Un drôle de rapport

, , 3 comments

Source

Je ne suis pas cupide. Je ne suis pas vénale. Je ne suis pas radine.
Et pourtant, je me suis rendu compte on m’a fait rentrer dans le crâne récemment que j’avais malgré tout un rapport bizarre avec l’argent. Un rapport malsain, même. Alors je me suis creusé ce fameux crâne pour savoir d’où cela pouvait venir et j’ai fait mon auto-analyse.

Je précise que je n’ai pas de tabou relatif à l’argent, je n’aurais aucun problème à communiquer mon salaire si on me le demandait en tout bien tout honneur (dans la vraie vie hein =D), et que du fait de mon éducation, je pourrais dire certaines choses choquantes sur le sujet. C’est la raison pour laquelle j’ai tant attendu avant de rédiger un post, mais j’avais besoin de mettre les choses à plat.

Bon, et qu’est-ce que j’ai découvert en m’allongeant sur mon divan ?

Déjà, un fait flippant : je suis ma propre psy et j’ai mon divan imaginaire. On parlera névrose un autre jour, ceci dit.

Aussi loin que je m’en souvienne, celui qui a un rapport pas net avec l’argent, c’est mon père. Ce n’est pas méchant : on le lui dit tout le temps et il en est conscient même s’il ne l’avoue pas. Du temps où il travaillait, ses recettes étaient essentiellement en espèces et le soir, il me faisait penser à Picsou avec ses pièces. Mais on sait pourquoi il est comme ça et on n’essaie pas de le changer : il s’est retrouvé orphelin vers ses 10 ans et a fait ce qu’il a pu pour vivoter et survivre, alors les réflexes restent, forcément. C’est certes un peu flippant et un peu irritant, mais s’il a besoin de compter, de faire ses comptes et de dresser des listes pour se rassurer, ce n’est certainement pas à moi de le juger. S’il est un peu radin, il ne l’a plus été avec moi depuis très longtemps et je lui en suis plus que reconnaissante.

Mais moi, quelle excuse j’ai pour être comme lui ? Je suis née en France et pas au Cambodge, on ne roulait certes pas sur l’or (c’est un euphémisme) mais la situation s’est améliorée petit à petit et depuis 15 bonnes années, je ne manque de rien. Alors pourquoi cette inquiétude de manquer d’argent, ce besoin de compter mes dépenses, ces dépenses absolument inutiles parfois, cette envie de dépenser et d’épargner à la fois ? Retour en arrière...

Jusqu’à mes 10-12 ans, je n’avais pas autant de choses que mes camarades, mais je n’ai pas été discriminée pour ça car j’avais quand même l’essentiel : à manger. Chaque cadeau que mes parents me faisaient, je le chérissais et le gardais des années. Pour certains, je me rappelle encore de leur prix en francs ! Je n’ai jamais trop réclamé car je savais que l’argent, mes parents le ramenaient à la sueur de leur front, comme beaucoup évidemment, mais il m’arrivait de réclamer irrationnellement des choses inutiles. Enfin, inutiles maintenant que je suis une grande, sûrement hyper importantes à l’époque. Comme ces bracelets gris trop moches et trop chers qui me bouffaient la chair, par exemple.

À mon adolescence, j’avais de l’argent de poche. Une jolie somme : 200, puis 300 francs. Je le dépensais essentiellement en mangas mais mon autre vice, c’était Internet. À une époque où les forfaits se comptaient en heures, je dépassais allègrement les bornes en infligeant à mes parents des hors-forfaits de centaines de francs. J’ai été privée d’argent de poche pendant un an, le temps de « rembourser » mes excès. Ça n’a pas été agréable mais je comprenais parfaitement la décision de mes parents et ça a agi comme un électrochoc pour moi : non, le forfait Internet, comme l’argent, ne vient pas en quantité illimitée. J’ai alors appris à planifier parfaitement mes dépenses et à anticiper mes achats du haut de mes 15-16 ans. C’est d’ailleurs la période que j’estime la plus saine : j’achetais ce que j’avais à acheter, m’offrais quelques bonus, le reste allant en épargne. Forcément, quand on n’a que des bouquins à financer et un McDo ou deux de temps en temps, c’était simple.

Est venu ensuite le temps des premiers boulots. Mon tout premier, caissière, n’a pas provoqué de crise existentielle : je bossais simplement pour financer mon séjour linguistique en Angleterre, avec l’aide de mes parents et de l’État. En Angleterre, ça se passait correctement : je n’épargnais pas car la quasi-totalité de mon argent allait dans mon loyer. Mais je n’avais pas l’impression de me priver atrocement et de toute façon, j’étais soit en train d’étudier très sérieusement dans ma chambre, soit en train de faire mon stage en bibliothèque. Là encore, je me sentais assez maîtresse de mon budget.

Du coup, le « dérapage » a dû commencer lorsque j’ai pris mon indépendance financière (si mes parents lisaient ça...), soit quand j’ai bossé comme hôtesse d’accueil. C’était un mi-temps pas trop mal payé, pendant un an, ce qui faisait une somme rondelette pour quelqu’un qui vit chez ses parents. Avec ma mémoire de poisson rouge, je me sens incapable de dater précisément les événements, mais je pense qu’un déclic s’est produit à ce moment-là : cet argent que je gagnais, il était à moi et je n’avais pas de compte à rendre, pas de culpabilité à avoir en le dépensant. Je me suis offert petit à petit des choses dont je rêvais depuis toute petite, j’ai fait des cadeaux à mes parents, je me suis lâchée progressivement et je me le suis permis parce qu’il me restait toujours de l’argent en fin de mois. Mes deux besoins primaires étaient donc satisfaits : dépenses et épargne.

Ensuite, je suis allée coloniser peu à peu l’appartement de mon compagnon, toujours en bossant et en poursuivant mes études. Même train de vie, je gagnais même un peu plus, on avait un loyer ridiculement bas pour l’endroit donc c’était bouquins et restaurants à gogo. Et j’arrivais à mettre 500 € de côté par mois, je me demande bien par quel miracle ! Bref, la belle vie, aucune privation et toujours des réserves. Quand je dis que mon rapport est malsain... j’ai toujours cette obsession d’avoir les deux, sûrement à cause de/grâce aux enseignements de mon père, qui étaient une litanie pour moi.

Sauf que, vivre chez son compagnon, ce n’est pas exactement vivre avec, et comme je faisais encore des allers-retours chez mes parents, je n’ai pas réellement eu cette phase avec un loyer à payer, les courses à faire et les factures à régler. Pour grossir le trait, j’étais la partie entertainment du couple, ce dont je ne suis aujourd’hui pas fière. Si je pouvais faire les choses autrement, j’aurais peut-être attendu avant de me détacher de mes parents pour emménager pour de bon avec mon compagnon, en payant la moitié du loyer comme il se doit.

Ça ne s’est pas passé comme ça, puisqu’on a sauté directement à la case achat d’appartement et j’ai commencé à mieux gagner que lui (un autre jour, je parlerai de la frustration de voir quelqu’un doué dans son domaine être freiné parce que la France est un pays à diplômessss !). Il allait de soi qu’on allait tout partager, de l’emprunt aux charges de copropriété, en passant par l’électricité. Petit à petit, j’ai augmenté à 60 % ma part de dépenses, histoire que lui ne soit pas asphyxié par les dépenses du ménage.
Tout allait bien... sauf que comme je suis un peu bêta, je n’ai pas ajusté mon train de vie en conséquence. C’est-à-dire que je continuais de me faire plaisir sans trop réfléchir alors que mon salaire n’avait pas non plus doublé. Comme je n’ai pas des goûts de luxe — je m’offre des bouquins, du thé, des produits de maquillage, des fringues, pas des voitures de luxe — je ne l’ai pas vu tout de suite, quand bien même je faisais mes comptes à chaque fin de mois. C’est seulement en voyant mon épargne se réduire à peau de chagrin que je me suis réveillée et aujourd’hui, je n’en suis pas fière du tout !

Bien sûr, je ne suis pas en surendettement, pas à découvert, pas en train de crever la dalle, mais l’alarme dans ma tête s’est déclenchée bien trop tard. Comment moi, à qui on a toujours inculqué la simplicité et l’importance de l’épargne, j’ai pu me laisser aller à ce point ? Quel intérêt de m’offrir plein de petits trucs si c’est pour me faire des cheveux blancs ensuite parce que je n’aurai pas mis un quart de mon salaire en épargne ? Aucune idée, j’imagine que je me suis laissée emporter sans trop réfléchir. Et je regrette assez amèrement le temps où je contrôlais bien mon budget. Bien sûr, je suis passée de 2 postes de dépenses à au moins 10, mais ce n’est pas une raison : j’ai grandi, voyagé, vécu seule, j’aurais dû voir les choses venir.

Ce qui me fait arriver à mon rapport avec l’argent, que je qualifie de malsain. Je ne pense pas glorifier l’argent (peut-être qu’une personne extérieure en aura une autre lecture) mais l’argent est un sujet qui me stresse trop. Je fais la liste de mes dépenses, je les classe, je fais des pourcentages et je ferais même des camemberts si j’en avais la place dans mon cahier. À mes heures les plus sombres, il paraît que je n’ai que ce mot à la bouche — la grande classe, hein. La peur d’en manquer revient vite, mais je ne parviens pas non plus à vivre dans le dénuement (tout relatif) de mon adolescence, car je ne me « nourris » plus que de livres et de McDo. Je n’accuserai pas non plus le méchant capitalisme de me pousser à la consommation : je suis responsable et je suis censée trouver mon propre équilibre entre une trop grande privation et la tendance « cigale » qui me révulse encore plus.

Maintenant, j’en reviens donc à mes techniques d’ado : anticiper au maximum mes dépenses et m’en tenir à la somme que je leur ai allouée. Je fais aussi mes dépenses dites de « loisirs » une fois en début de mois et une fois en fin de mois, pour me cadrer pendant le mois. J’ai ainsi l’impression de reprendre le contrôle de mon porte-monnaie. Mon côté adulte ne sait pas trop que penser quand sa banquière lui dit qu’épargner 300 à 400 € les bons mois, ce n’est pas trop vilain par rapport au salaire, mais bon, il me semble que je pourrais faire mieux. En tout cas, peut-être que c’est parce que ma vie tourne autour de ça en ce moment, j’ai l’impression que j’y arriverai grâce à nos compagnons à quatre pattes, qui constituent une excellente raison de me responsabiliser et de me réguler.

Comme quoi, ce n’est pas toujours une mauvaise chose de retomber dans l’adolescence :)
Welcome to real life.

3 commentaires:

  1. je ne vois pas en quoi c'est malsain en fait ta façon d'être face à l'argent.
    tes parents t'ont inculqué que l'argent ne tombe pas du ciel, qu'il faut le gagner durement, et que comme il fond comme neige au soleil, il faut être très prévoyant !
    je trouve ta démarche très saine en fait. même si à un moment, tu t'es perdue, mais c'était le contrecoup de ce que tu avais vécu auparavant, une sorte de prise d'indépendance et de prise de pouvoir sur le sort de TON argent.
    mes parents sont comme les tiens, ils ont trimé et triment toujours pour gagner leur vie, un € est un € durement gagné et il est bon de pouvoir en épargner pour les jours à venir, pour les coups durs. quitte à ne pas profiter.
    moi au contraire, je suis une dépensière irraisonnée, qui a frôlé à un moment (étudiante où je dépensais le quintuple du tout petit peu que j'avais) l'interdit bancaire (je te laisse imaginer la panique à bord !), et qui même aujourd'hui, si j'arrive à mettre un peu de côté, est capable de tout claquer en 15 jours (tout est quand même payé hein, maison, emprunts, impôts tout ça)
    donc tu vois, je trouve que tu gères bien en fait !

    RépondreSupprimer
  2. Tu sais, je dois dire que je suis un peu comme toi : j'ai eu un salaire assez bon surtout cumulé avec celui de mon homme quand nous nous sommes installés dans notre appart ensemble. Adieu vie de jeunes étudiants, bonjour vie de jeunes actifs ! Nous sommes peu dépensiers. C'est à dire que nous arrivons à épargner pas mal les bons mois. Mais je dois dire que quand ça me prend, je peux devenir un vrai panier percé, surtout quand j'avais une épargne assez rondelette devant moi.
    Maintenant, je culpabilise quand je m'achète un truc hors budget et je rogne beaucoup sur mes propres loisirs. Genre je rêve de me payer de quoi faire des tifaifai pour mes gosses, mais comme ça coûte dans les 150 euros de budget pour faire les choses vraiment bien, je repousse parce que je dois habiller les pious, les nourrir et faire un cadeau de retraite à ma mère. Pas simple quand on a été habituée à parfois dépenser sans "compter" pour des petites choses comme mes livres chéris. Mais bon, j'en prends mon parti et je tente de devenir une maman responsable qui laisse passer les besoins de ses enfants avant les siens.
    Donc, non, je ne te trouve pas malsaine vis à vis de l'argent même s'il faut savoir ne pas trop y penser et rester positif. D'après ce que je vois, quand tu déprimes un peu, ce sujet revient te hanter.
    Par contre, ce que je fais pour avoir une bonne épargne et ne pas culpabiliser, je mets de côté une certaine somme fixe ( enfin avant, là je clos mon budget plus ricrac avec ma pension de femme en congé parental) ainsi c'est placé et si j'ai un bonus hop je rejoue l'écureuil une nouvelle fois ^^

    RépondreSupprimer
  3. Titite > oui, tout est relatif ^^ Mais bon, j'ai l'impression de m'être dangereusement égarée quand même.
    Je connais ta citation de Wilde :D Je l'aime beaucoup mais il y a une partie de moi qui ne peut y adhérer.
    Tu t'offres de belles choses en tout cas, je suis toute émerveillée à chaque fois ^^

    Mayla > j'admire ton attitude et tu m'as parfaitement cernée : je calcule et culpabilise quand je stresse (ou l'inverse). C'est fou, hein.
    Je mets mon épargne dès que je reçois ma paye, mais alors qu'avant, il y avait un bonus le mois suivant, maintenant, je dois sortir une partie de mon épargne -_-
    Comme toi, je n'achète pas des choses très chères (150 €, mazette !) mais 10 € par-ci, 20 € par-là, ça revient au même.
    Je garde en tête tes bons conseils et essaie de positiver (bon, c'est plus facile car on va avoir les primes et tout le toutim).

    RépondreSupprimer