Notes de traduction (5)

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L’autre jour, alors que je lisais un avis sur L’empreinte de toute chose (Elizabeth Gilbert, j’ai écrit ce nom un nombre incalculable de fois) pour m’en inspirer, je suis tombée sur une critique bien rédigée, instructive et habitée par la passion, mais qui se finit comme ça :
Et pour les anglophones... je vous le conseille en VO. Je n’ai pas testé la traduction mais il me semble que ça ne peut pas égaler ce style merveilleux.
Comment, comment en 2015, peut-on dire des choses pareilles ? Cet internaute, non content de ne PAS avoir lu la VF, juge qu’une traduction ne pourrait rendre hommage à ce « style merveilleux » ?!
« Je n’ai pas goûté à cette charlotte aux framboises mais il me semble qu’elle ne peut pas être meilleure que celle de ma maman ».

Premier mythe
La VO. Surtout l’anglais. Ah, l’anglais. Ce n’est pas notre langue maternelle mais en même temps, on la comprend bien ou on croit la comprendre bien. Donc quand on aime un roman en anglais, il est merveilleux, il est exotique. Les petites erreurs de style, les lourdeurs, la pédanterie ? Oubliées, c’est anglais, c’est exotique. D’ailleurs, on le comprend bien, l’anglais.

Second mythe (ou deuxième, devrais-je dire, mais ce sera « second » aujourd’hui)
La traduction ne peut pas égaler la VO. Et pourquoi pas ? Est-ce inconcevable qu’une traduction sublime son original, aussi bon soit-il ? Et si le traducteur avait une meilleure plume encore ? Ou si, tout simplement, à force de se pencher sur le texte, il a suffisamment de recul et de temps (ha-ha) pour gommer les imperfections ? Personnellement, quand j’ai lu Les lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay, j’avais 20 ans et c’était grâce à la traduction d’Elisabeth Vonarburg. Le texte m’a paru tellement beau que je me suis dit que ça a dû être un plaisir à traduire. Quelques années plus tard, je vivais en Angleterre, j’achetais donc mes livres en anglais et j’ai pris Tigana de ce même Gavriel Kay. Horreur et damnation, le monsieur a des idées formidables mais un style plat et des expressions plus que pauvres, à mon sens ! Je ne sais pas si sa traductrice a souffert et je trouve moi aussi le style de Gilbert beau mais penser qu’une traduction ne pourrait pas le sublimer, c’est penser la traduction et la langue française avec des limites. Et c’est triste.

Bref, loin de moi l’envie de faire du misérabilisme donc je ne ouinerai pas sur les gens qui tapent sur la traduction sans avoir lu la VO. Au contraire, le message, c’est que la traduction peut et doit améliorer l’original. Ne partons pas fatalistes !

11 commentaires:

  1. Merci ! Même si je n'ai pas forcément la prétention de sublimer un texte, j'espère pouvoir parfois le rendre plus lisible que sa version originale. Et puis, qu'on songe à Edgar Allan Poe traduit par Baudelaire...

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    1. Oui, je me suis peut-être emballée avec "sublimer" (quoique, quand on voit certains romans américains, notamment de fantasy...) mais le fait qu'on gagne en lisibilité est déjà énorme.
      J'ai volontairement occulté le "cas Baudelaire" parce que le poète a tellement apporté sa touche qu'on lui a reproché d'avoir fait du Baudelaire et non du Poe, même si le résultat est monstrueusement beau, donc on sort peut-être du cadre de la traduction.

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  2. Je ne suis pas tout à fait d'accord avec le "doit". Idéalement, la traduction devrait rendre l'original au plus fidèle, soit à un niveau de "qualité" équivalent. Il est clair que dans le cas de textes pas très bien écrits, on les améliore pour les rendre plus lisibles dans la langue d'arrivée, pour des raisons bêtement commerciales. Mais du coup, ça devient davantage une adaptation. Et je ne pense pas qu'il faille viser ça dans le cas d'un texte comme "The signature of all things", qui est déjà très bien tel quel.

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    1. La frontière est toujours floue entre la traduction et l'adaptation et c'est vrai que dans mon cas (trad technique), on améliore 80 % des textes car les documents sont rédigés à l'arrache ou les gens ne savent tout simplement pas écrire (difficile de faire pire).
      Dans le cas de romans très bien écrits, j'estime que des micro-corrections (terminologiques, répétitions ou que sais-je) constituent déjà une amélioration et que le traducteur améliore de toute façon "au passage". Je ne parlais donc pas forcément d'améliorer encore plus le style, mais tu es bien plus experte que moi là-dessus, évidemment :)

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  3. Ben, j'améliore des trucs "au passage", mais vu que je dois moi-même commettre des micro-bourdes (ou qu'il va en apparaître durant le processus de relecture/correction), sur un bon texte, au final, je pense que ça s'équilibre.

    Autre chose: la déontologie de la traduction n'est hélas pas toujours compatible avec les exigences du client, et comme c'est le client qui te paie, ben... J'ai une amie qui bosse en technique et qui doit laisser des horreurs parce que le client trouve une formulation grammaticalement incorrecte plus parlante. De la même façon, en littéraire, il faut parfois s'éloigner pas mal de la VO pour arriver à un résultat fluide en français, et certains éditeurs n'aiment pas que tu fasses ça. Entre la théorie et la pratique commerciale, il y a parfois un gros écart...

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  4. Ca reste un processus humain, normal :)

    Quant au client roi, l'exemple le plus parlant que j'ai, c'est celui qui était profondément choqué que l'on ait mis "clients finals" (et non "finaux") alors que ça existe. Et à force de redouter les réactions des clients, on opte souvent pour la solution la plus banale, la moins risquée et parfois, c'est aussi la plus moche. Vive l'apauvrissement de la langue.

    J'avoue que, naïvement, je pensais que tous les éditeurs étaient sensibilisés à la question de l'adaptation du texte à son public. Remarque, une fois, j'ai raté un test pour une maison et je pensais que c'était parce que ma version n'était pas assez fluide en français ou pas assez éloignée de l'anglais. On m'a dit qu'a priori, c'était plutôt parce que je n'ai pas assez tranché dans le lard et raccourci l'anglais.

    Merci pour toutes tes lumières !

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  5. Si ça t'arrive de refaire un essai pour un éditeur, un conseil: demande les grandes lignes de l'"idéologie" maison avant de te lancer. Parce qu'on peut généralement s'adapter, mais encore faut-il savoir à quels critères...

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    1. Merci, j'espère avoir cette occasion dans les années à venir ^^

      Ceci dit, pour mon premier et unique test à ce jour, je dois avouer que les consignes étaient très claires. C'est moi qui n'ai pas osé opérer de coupes trop claires. J'avais quelques années en moins, je ne traduisais que de l'allemand depuis un an, bref trop jeune et pas assez d'expérience.

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  6. Oui, c'est compréhensible. Moi aussi ça m'effrayait un peu au début; je me demandais: "Je peux vraiment faire ça?" ^^ Puis j'ai bossé pour un éditeur qui me demandait de faire du 256 pages à partir de romans qui en faisaient 320, et j'ai bien dû m'asseoir sur mes scrupules. Au final, même si la pratique est quelque peu douteuse en termes éditoriaux, ça m'a appris à synthétiser efficacement, à utiliser le moins de mots possible en perdant le moins d'information possible. Résultat: depuis, j'ai un taux de foisonnement super bas, ce dont se félicitent es éditeurs qui me paient au volume de la VF :-D

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  7. Je pense que la personne qui a écrit cette critique a dû être traumatisée par des mauvaises traductions. Je respecte énormément le métier de traducteur (je suis quasiment sûre que si je n'avais pas été prof, je me serais orientée vers la trad) mais j'ai déjà lu des bouquins horriblement mal traduits. Calques de structures typiques de l'anglais, expressions idiomatiques traduites mot à mot ("comme un chameau dont le dos aurait été brisé par une minuscule brindille"... oui, elle en avait marre quoi ! je pense qu'on doit pouvoir un truc qui tienne la route en français ;) ) et j'en passe. Et malheureusement, ce sont toujours les impressions négatives les plus mémorables... :(

    Après, comme tu le dis, les gens ont une espèce d'indulgence par rapport à l'anglais parce que même si on est très, très bon, on loupe forcément des choses (à moins d'être bilingue). Je pense avoir un niveau d'anglais excellent, il m'arrive très certainement de ne pas voir des maladresses stylistiques qui sauteraient aux yeux d'un natif. Mais je crois honnêtement que certaines personnes ne remarquent RIEN du tout ! L'année dernière, une collègue m'a prêté un bouquin qu'elle avait adoré et dont elle m'avait chanté les louanges à plusieurs reprises. Je n'avais que moyennement aimé et, quand je lui ai rendu, je lui ai dit que les nombreuses fautes d'orthographe, de syntaxe, les oublis de mots, tout ça tout ça, m'avaient passablement énervée (genre allô quoi, t'es éditeur et tu peux pas te permettre une relecture ? Je parle d'énormités, du style de "he should of done that", "he went passed the house", "the plane hanger", "the sun shown" — oui, ça m'avait tellement choqué que je les avais recopiées dans ma critique sur Goodreads ^^)... Bref, j'ai dit ça à ma collègue, qui a elle aussi un excellent niveau d'anglais, et elle me répond... "Ah bon ? Ah, j'avais pas trouvé..." Et à mon avis, son enthousiasme lui a fait totalement fermer les yeux sur le style qui était très vilain.

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    1. Oui, c'est vrai qu'on pousse plus volontiers de coups de gueule que de coups de coeur, et pourtant, ça devrait être l'inverse.
      Le bilinguisme en traduction n'est de toute façon pas le bilinguisme général, le vrai pour moi, c'est celui qui exige la même aisance à l'oral, à la compréhension ET à l'écrit, c'est rarissime (bon on peut avoir le même niveau nul dans 2 langues, certes).

      C'est quel livre qui cumule tant d'horreurs ?
      Sincèrement, quand tu isoles ces phrases, je vois bien sûr les erreurs mais dans un long texte (surtout mal écrit de long en long), je ne me serais pas arrêtée dessus. J'aurais tilté sur les mots mais bon... *blasée*
      Mais du coup, je suis plus indulgente face aux erreurs d'ortho pure que face aux maladresses stylistiques. Après, en anglais, le faire de mettre "of" au lieu de "have" trahit une grave maltraitance de la grammaire.

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