe. Le rendu est tellement cohérent qu’on pourrait presque voir le rapport écrit d’une main maladroite, hésitante, l’écriture raturée et peu assurée. En effet, il ne s’agit pas que de fautes comme on en voit dans une dictée d’enfant : celles-ci trahissent véritablement l’incapacité de Charlie à retenir l’orthographe des mots, à comprendre qu’un mot peut être orthographié différemment de sa prononciation (à ce titre, dans la version anglaise, il écrit par exemple le mot « composition » compushishens), à utiliser des mots variés, et ainsi de suite. En conjugaison, il fait fi des verbes irréguliers et les conjugue tous de la même façon. Et malgré cette simplification à l’extrême, des mots, des sentiments, du monde même, on le comprend. Charlie n’est jamais vraiment triste ou perplexe ou méprisant : soit il ne comprend pas, auquel cas, il dit que c’est parce qu’il est bête, soit il est heureux mais il ne comprend pas plus cet état. Sa vie se résume à son travail de balayeur et livreur dans une boulangerie ainsi qu’à ses cours d’anglais dans un institut spécialisé. Pourtant, ce qui différencie Charlie de ses camarades attardés, c’est sa volonté et son labeur : il fait toujours ce qui lui est possible afin d’être moins bête, d’être plus intelligent, d’être comme tout le monde. Sa naïveté et son acharnement sont peut-être ce qui le rendent attachant aux yeux de sa professeure d’anglais, Alice Kinnian, et également aux yeux du lecteur.

Pourtant, c’est là que se situe le premier paradoxe de l’histoire : Charlie est-il attachant car stupide ? Rassurant ? Un outil pratique pour mettre en valeur l’intelligence des autres ? Que ce soit pour Miss Kinnian, animée de bonnes intentions ou pour ses collègues de travail, tour à tour condescendants et cruels, Charlie est un baromètre de l’intelligence. À côté de lui, tous peuvent se prétendre intelligents et être en paix avec leur ego. La narration à la première personne permet au lecteur d’en comprendre bien plus : on tourmente Charlie, on le fait tourner en bourrique, on le fait danser pour se moquer de lui, ses parents l’ont confié à son oncle pour ne pas mettre en danger la vie de leur second enfant à l’intelligence normale, on le frappe quand, instinctivement, il est excité à la vue de jeunes filles, les scientifiques qui augmentent son intelligence le considèrent comme un objet. Par conséquent, Charlie met mal à l’aise, qu’on le prenne en pitié ou qu’on se moque de lui.

En effet, parmi la myriade de thèmes abordés dans ce roman se trouve celui des relations humaines. Et le tableau que peint Keyes n’est guère joyeux. Pis, il semble indiquer que, quelle que soit la manière dont Charlie est traité, elle n’est pas convenable.
À première vue, on pourrait croire le roman manichéen dans le sens où le monde entier semble vouloir mener Charlie à mal : on le frappe, on l’abandonne, on parle de lui comme s’il n’était pas là, on se propose de l’aider à écrire une lettre d’amour pour en fait écrire des phrases salaces… Mais par la suite, on découvre d’autres catégories de personnages comme l’employeur de Charlie, Miss Kinnian ou le directeur du centre de détention d’attardés mentaux. Le premier se montre responsable envers Charlie bien qu’on dénote une pointe de condescendance et cette impression amère qu’il se met au-dessus de lui en le protégeant. Le troisième est un être compatissant et dévoué à sa tâche mais devenu mort-vivant et vide malgré sa jeunesse.

La relation de Charlie avec Miss Kinnian est l’une des plus complexes et des plus développées dans le roman : elle est la professeure, l’autorité et le fantasme avant que Charlie ne voie son QI tripler mais elle le reste d’une certaine façon même après les opérations et même si Charlie se permet de lui crier dessus. On s’interroge sur les motivations de ce personnage, sur les bases de son amour pour Charlie même : l’aimait-elle même avec un QI de 68 juste parce qu’il était bête mais vaillant ? Sa bonté cache-t-elle une faiblesse de caractère ? Paradoxalement, c’est le personnage stable qui est resté avec Charlie du début jusqu’à la fin ou presque, le personnage qui s’est donné pour mission de le soutenir jusqu’à l’abnégation. Un personnage qui permet de multiples degrés d’interprétation et qui représente une sorte de contrepoids pour Charlie : elle était l’intelligence suprême lorsque Charlie était étudiant attardé, elle semble enfin plus accessible lorsque l’intelligence de Charlie augmente un peu, elle se retrouve bien larguée derrière lorsque le QI de Charlie atteint 185 et enfin, elle s’efface complètement lorsque ce QI redescend aux alentours de 100. Tout au long du roman, on voit Charlie l’aimer sans réserve malgré sa relation physique avec une artiste bohème je-m’en-foutiste mais elle reste inaccessible.

Enfin, Charlie lui-même pose un regard sans pitié sur lui-même. De la honte lorsqu’il s’aperçoit en lisant ses anciens rapports mal écrits qu’il était constamment brimé et bafoué à la colère d’être ainsi traité, Charlie devient de plus en plus méprisant et est son premier juge. Cela se ressent dans le style d’écriture de l’auteur : extrêmement neutre, descriptif et sans aucune condescendance au début, il se pare par la suite de circonvolutions, de mots savants, de malice dans le plaisir de tromper son lecteur. Le gentil personnage auquel on était habitué, « le » bon vieux Charlie, devient un être effrayant, incomplet et hors de portée. Et ce, en dépit du contraste de son prénom familier et amical.

Ainsi, l’auteur introduit également le thème de la dualité dans son roman. Tout au long des comptes-rendus et quel que soit son QI, Charlie marche par projection. Il se rêvait intelligent et capable d’être au niveau de Miss Kinnian lorsqu’il était attardé. Et au fur et à mesure que son QI augmente, sa schizophrénie aussi. Il vit constamment avec l’impression d’avoir usurpé le corps du vieux Charlie, d’avoir investi son cerveau et par conséquent, à divers moments critiques de sa nouvelle vie, il hallucine et voit ce vieux Charlie debout en train de le regarder. Cela se répercute sur sa vie sociale, lorsque, par peur, il a envie d’uriner sur lui-même pendant une réception mondaine ou encore sur sa vie sexuelle, incapable d’avoir un rapport avec Miss Kinnian, qui est, pour le vieux Charlie, la professeure et pas encore une femme. La schizophrénie tient une place importante dans le roman en terme d’imagerie et d’émotions, mais au final, elle n’est abordée qu’un nombre limité de fois. On devine les conséquences sur l’esprit de Charlie plutôt qu’elles nous le sont montrées.

En réalité, le véritable conflit réside dans la conception de l’intelligence. Avant les opérations, Charlie ne devinait évidemment pas tous les obstacles psychologiques et psychiques qu’il allait rencontrer, croyant aveuglément que l’intelligence était tout ce qui définissait un homme. Par la suite, il reste tout de même relativement manichéen : son intelligence ou plutôt, ses connaissances encyclopédiques lui permettent d’entrevoir vaguement qu’il y a quelque chose au-delà du QI, qu’il lui faut plus d’expérience dans sa vie pour qu’il soit un être complet mais il n’en a pas pour autant la méthode. De ce point de vue, les problématiques de Keyes sont posées avec habileté : qu’est-ce que l’intelligence, à quoi mène l’entassement de connaissances, quelle est l’essence des relations quand l’intelligence est l’unique référent ? Néanmoins, je trouve que le roman, aussi génial et monumental qu’il soit, est un peu léger de ce côté. Les progrès réalisés par Charlie sont inégaux, notamment en terme d’amour, de sexualité et de relations humaines, mais on ne le voit pas toujours. Dans certains comptes-rendus, Charlie semble très omniscient et « complet » alors que quelques comptes-rendus plus tard, il se retrouve à nouveau perdu et sans repères sans qu’une quelconque régression nous ait été indiquée. De même, alors que Charlie le narrateur insiste sur le fait que toutes ses connaissances sont connectées et qu’il prend peu à peu conscience de sa vision étriquée du monde, l’auteur a l’air de séparer connaissances pures et psychologie. Charlie absorbe toutes ses connaissances, parle plusieurs langues, devient un expert en mathématiques, physiques, économie, voit le lien entre toutes ses matières, écrit un concerto pour piano mais curieusement, il a une approche basique des relations humaines. Loin de moi l’idée qu’il n’est pas possible d’apprendre quelque chose mécaniquement et sans âme, mais si Charlie est capable de se rendre compte de tant de choses, ses failles psychologiques ne me semblent pas tant justifiées. Bref, je trouve un étrange décalage entre son savoir et son être.

Pourtant, hormis cette petite lacune dans le roman, on retourne à d’autres sujets bien développés et bien maîtrisés, à savoir le regard des autres, la notion de normalité et la capacité de se réconcilier avec son passé. La normalité, Charlie ne l’atteint jamais, même quand son QI passe par la case 100. Son incapacité à s’ajuster, à appréhender le normal ainsi que le comportement des autres sont en cause. Il est constamment marginalisé car incompris. Encore une fois, Keyes brosse un portrait pessimiste des Hommes, qui refusent de comprendre ou dont les efforts sont limités. Les scientifiques qui ont aidé Charlie sont ridiculisés car le problème les dépasse ; quant à Miss Kinnian, elle applique une méthode de psychologie de comptoir avec des phrases censées être rassurantes mais au final vides de sens, type « il faut que tu sentes la réponse en toi, il faut que tu ressentes par toi-même ».

En ce qui concerne le passé, il est l’occasion de montrer un Charlie oscillant entre foi et dégoût. Il apprend plusieurs vérités au sujet de sa famille, sa mère hystérico-tyrannique qui refusait d’admettre son état mental, son père laxiste, sa sœur cruelle qui l’accusait à tort de chercher à lui faire du mal. Ces images fixes le hantent et modifient ses perceptions dans le sens où elles l’empêchent de voir que le monde change, que rien n’est inébranlable, que sa mère vieillit et devient sénile et que sa sœur grandit et devient une femme rangée et sincère. Le fossé est grand entre le monde de l’enfance et de l’adulte, entre le Charlie bête et le Charlie intelligent, et paraît alors impossible à combler. Et ultime ironie, Charlie se rend compte de tout ça, reconnaît les symptômes de la névrose, voire de la psychose, pour les avoir étudiés, mais ne peut qu’en être témoin, pas acteur.

Enfin, le roman se montre également très cruel envers le petit monde des scientifiques. Ici, ils sont dépeints comme des hommes normaux avides de reconnaissance, de célébrité et de gloire. L’époque à laquelle Des Fleurs pour Algernon a été écrit n’y est sans doute pas pour rien, mais 40 ans plus tard, on peut se dire que le tableau est exagéré. L’aspect psychologique est presque complètement occulté par les scientifiques, qui ne se soucient que des procédures d’opérations et de leurs résultats. Daniel Keyes en profite pour se moquer des protocoles utilisés dans la recherche, lorsque les scientifiques qui travaillent avec Charlie insistent sur le fait que ce dernier doit décrire à tout prix ses sentiments alors qu’il connaît à peine le sens de ce mot, lorsqu’ils s’acharnent à faire faire à Charlie des choses au-dessus de ses capacités. À travers les comptes-rendus de Charlie, l’auteur s’attaque aussi aux tests de QI, de personnalité type tests de Rorschach, aux conventions scientifiques et ainsi de suite. Si bien que Charlie retourne vers le seul être pour qui il éprouve de la sympathie : Algernon, la souris blanche qui avait servi de cobaye préliminaire et est devenue ultra-intelligente.

Pour résumer, Des Fleurs pour Algernon est un roman vraiment riche et intelligemment construit, entre autres, sur l’allégorie de la caverne de Platon. L’auteur a fait un formidable travail de reconstitution et d’organisation pour conter l’apogée et le déclin d’un être courageux à l’intelligence réduite et joue sur les parallélismes : entre le Charlie bête et le Charlie au QI élevé, dans sa relation avec les femmes, dans son amitié avec Algernon la souris et dans son rapport avec le monde scientifique allègrement écorché.

De ce fait, malgré la demi-tonne de thèmes abordés, grâce à l’écriture et à la structure du texte, le roman se lit facilement mais ouvre la voie à de nombreux questionnements. Il peut mettre mal à l’aise et ses phrases résonnent dans la tête même après qu’on a refermé le livre.
Bref, une œuvre coup-de-poing qui aurait gagné encore plus à être un poil plus épais mais une œuvre brillante, désespérée et magistrale.

Titre : Flowers for Algernon
Titre original :
Auteur(s) : Daniel Keyes
Traducteur(s) : VO
Éditeur : Harvest Books
Nombre de pages : 311
Prix conseillé : 7,20  €

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