Quand on a choisi sa famille

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Au début, ça a commencé comme une blague. 27 ans : l’âge où les rock stars meurent ou encore l’âge de la « vraie majorité » dans ma tête. Avec les mois, ce n’est pas resté une blague : je suis en train de faire une crise des 27 ans. Dans moins d’un trimestre, je vais basculer du côté des 30 ans, mais ce n’est pas le 30 lointain qui me fait peur, c’est bien le 27 tout proche. Amatrice de bilans en temps normal, autant dire qu’en ce moment, ce sont des compilations et des listes entières qui défilent dans ma tête.

Et à force de me remuer les méninges, je me suis rendu compte que l’angoisse venait aussi du fait que ça n’allait pas fort, côté famille. Ce qui signifie que j’ai l’impression de perdre en même temps un soutien qui a toujours été présent et qui m’aide à garder les pieds sur terre. Or, quand la cellule est en train d’éclater, j’ai l’impression que j’en suis responsable tout autant que j’en suis victime et que je vais éclater avec elle. Retour sur une histoire effroyablement banale...


Par « famille », j’entends mes parents ainsi que mes oncles, ma tante et ma grand-mère qui vivent en France. Pour correspondre au cliché de la fille unique, j’ai toujours délimité très clairement ce qui était à moi et ce qui était aux autres. Ma famille, c’était cet amas de personnes très soudées et solidaires avec qui je rigolais tout le temps. Elle m’en a fait voir de toutes les couleurs et j’ai cessé de compter les après-midis que je lui ai consacrés à m’occuper de paperasse administrative. Malgré tout, cette famille, je l’ai choisie et embrassée avec joie. J’en étais fière et ne comprenais pas du tout le calvaire des repas familiaux qui surgit chez certains à Noël. J’étais tout le temps fourrée chez mes grands-parents à naviguer d’un oncle à l’autre, parlant de romans anglais avec l’un, de mes cousines avec l’autre. Je ne voulais jamais partir, même.


Jusqu’à ce que mon grand-père décède et emporte avec lui ce qui nous liait. Sur le coup, je ne m’en étais pas rendu compte, ce n’est qu’aujourd’hui que je peux l’affirmer avec certitude. Mon grand-père n’était pas apprécié de tous pour des raisons que je ne détaillerai pas, mais c’était le représentant de l’autorité. Personnellement, je l’adorais. Quand sa vie l’a quitté, ma famille — ce qu’il en restait — a aussi dû quitter l’appartement qu’elle occupait depuis une dizaine d’années. C’était la fin d’une époque. Après ça, il y a eu un autre divorce et chacun a comme évolué en électron libre. J’étais aussi fautive, puisqu’avec mon déménagement-éloignement et ma vie personnelle, je me suis aussi beaucoup moins consacrée à mes oncles et tante. Mais est-ce que ma seule présence et mes blagues auraient suffi ?

Le coup de boutoir final, ça a dû être cette scission nette entre certains membres de ma famille. Avec le recul, je me dis qu’elle était inévitable, mais quand on nage dans cette impression de fusion, on ne voit pas l’inévitable. Aujourd’hui, j’imagine mal comment les morceaux peuvent être recollés avec de telles divergences d’opinions, une telle absence de réconciliation et plus cruel encore, une telle absence d’intérêt à se réconcilier. De mon côté, je continue à fréquenter tout le monde, comme si de rien n’était. J’ai bien tenté d’expliquer les raisons de cette scission, mais c’est peine perdue, l’orgueil est trop bien ancré en chacun. À moins que le fait que j’ai trouvé une autre famille a entamé ma motivation à recoller les morceaux.

Certes, je continue de voir mes parents au moins une fois par semaine, je pars en vacances avec eux mais moins longtemps, et on a de moins en moins de choses à se dire. Notamment parce que j’ai l’impression qu’ils désapprouvent tous mes choix de vie et notamment parce que je n’ai pas envie de les embêter avec mes soucis, aussi insignifiants soient-ils. C’est comme ça qu’au final, tout le monde en sait de moins en moins sur moi alors qu’avant, on se racontait absolument tout, n’importe où et n’importe quand. Je ne sais pas si je suis nostalgique de cette époque : elle n’aurait pas pu durer toute une vie, mais on aurait peut-être pu faire les choses autrement. Y aller progressivement ou alors, dès le début, être moins dépendants émotionnellement les uns des autres. La rupture aurait peut-être été moins dure.

Avant, quand on me demandait des nouvelles de ma famille, je répondais souvent du tac-au-tac avec un grand sourire ravi. Maintenant, je me contente d’un « ça va bien » et passe au sujet suivant.
J’ai bientôt 27 ans et je vais aborder le reste de ma vie avec l’impression d’avoir trahi ma famille, parce que j’ai l’impression de ne pas avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour la sauver.

4 commentaires:

  1. Dans ce que tu en décris, je vois une évolution somme toute normale d'une famille, l'éloignement est assez inévitable avec le temps, et le sera certainement un peu plus si un jour tu avais des enfants. Cela ne veut pas dire que vous vous ne vous aimez plus. Vous vous aimez autrement !

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  2. Oui, c'est banal, mais ça n'empêche pas que c'est triste. Je pense que le choc est d'autant plus rude que j'étais plus collée aux basques de ma famille que la moyenne et que la logique des choses voulait que je poursuive sur la même voie. En plus, cette scission n'a pas arrangé les choses. Argh ^^;;

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  3. Je pense que c'est d'autant plus difficile que tu as été la seule enfant au milieu de tous ces adultes, mais tu n'as pas à culpabiliser. Les enfants sont faits pour quitter le nid et il est bon de se monter égoïste. Ta vie d'adulte se fera avec ton compagnon plutôt qu'avec tes parents (ne serait-ce que parce que tu ne vis plus avec eux).
    La route est ardue mais la lumière est au bout ;)

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  4. Oui, c'est tout à fait ça !
    Mes parents - ma mère, surtout - ne concevaient pas trop que je fasse MA vie. Ma vie, c'était avec eux. Et c'est vrai que je me surprends à me dire d'une part que c'est égoïste de la part d'un parent de retenir son gosse, mais c'est aussi égoïste de la part du gosse de délaisser ses parents. C'est peut-être une vision des choses très chinoise/conservatrice ^^
    Merci d'être passée avec des encouragements :)

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