Comment déprimer un traducteur

, , 5 comments
Source
Le traducteur est un peu allumé, on s’en doute, mais il peut aussi faire preuve d’autres émotions : exaspération, pétage de plombs, dépression, rire nerveux, envie de mordre... particulièrement quand on lui pose les questions ci-dessous, masochistiquement classées par degré d’énervement croissant.

Tu traduis des romans ?
Les romans ne sont pas les seuls textes à devoir être traduits pour être compréhensibles. Il y a aussi les modes d’emploi, les brochures touristiques, les présentations d’entreprise, les communiqués de presse, les normes, les rapports financiers, les contrats, les bandes dessinées, les catalogues, j’en passe et des meilleures. Donc non, je ne traduis pas des romans, même si je ne serais pas contre, loin de là.

Tu dois être super forte pour traduire en anglais...
Un traducteur traduit vers sa langue maternelle, et dans mon cas, c’est le français. Cette question a le pouvoir de transformer le plus doux de mes collègues en bête enragée, mais pour le moment, je conçois que quelqu’un qui n’y connaît rien croit « naturellement » qu’un traducteur part de la langue qu’il maîtrise le mieux pour arriver à une langue étrangère. Mais cette démarche n’est ni logique, ni déontologique : un traducteur professionnel part de la ou des langue(s) qu’il a étudiée(s) et travaille dans sa langue maternelle, là où il a le plus de ressources (stylistiques, phraséologiques,...).

Ça doit être difficile de traduire en même temps que les gens parlent...
En effet, pour en avoir un peu fait, ça l’est. Mais ce n’est pas le métier du traducteur. Pourquoi le film où Nicole Kidman surprend une conversation au siège de l’ONU s’appelle L’Interprète ? Parce qu’elle y est interprète. Passons sur la qualité de ce film et venons-en au but : le traducteur écrit, l’interprète parle. Pas pareil.

Tu me traduis [...] ?
Variante plus condescendante : Toi qui es traductrice, tu saurais me dire comment on dit [...] ?
Oui, peut-être, non, à d’autres. S’il arrive qu’on ait une inspiration foudroyante, la plupart du temps, on pèse chaque mot que l’on écrit et on ne crache pas à la demande des mots ou des phrases.
Plus important encore : c’est extrêmement rare qu’il n’y ait qu’une seule façon d’exprimer les choses, un traducteur ne va donc pas vous énoncer de but en blanc une vérité absolue.

Ah, l’humour/les chansons/les jeux de mots, c’est intraduisible !
Et pourquoi donc ? Un traducteur ne traduit pas que des mots (c’est la base), il traduit du sens : l’esprit du message. Alors soit, si on traduit littéralement un jeu de mots, il n’y a pas beaucoup de risques qu’il fonctionne tel quel, mais qu’est-ce qui empêche d’inventer un jeu de mots équivalent en termes de registre, de langage, de capacité à faire rire ? Pareil pour l’humour et les chansons : il est toujours possible de créer dans sa langue maternelle quelque chose qui suscite les mêmes émotions et réactions.

Ma cousine est bonne en langues, tu lui conseilles de faire traduction ?
Je ne sais pas, je ne suis pas ladite cousine. Elle aime chanter en anglais, regarder Game of Thrones sans sous-titres et a eu 18 au bac ? Très bien pour elle. Mais est-ce qu’elle est vraiment intéressée par le passage d’une langue à une autre, avec tout ce que cela implique : références culturelles, clarté, rythme de la phrase, terminologie ? Est-ce qu’elle aime triturer des phrases dans sa langue maternelle et les retourner dans tous les sens ? Est-ce qu’elle aime sa langue maternelle tout court ?

Moi, je suis bilingue, je n’ai pas besoin de traduction.
Comme c’est présomptueux ! Le bilinguisme, le vrai, c’est quand même être à l’aise dans une langue comme une autre, disposer de la même richesse de vocabulaire et d’expressions, spontanément, être au même niveau dans deux langues différentes. Et ce n’est pas toujours le cas des enfants nés dans des familles mixtes ou qui ont beaucoup voyagé, comme on pourrait le croire, et ça se voit surtout à l’écrit. Et quand bien même on serait bilingue, il resterait... oh, environ 6000 autres langues qu’on ne connaîtrait pas.

Faut vraiment faire des études pour être traducteur ?

Réponse polie : oui, il y a des méthodes à acquérir. Les études de traduction, ce ne sont pas des études de langues, on arrive normalement déjà avec des connaissances linguistiques. On apprend la méthodologie de la traduction, la recherche terminologique, les méthodes de recherche, les pièges à éviter. Donc oui, il faut vraiment faire des études pour être traducteur. En France, on peut — malheureusement — se dire traducteur sans avoir fait des études dans le domaine. Deux solutions : on est naturellement doué, on apprend sur le tas et les choses ne se passent pas trop mal, ou alors on a plus de mal, on se casse les dents, on livre des traductions qui ont honte d’être appelées « traductions », on fait pleurer les relecteurs et on fait du mal à la profession.

Ah ouais, traducteur ? C’est une bonne idée pour compléter ses revenus, ça !
Personnellement, c’est mon métier à plein temps. Si je veux compléter mes revenus, je vends des livres et des vêtements. Donc non, par pitié, pas de traduction le soir devant la télé ou le week-end en se grattant les pieds, pour « mettre du beurre dans les épinards » (en plus, après, les mains ne sentent pas très bon). La traduction est un métier sérieux, qui demande du temps et de la rigueur, et qui ne devrait pas être considéré comme un petit plus.

Et sinon, c’est quoi ton vrai métier ?
Traductrice le jour, super-héroïne la nuit bien sûr. La traduction, c’est un métier comme tous les autres. Exit l’image du traducteur qui travaille pépère sur l’herbe en pianotant sur son clavier ou de l’étudiant qui traduit des thèses pour arrondir ses fins de mois. La traduction manque de reconnaissance et pourtant, elle est essentielle dans tous les aspects de la vie : le menu du restaurant quand on va à l’étranger, le manuel d’utilisation du lave-linge dernier cri qu’on s’est offert, les directives envoyées par le siège de son entreprise...

Question bonus : Ah, t’es traductrice, tu fais du japonais ?
Ça veut dire quoi, « faire du japonais » ? Je prends des cours de japonais, oui, mais je ne produis pas du japonais, je ne traduis pas en japonais, je ne traduis pas depuis le japonais et je ne traduis pas non plus vers le japonais. D’ailleurs, je suis d’origine chinoise.

C’est tout pour cette fois, je me suis suffisamment auto-énervée comme ça :)
Et je me rends compte, honteusement, que j’avais déjà rédigé un billet similaire !! Comme quoi, on ne guérit jamais de sa condition de traducteur.

5 commentaires:

  1. J'avoue qu'on m'a souvent parlé comme ça aussi.
    Et pour la question du bilingue, je déteste ce mot parce qu'on apprend toujours de nouveaux mots, de nouvelles tournures de phrases. Enfin, c'est ce que je pense.
    J'ai moi aussi fait des études de traduction en LLCE mais je dois avouer que j'ai eu beaucoup de mal à faire du boulot "propre" au début... Le travail à l'école et dans le vrai monde du travail est vraiment différent. C'est super dur de trouver des phrases qui tiennent la route parfois...

    RépondreSupprimer
  2. Ouais, ouais, c'est universel hélas T_T
    Quelles que soient tes langues de travail, quel que soit le type de support que tu traduis, t'y as droit.
    Et effectivement, les filières LLCE et LEA (ce que j'ai fait) ne préparent pas au monde du travail. Petit choc quand je me suis retrouvée en Master pro.

    RépondreSupprimer
  3. C'est vrai qu'en fac, on n'est pas préparé à l'univers du travail. J'ai dû trouver moi-même mes méthodes de travail et je dois dire que je n'étais pas toujours satisfaite de mon boulot. Mais bon, quand on doit traduire 2 animés par jour pour suivre un rythme de fou, on ne peut pas toujours peaufiner ça au poil... Je m'en suis rendue compte quand j'ai fait ma petite expérience de trad indépendante qui m'a montré que je pouvais prendre mon temps pour rendre un boulot plus abouti.
    Rho j'ai trop envie de retraduire des trucs. Surtout des animés mais bon, c'était une place en or que je ne retrouverai sûrement plus... Bah, advienne que pourra !

    RépondreSupprimer
  4. Ah ouais, 2 par jour o_o
    Ne perds pas espoir, tu retrouveras quelque chose d'intéressant, on parle de TRADUCTION !

    RépondreSupprimer
  5. Oui 2 par jour et payée au lance pierre apparemment mais bon, je suis devenue une pro après, j'en faisais 4 par jour de moi-même ce qui me permettait de prendre une avance confortable pour remanier mes trads avant de les envoyer. Oui, je sais, je suis une folle furieuse XD
    Oui, je verrai bien. On m'a même contactée pour faire de la trad indépendante, mais comme je suis en congé parental eh bien ce n'est pas possible XD

    RépondreSupprimer