Y : Le dernier Homme (Vaughan, Guerra & Marzán Jr)

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Avant de lire Saga, le nom de Vaughan ne me disait trop rien. C’était encore une de ces personnes que l’on voit absolument partout, de la famille de Scarlett Johansson. Puis, j’ai lu la série SF/familiale Saga, suis tombée sous le charme malgré quelques craintes, et en attendant fiévreusement le volume 3, j’ai emprunté le premier volume de Y : Le Dernier Homme, son autre chef-d’œuvre, à la bibliothèque.
Verdict rapide : oui, l’histoire tient en haleine, oui, je vais retourner à la bibliothèque pour emprunter la suite, non, je n’achèterai probablement pas cette série.



La raison, c’est que Vaughan est, selon moi, un très bon entertainer, mais ça s’arrête là. Les bonnes idées sont là, mais on reste à la surface des choses, sans jamais oser aller au cœur du sujet. Le jugement peut sembler dur au bout d’un volume, mais mis en parallèle avec Saga, tout me semble désormais plus clair : on ne confinera jamais au génie tant le divertissement reste le mot maître.


« Divertissement », ce n’est pas une insulte, hein. Ma bibliothèque regorge d’œuvres amusantes que j’aime d’amour, et je ne cherche pas à redéfinir le monde à chaque lecture. En revanche, c’est toujours dommage de voir un scénariste poser de bonnes bases à un univers original, de créer des personnages intéressants, d’insuffler une chouette idée… pour le voir s’enfoncer malheureusement dans la banalité du quotidien et les situations insipides.

En l’occurrence, la chouette idée, c’est la mort de tous les mâles sur Terre, sauf un : Yorick, notre héros. Passées les premières pages franchement ennuyeuses où on le voit parler au téléphone avec sa dulcinée qui court à poil sur des rochers australiens (?), le scénario est plutôt palpitant. Tant de pistes sont possibles : que fait Yorick ? Que font les femmes ? Dans quel état se trouve le monde ?

À ces questions, on n’a bien évidemment que des bribes de réponses puisqu’on n’en est qu’au volume 1, mais la nouvelle Terre m’a paru bien superficielle. Bien sûr, le monde se remet de cette immense perte et les femmes gouvernent, survivent, se terrent, pleurent leurs morts. Mais heu… c’est « tout » ?
 L’apocalypse ? C’est à la fois paresseux scénaristiquement et prétentieux du point de vue humain. C’est le premier reproche que je ferais à la série : on loue Vaughan pour son féminisme, mais que ce soit dans Saga ou dans Y, je vois une sorte d’opposition homme/femme assez clichéesque.

Alors pourquoi Vaughan est-il applaudi pour son féminisme ? Oh, sûrement parce qu’il montre que les femmes ne sont ni pires ni meilleures que les hommes. Problème : il en fait DES TONNES pour le montrer. Que ce soit Alana, la femme super forte de Saga (parce que bon, les femmes pas fortes, elles peuvent dégager) ou les multiples femmes de Y, il y a définitivement une sorte de catégorisation des femmes : les fortes, les folles (les « Amazones »), les désespérées, les qui veulent continuer l’œuvre de leur mari, les tyranniques… Tout y passe. Si l’histoire avait été celle du décès simultané de toutes les femelles sur Terre, aurait-on eu une telle catégorisation des hommes ? Pas sûr, je pencherais plutôt pour une histoire de gentils et de méchants. Ou alors une histoire qui manquerait de naturel, pour la simple raison que les hommes, on n’aurait pas besoin de les définir. Les hommes sont, point. Le fait même qu’il faille montrer au lecteur que les femmes peuvent être dures, que les femmes ne sont pas toutes pacifistes, que certaines femmes ont des soucis d’ego et de pouvoir, c’est déjà admettre qu’il faut faire un effort pour sortir des clichés sur les femmes. À partir de là – et sans chercher à faire de procès d’intention à l’auteur – je me demande à quel point Y est une histoire féministe. Je suis peut-être passée à côté de quelque chose, mais je n’ai pas vu la brillante analyse sociale que je lis partout dès que je cherche un avis sur Y. Bien sûr, c’est déjà bien qu’on n’ait pas une œuvre machiste (c’est triste, de dire ça), mais pour autant, rien de très révolutionnaire.

Suite logique de cette faiblesse scénaristique : Yorick devient par défaut l’homme avec un H majuscule, le nouveau dieu. Heureusement et malheureusement, c’est un bon petit gars, sympa, dépassé par les événements mais pas con pour un sou, débrouillard… Le héros qu’on aime bien, parce que c’est tellement facile de s’identifier à lui. Passé un certain âge, ça devient en effet difficile de s’imaginer en gros baraque à la réplique tranchante, alors les comics – en particulier – ont créé un nouveau type de héros : le trentenaire moyennement baraque, moyennement beau gosse, moyennement héroïque mais en contrepartie, il est débrouillard, a toujours de bonnes réparties et comme malgré lui, il a la classe. Qui ne voudrait pas être ce mec légèrement supérieur à la moyenne mais pas trop ? Bah Yorick, c’est ça. Je l’aime bien – bien plus que sa sœur Héro qui promet d’être sacrément chiante, comme par hasard – mais comment ne pas l’aimer vu la place centrale qu’il tient, juste parce qu’il a une paire de testicules ? Certes, si Vaughan en avait fait un salaud fini, Y aurait fait un demi-volume, Yorick une balle dans la tête et on n’en parle plus.

Mais tout de même, pour une histoire de femmes, Y laisse quand même la part belle au mâle. Le mâle médiateur, mesuré, malin, face à toutes ces femmes qui, quel que soit leur camp, se prennent très au sérieux. C’est un trait de la personnalité des œuvres de Vaughan que je n’apprécie guère : ce nombrilisme masculin, cette opposition de fait entre hommes et femmes. Pas de place pour les ambiguïtés et les pluralismes. Au final, je me suis retrouvée en plein manichéisme car tout gravite autour de ce monsieur. Et je ne pense pas avoir été « vexée » de la description que Vaughan fait des femmes, c’est juste que je ne me suis retrouvée dans aucune. Ni la sénatrice, ni l’Amazone, ni la garde du corps, ni la dépressive au fond de son lit. Et je ne pense pas que j’irais commémorer TOUS les hommes que la Terre a portés, bon sang de bonsoir, qui divise la population de cette façon ?!

La question qui se pose, ou du moins que se posent certaines, c’est celle de la reproduction. On est d’accord ou pas avec l’importance de celle-ci dans un monde à feu et à sang, Vaughan en a fait l’un des axes majeurs de son histoire, soit. Et c’est bien du côté scientifique que sont les pistes les plus intéressantes : qu’est-ce qui a provoqué ce désastre ? Comment y remédier ? (le peut-on ? le doit-on ?). À défaut de véritable analyse du chromosome Y, de la société patriarcale et des femmes elles-mêmes, ce qui m’a tenue véritablement en haleine, c’est l’action. Nos héros parviendront-ils au prochain laboratoire ? Devront-ils laisser au placard leurs principes moraux ? De quelle façon la scientifique à l’origine du clonage est-elle liée à ce micmac ? Autant d’intrigues haletantes avec ou sans la trame principale !

Au final, Y est une œuvre très sympathique, rondement menée et servie par des dessins nets à défaut d’être époustouflants, mais n’est pas l’œuvre du siècle. Trop consensuelle, elle est typique de son créateur : héros conciliant qui, au milieu de ce fatras, n’aspire qu’à retrouver sa douce, dualisme un peu forcé chez les femmes, manichéisme certain dans la définition des genres. Même si ce premier volume effleure déjà la question de la transsexualité, je doute qu’elle aille beaucoup plus loin. De ce fait, à mon avis, on reste dans une certaine superficialité confortable pour faire avancer la narration et l’action, sans que ne soient soulevées les vraies questions quand on donne vie à un tel postulat. J’ai toute confiance en Vaughan pour proposer des moments forts et des répliques cultes, mais n’en attends pas beaucoup plus. Ce n’est peut-être pas si mal, mais c’est un peu décevant.

5 commentaires:

  1. Je ne savais pas qu’on louait Vaughan pour son féminisme. C’est le genre de choses que les gens devraient arrêter de faire, louer les gens pour le féminisme. Ça ne mène nulle part.

    Autrement, j’ai un avis similaire sur l’auteur – minus l’analyse sur le féminisme, je n’avais jamais réfléchi à cela. Pour tout dire, je n’ai jamais fini Y: The Last Man car ma médiathèque n’avait que les premiers tomes de la série et que je ne trouvais pas que cela méritait investissement (c’était il y a quelques années et cela n’a pas changé). Je me suis lancée dans Saga, mais pareil : je n’achèterais pas. Au mieux, c’est un bon entertainer. Je ne mettrais pas "très" devant. Faire du divertissement de haute volée est loin d’être facile. Il est très plébiscité, mais j’avoue que je n’ai jamais trouvé l’excellence dans ce que j’ai lu de lui.

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    1. quel suspens !! J’espère que ton message n’a pas été effacé.

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    2. Oh, si c’est vraiment mérité (Joss Whedon…), je ne suis pas contre. Même si c’est sûr que ce devrait être un "état" naturel ! Qu’il y ait divergences ensuite, c’est tout à fait normal, mais Vaughan bénéficie de cette bonne réputation "juste" et surtout grâce à Y.

      Je croise les doigts pour que ma biblio ait bien la suite.
      Quant à Saga, je ne sais pas trop où ça va. Je voulais me décider avec le volume 3 mais j’ai toujours le même avis : c’est sympa mais…
      Dans le premier volume, j’avais adoré cet univers et maintenant, je trouve que Vaughan ne l’exploite pas assez. Même les dessins de Staples m’ont semblé simplifiés :s

      En tout cas, merci d’avoir laissé un commentaire, je ne trouve aucun avis ne serait-ce que mitigé sur Y, c’est fou !

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    3. Personnellement, mon avis sur Whedon est similaire à celui que j’ai pour Vaughan à un certain niveau. Je ne trouve aucun des deux aussi bons que leur réputation le veut, mais c’est un autre sujet.

      Je n’ai pas encore lu le tome 3 de Saga, mais je trouvais déjà les dessins de Staples manquaient sincèrement de détail. Personnellement, je ne suis pas tombé sous le charme de l’univers qui, à mon goût, avait tendance à suivre un carnet des charges un peu trop proches de ce que l’on peut attendre d’un certain type d’histoires indés. La volonté de faire original et adulte se ressentait trop, mais dans des débuts, ce n’est pas forcément pénalisant si la suite révèle les richesses de l’univers.

      Y devient peut-être vraiment excellente par la suite et je n’ai pu le découvrir à cause de ma médiathèque. Il est vrai qu’on entend beaucoup de bien et que le consensus doit rendre difficile de débusquer les avis plus mitigés, voire purement négatifs, bien qu’ils existent forcément.

      J’ai aussi lu Runaways de l’auteur qui avait un retour plus que positif à l’époque et cela ne m’avait pas séduite outre mesure. Ça fait passé le temps mais cela n’allait pas plus loin pour moi. Je suppose au final que c’est ainsi que je pourrais définir mon rapport avec l’auteur.

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  2. Moi aussi l’aspect féministe de Y the last man m’a beaucoup déçue à l’époque, car c’est un mot que je lisais souvent sur cette série. J’ai vraiment eu l’impression que les nanas avaient du mal "sans les hommes" et je n’ai pas été la seule visiblement: http://comicsforserious.blogspot.fr/2009/09/feminist-science-fiction-swallowing.html . Je ne savais pas que grâce à Y, Vaughan était aussi loué pour son féminisme.

    Mais au-delà de ça, je crois ne pas trop aimer la narration de Vaughan. A part Saga tome 1, je n’ai jamais trop accroché au bonhomme. Ah, je crois que si, sur Runaways, première saison. Après, j’aimerais quand même relire Y the last man, au moins pour voir la fin. Et puis faudrait que je retente Ex Machina, seul le premier volume était sorti à l’époque, je n’avais pas accroché non plus et pourtant, le dessin ET l’histoire me faisaient grave de l’oeil. Mais je reste persuadée que cette série est en fait intéressante

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