Complément Affectif (Mari Okazaki)

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Complément Affectif est une série en 10 volumes de Mari Okazaki, auteur de one-shots comme Déclic Amoureux, BX, Le Cocon ou 12 mois. S’il fallait résumer ses œuvres en un mot, ce serait « personnel ».
Et « original », dans le bon sens du terme. Qu’on aime ou pas – j’ai par exemple été consternée par BX, un vague délire de nymphette sur un boxeur – il faut bien reconnaître que graphiquement, Okazaki recycle très bien le josei, ces manga pour femmes trentenaires. Un grand soin est apporté à la narration (au point qu’on se perd dans ses complexités, parfois), à l’ambiance et aux paroles. Les pensées sont très intimes, l’auteur se dévoile énormément dans ses manga. J’ai beaucoup hésité avant d’acheter cette série, tout simplement parce que le thème ne me parlait pas plus que ça.



En réalité, c’est une très belle série sur la vie d’une Japonaise qui approche des 30 ans et qui ne parvient pas à concilier sa vie professionnelle et sa vie amoureuse. Je suis assez allergique à ce genre de sujet, ne me sentant pas du tout concernée, sans compter toutes les idioties que peuvent nous balancer les magazines féminins à ce sujet. Bref, je me suis lancée dans Complément Affectif presque essentiellement pour les couvertures.


J’ai découvert la problématique des femmes carriéristes et/ou haut placées dans l’entreprise, appliquée à une agence de publicité japonaise. Autant d’éléments qui me sont étrangers mais Okazaki présente très bien les éléments essentiels à tout néophyte, elle brosse un tableau vivant en nous plongeant très vite dans une cadence infernale faite de projets, deadlines et réunions professionnelles. Il me semble que l’auteur a vécu cet enfer (assez galvanisant, au début, il faut l’avouer) et ses raisonnements sont très intéressants. On pourrait leur reprocher d’être un peu éparpillés, confus, mais en suivant attentivement, on se rend compte qu’Okazaki ne se contredit jamais. Tout forme un ensemble cohérent et répond aux éternelles questions de l’image de la femme, son rôle et sa fonction.

Bien sûr, il faut être un peu intéressé par « LA femme actuelle » pour apprécier mais je trouve Complément très accessible. On sort des revendications féministes-simplistes ou des colonnes sulfureuses de certains magazines. Aucun machisme, aucune misandrie.
Tout ça grâce aux personnages, tous très différents, dans leur personnalité et leurs lâchetés. Sans caricaturer, la mangaka arrive à mettre en scène le monde de l’entreprise, ses relations complexes et ses interactions. Elle gère terriblement bien les changements, les humeurs et les coups bas, et ce dynamisme contribue au réalisme des situations. Pour autant, il ne s’agit pas simplement de dépeindre un milieu impitoyable, tout se fait par nuances, par revirements et par des dénouements mi-figue, mi-raisin.

Ainsi, grâce à l’héroïne, Fujii, on a droit à un magnifique condensé des interrogations qui peuvent traverser l’esprit des femmes (j’insiste sur le « peuvent » !) : comment se comporter au travail ? Faut-il être un homme ? Le bonheur passe-t-il par un homme ? Qu’est-ce que la féminité ?
Bien sûr, posées comme ça, ces questions menacent d’endormir le plus acharné des insomniaques… pourtant, on suit un quotidien somme toute banal et on a seulement des bribes de réponses disséminées sur plusieurs volumes, ce qui permet à ces problèmes de ne pas être artificiels ou niais.

Elles naissent d’un réel malaise social et identitaire et se présentent à l’héroïne avec beaucoup de naturel. On ne lit pas un gros essai soporifique avec des tas et des tas de questions. Ces tas et tas de questions reviennent au contraire hanter Fujii, spontanément, quoi qu’elle fasse, tous les jours de sa vie. Et le point de vue de l’auteur ne s’impose jamais à nous, la porte est ouverte, les solutions sont multiples. Les amies de Fujii diffèrent grandement mais personne n’a plus réussi que les autres, les modes de vie et les réflexions sont multiples.

Parfois, cette distinction homme/femme, cette obsession de la féminité m’a fatiguée, mais heureusement, ça ne dure pas longtemps. Ces motifs reviennent souvent, c’est la colonne vertébrale de l’œuvre. Alors certes, c’est parfois redondant mais c’est comme la vie, on ne règle pas ses soucis en une journée, on ne parvient parfois à se fixer sur quelque chose de définitif. Complément, c’est la même chose. L’arc narratif avec une stagiaire qui vient prendre le chou à Fujii m’a assez frustrée, énervée, fait bâiller. Tout comme ce serait le cas si une stagiaire venait me parler de sujets chiants comme la mort… Le réalisme est là, dans les tuiles qui peuvent nous tomber dessus, dans les conflits auxquels il faut faire face un jour.

Impossible de nier, ceci dit, qu’il y a un léger problème de narration au début. C’est la première et seule série longue d’Okazaki, le rythme est très différent. Pour passer du format de la nouvelle à celui de la série qui tient en haleine, il lui a fallu 3 ou 4 volumes d’adaptation. La série est intéressante dès le départ mais c’est vrai que c’est parfois difficile de savoir de qui ou de quoi elle parle. Les actions simultanées, les cases qui flottent et la multiplication d’effets de style n’aident pas. On peut se laisser porter par les nombreuses métaphores animales (Fujii se compare à un poisson qui nage à contre-courant – un saumon, quoi), prétextes à de magnifiques illustrations en double page ou bien, tout simplement décrocher.

Mais passés quelques volumes où – justement – c’est le lecteur qui nage un peu, il est aisé de trouver un sens à tout. Okazaki s’en sort bien sur la longueur et gomme au fur et à mesure ses défauts. Petit à petit, ce serait de la mauvaise foi de voir en les aventures de Fujii et ses réflexions comme des délires d’artiste. On se laisse submerger par la tonne d’informations qui défilent à toute vitesse mais j’estime que le message est assez universel et peut toucher les 2 sexes. On parle d’une femme (jusqu’au bout des seins) mais par effet de miroir, l’auteur s’interroge aussi sur l’identité de l’homme et son rôle. À quel point femme et homme se complètent-ils ? Faut-il les opposer ? Quelle part de discrimination est imputable à la société ?

Complément Affectif vaut le coup d’être lu, ne serait-ce que pour découvrir l’univers de l’entreprise japonaise : RDV jusqu’à 5 heures du matin, épuisement moral et physique, brimades mais aussi conseils avisés, bruits de couloir et autres existences propres à une agence de pub. On découvre une vitrine de personnages attachants et matures, malgré leurs conneries et entêtements. Rien n’est superficiel, tout sent le vécu. On peut aussi être émerveillé par le coup de crayon d’Okazaki, qui sublime ses personnages, tout respire le luxe et le beau mais qu’en est-il à l’intérieur ? On a droit à des gens brisés, des carriéristes, des harceleurs…

Je ne voudrais pas du tout faire de mon cas une généralité mais malgré une forte réticence envers toute œuvre qui oppose (ne serait-ce qu’un peu) hommes et femmes, un ennui profond dès qu’un auteur prétend refaire le monde avec une prolifération d’interrogations et de l’énervement lorsque tout le monde il est beau et bien sapé, j’ai adoré Complément Affectif. Sans doute parce que les messages sont forts, argumentés et originaux.

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