In the Walnut (Toko Kawai)

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Ces temps-ci, les séries manga que je suis ou ai suivi se vendent tellement mal que j’ai envie de rédiger des (mauvais) publi-rédactionnels pour les encourager. Je serais tentée de crier : achetez Simple comme l’amour, Samidare, Kids on the Slope et… In the Walnut !

   
© Visuels empruntés à l’éditeur, Taifu Comics



Bon… sauf qu’avec In the Walnut (ITW), je ne serais pas très honnête puisque je ne connais pas du tout sa situation commerciale et que le titre souffre de quelques défauts… que je vais m’efforcer de gommer ! Je précise cependant que ça faisait bien longtemps que je n’avais pas lu de yaoï et que je suis, du coup, plus indulgente qu’à l’époque où je bouffais de tout en scanlations. Sans parler du fait que j’ai lu cette série un après-midi totalement « régressif », chouchoutée par mes parents et tout. Comme une vraie ado ^^

Pour pouvoir terminer en beauté, je commence par les points noirs de cette mini-série en 3 volumes qui suit un marchand d’art et ses tribulations. Comme le titre ne le laisse pas deviner – remarque, il est tout à fait approprié : D – In the Walnut est le nom d’une galerie d’art perchée sur une colline et dont le propriétaire, Hideo Tanizaki, baigne dans des affaires plus ou moins louches, entre contrefaçons et petits tours de passe-passe. Son copain/sex-friend, Sôhei Nakai, lui, cumule les petits boulots dans l’audiovisuel : monteur, caméraman, etc.

Le principal reproche qui a été fait à la série, c’est qu’elle n’est pas tout à fait du yaoï, et c’est vrai. Mais ça ne me gêne pas le moins du monde. On a un monde adulte, avec des gens qui ont plus de 15 ans (mais moins de 30, malgré les apparences), dans des relations plus ou moins sérieuses. C’est plutôt réaliste sur ce point. Ce qui l’est moins, c’est bien sûr le personnage de Tanizaki, faussaire extraordinaire, peintre surdoué, grande gueule-cœur de pierre qui réalise de temps à autre, mais toujours avec nonchalance, de petits miracles. Mais c’est pas parce que c’est un homme bien, hein, surtout pas ! Pour les habitués du genre, rien de nouveau dans ce type de personnage beau gosse et dominant. Pour les autres, il aura peut-être tendance à taper sur le système. De mon côté, j’ai plutôt apprécié ce seme en puissance, malgré les clichés qu’il véhicule : nonchalance, froideur, côté diabolique, gêné lorsqu’il fait le bien. Le tout n’est pas très crédible mais obéit à la logique du yaoï.

Et puis, révolution suprême, contrairement à ce que montrent les couvertures, Tanizaki est blond ! C’est Nakai qui est brun. Les connaisseurs sauront de quoi je parle… Malgré tout, l’auteur a cherché à faire original, puisqu’elle montre un mec de yaoï un peu crade sur les bords, qui ne se change pas souvent (en même temps, c’est toujours sexy, une chemise entrouverte et à moitié rentrée dans un pantalon en cuir, sans sous-vêtement) et n’aime pas trop se raser… ce qui se traduit par quelques petits points sur le menton pas franchement réussis. Par la suite, l’auteur donnera au héros plus d’occasions de se raser de près et de s’habiller chic, et le fameux début de barbe disparaîtra, évidemment… Une question me taraude cependant : la cigarette coincée entre les lèvres de Tanizaki est-elle plate ?! Ou est-ce une cigarette électronique ?

Face à Tanizaki, nous avons Nakai, qui a le même âge (soit 24) (bouhouhou, sales… jeunes !), encore plus archétypique, puisque c’est le uke tout joyeux, légèrement boudeur et frondeur, qui accepte de « payer nature », etc. Ceci dit, son apparente insouciance – car au détour d’un regard, d’une phrase, on comprend qu’il n’est pas stupide même si on avait des doutes au début – est plutôt rafraîchissante. Il ne se fait pas kidnapper ou violer, tout va bien là-dessus. Ça peut lui arriver de tomber littéralement sur la tête et de causer des frayeurs à son partenaire pas si stoïque que ça ou de vouloir aider un enfant inconnu juste parce qu’un enfant, c’est mignon, autrement, il est à peu près crédible dans sa naïveté. Et puis il est brun.

Le duo de personnages est donc plutôt réussi, on n’est pas face à la sempiternelle dichotomie dominant/dominé, les caractères alternent, les hommes se comportent en hommes et surtout, en adultes. Du coup, sans aller jusqu’à parler de coup d’État, on peut quand même dire que c’est assez agréable de ne pas toujours savoir sur quel pied on danse avec ces deux-là.

Du point de vue du cadre, rien de nouveau sous l’horizon. Vous trouviez que dans les manga en général, c’était bien chouette de tenir un petit café occidental, d’ouvrir un restaurant gastronomique italien ou de vendre des fleurs ? Eh bien, ITW, c’est pareil. Quand on est galeriste, on dort souvent et on fait tourner sa boutique avec quelques coups d’éclat. Sinon, le reste du temps, on fait des expos et des vernissages. Peut-être que les journées durent plus de 24 heures dans cette galerie somme toute pépère. Je médis, mais en fait, l’auteur a pris soin d’égrener dans les pages de son œuvre pas mal d’explications sur l’art et mieux, sur le monde de l’art : magouilles, contrefaçons, ego de l’artiste, tout y passe… avec plus ou moins de talent.

En matière de contrefaçons, on a le classique mais efficace « pigment qui n’existait pas à l’époque où le tableau aurait été peint », le faux par l’artiste lui-même ou encore le tableau sous le tableau. À noter que les faux sont souvent apportés par des femmes vénales et/ou un peu stupides ^^;; Seule une ou deux filles intéressantes font leur apparition mais s’évaporent aussitôt. Au niveau de la trame scénaristique, certains chapitres m’ont passionnée malgré leur linéarité, d’autres m’ont barbée, comme le fameux Ange oublieux de Paul Klee. Il faut aussi souligner les nombreuses coïncidences heureuses qui permettent aux histoires de trouver un dénouement à chaque fin de chapitre mais globalement, l’auteur s’en sort bien et alterne suffisamment les intrigues. Le tout ne casse pas trois pattes à un canard mais sa passion de l’art est contagieuse et on apprend plein de petits détails sur les grands artistes, de Fra Angelico à Miro, et on s’amuse à déchiffrer les artistes fictifs sortis de l’imaginaire de Kawai.

Néanmoins, la grosse faiblesse de ITW réside selon moi dans la narration. Outre le fait que les personnages changent assez souvent de tête et deviennent beaucoup plus fins et délicats avec le temps, c’est-à-dire que comme tous les héros de yaoï, ils rajeunissent, on a aussi des petits soucis de rythme et de temporalité. Rien qui rende la série incompréhensible mais cela m’a parfois gênée de ne pas avoir de décors ou de chronologie bien établie. De plus, c’est peut-être moi qui ai perdu des habitudes, mais il m’a semblé ardu de comprendre qui parle et de quoi. N’y allons pas par quatre chemins : la traduction, signée Émilie Nogaro, y est pour beaucoup (alors que j’adore son travail sur Adekan, par exemple !). Beaucoup d’expressions bien japonaises, des phrases hachées et peu claires et des dialogues pas très raccord rendent la progression parfois malaisée malgré un ensemble plutôt dynamique et une ambiance bien retranscrite.

Mais encore une fois, cela tient tout autant au découpage qu’aux dessins qu’au texte. Moi qui n’ai jamais réussi à finir un volume de Gokinjo Monogatori de Ai Yazawa parce qu’il y avait trop d’apartés, j’ai dû m’accrocher pour lire tous les petits textes en dessous, à travers et au-dessus des phylactères, même quand il n’y avait marqué que « Oh, ils ont l’air bon, ces gâteaux ! ». Selon mon état de concentration, la lecture a été plus ou moins fastidieuse, mais malgré tout, on s’y retrouve bien et l’auteur retombe toujours à peu près sur ses pattes. Dommage que le dessin, qui avait sa touche d’originalité dans un monde de répliques yaoï, devienne au fur et à mesure plus conventionnel jusqu’à ce que Tanizaki et Nakai incarnent le bishônen de base.

Et pour clore le chapitre des défauts, je ne peux pas omettre la fin. Autant le dire tout de suite : il n’y en a pas. L’histoire s’arrête brusquement sans réelle conclusion, sans perspectives d’avenir, rien. L’auteur semble avoir décidé aléatoirement d’arrêter sa série à un point banal de l’histoire, entre deux mystères à résoudre. Je savais que la série était en 3 volumes mais ai malgré tout été surprise et ai tourné frénétiquement les pages pour vérifier la pagination. La dernière fois que j’ai eu une impression d’inachevé aussi forte, c’était avec Zero One, un manga sur les jeux vidéos édité chez Panini Comics, et c’est trèèèèèèès vieux. Ceci dit, une fois qu’on s’est fait à l’idée qu’il n’y a pas de point final, on passe aux histoires bonus avec délice et on se dit que la vie continue pour nos deux héros qui auront au moins progressé dans leur relation et leurs sentiments. Quelques questions restent en suspens, mais franchement, elles étaient d’un intérêt limité (personnage du grand-père métis français de Tanizaki, etc.).

Passons à présent aux nombreux points positifs ! Déjà, les héros, même s’ils n’ont qu’un quart de siècle, sont en réalité plutôt âgés pour un manga : D Du moins, ils sont relativement matures/adultes : sortis de leurs études, avec des problèmes d’argent, des histoires sentimentales ou sexuelles à leur compteur, bref les thématiques sont adultes, alléluia ! Exit donc les situations où les gens rougissent lorsqu’ils se frôlent, lorsqu’ils se croisent du regard ou échangent un fameux baiser indirect. D’ailleurs, Tanizaki est plutôt du genre à demander à tirer un coup pour dire bonjour. L’auteur est, semble-t-il, plutôt connu pour des titres crus, et ça se ressent. Pas de chichis, pas de préliminaires.

En contrepartie – ce qui a peut-être déçu les fans – c’est l’absence de scènes sexuelles. Le couple est dans une certaine routine, il n’y a pas de rival survenu du passé, ce que j’ai adoré, et du coup, aucune planche suggestive. Je me rappelle de quelques extraits de sex-tapes tournées à l’époque où nos héros étaient étudiants, mais bon, on ne voit pas grand-chose. Personnellement, je trouvais que les lieux communs abondaient tellement dans les yaoïs que ça m’a plu de n’avoir qu’un dos par-ci, une hanche par-là. J’ai même fait l’acquisition de cette série parce que je savais qu’elle laissait la part belle à l’art et au quotidien.

Les amateurs de phrases tendancieuses auront de quoi se mettre sous la dent avec le personnage de Nakai qui « sait y faire avec les personnes âgées »
(entre gérontophiles, on se comprend), aimerait goûter au « truc blanc » au resto, a « grandi avec les chèvres »… Les situations insolites et drôles sont donc plutôt nombreuses et m’ont pas mal amusée. Il faut bien se mettre en tête qu’on a là un couple relativement établi, sans triangle amoureux, avec juste un soupçon de mystère, mais rien de rocambolesque ou grandiloquent. Exception faite des quelques magouilles de Tanizaki, la vie est plutôt douce dans ITW, et comme dans nombre de yaoïs, sans homophobie. Malheureusement totalement irréaliste, mais parfois agréable. C’est d’ailleurs intéressant de constater que l’homosexualité y est plutôt vue comme une tendance, puisque Tanizaki dit être « ce genre » d’homme et que Nakai fait à peu près ce que Tanizaki lui demande. On adhère ou pas à cette vision des choses, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle est complètement ancrée dans les codes yaoï. Comme d’habitude, ce yaoï n’est pas un guide de l’homosexualité, mais des successions d’histoires fantasmées, dans un monde un peu enchanté. Ça fait du bien, parfois.

Je reviens sur le dessin qui, malgré ses évolutions, reste agréable à l’œil. Les personnages, facilement identifiables, sont du genre longiligne. L’auteur semble s’être plus appliquée pour Tanizaki malgré sa garde-robe réduite, lui collant nombre de détails comme la fameuse cigarette plate, les lunettes, les microscopiques poils de barbe et le fameux cuir. Nakai est un peu plus bâclé, c’est le mignon de base, souriant, cheveux lustrés, fins et plus petits que son copain. Avec le temps – l’auteur a sorti un volume par an – apparaissent des trames, d’autres petits détails, des ombres, un trait plus fin, etc. qui donnent de l’épaisseur aux graphismes, mais au détriment de l’originalité physique des personnages. Pour cela, il suffit de comparer les couvertures…

Bien sûr, comme ITW parle d’art, Toko Kawai en a aussi profité pour reproduire dans le même style de grands chefs-d’œuvre comme les Anges de Klee ou des Picasso. Elle s’est au passage livrée à des exercices de style en dessinant à la façon de Renoir ou Gainsborough. Sans oublier les magnifiques cadres qui les ornent… Cerise sur le gâteau, toute sa passion pour l’art et l’Histoire de l’art transparaît dans ses postfaces où elle détaille la bibliographie consultée et les œuvres introduites. Un vrai plaisir à lire.

Au final, j’ai accroché à ITW parce que l’histoire est sans chichis, qu’on est loin des bluettes adolescentes, une expression que j’applique même à certains titres hardcore car le schéma reste le même : jeune ingénu se fait débaucher contre son gré par homme viril et mystérieux. Ici, on est entre adultes consentants, pas toujours parfaits, avec une trame scénaristique qui tient la route. Malgré tout, on n’est pas perdus car quelques clichés se retrouvent. In the Walnut joue à merveille sur les deux tableaux pour proposer une histoire mature, généralement bien ficelée, pleine d’humour et de situations absurdes, avec des précisions culturelles et artistiques fondées et qui tiennent la route si on accepte de faire fi de quelques hasards bienheureux.
Un titre que je relirai avec plaisir et qui m’a donné envie de me plonger dans le monde du yaoï.
 
Titre : In the Walnut
Titre original : Kurumi no Naka
Auteur(s) : Toko Kawai
Traducteur(s) : Émilie Nogaro
Éditeur : Taifu
Nombre de pages : ~250
Prix conseillé : 8,99 € (série en 3 volumes)

2 commentaires:

  1. Ah bah je comprends mieux pourquoi je ne pouvais pas commenter, j’étais sur l’autre qui est un peu plus nébuleux pour moi en terme de commentaires.
    Je choisis donc cet article sur le yaoï pour mon premier commentaire.
    Bon, je ne cours pas du tout après ce genre, le style de dessin me rappelle assez kazumi Ôya du coup. Mais non je sais que je n’accrocherai pas au thème. J’ai essayé et je n’ai jamais pu me mettre dedans.

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    1. Tu étais sur LiveJournal ? Oui, c’est pas l’interface la plus facile d’accès.

      J’ai regardé les dessins de Kazumi Ôya, c’est vrai qu’il y a un air, bien que son graphisme me semble plus doux.
      Ce n’est pas révolutionnaire, mais pas trop mal, y a de petits détails qui changent des mangas du genre.

      Enfin, je comprends que ce ne soit pas la tasse de thé de tout le monde ^^

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