The Signature of All Things (Elizabeth Gilbert)

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Après Eat, Pray, Love, Elizabeth Gilbert nous entraîne dans la Philadelphie des années 1850 en compagnie — bon gré, mal gré — de la famille Whittaker. Cette formidable épopée, elle la raconte dans The Signature of All Things (L’empreinte de toute chose en France), dans un roman dense et ambitieux.

L’aventure commence...
avec le père Whittaker, un hargneux Anglais qui a décidé qu’il s’élèverait au-dessus de sa condition et ne serait jamais comme son pauvre jardinier de père. Rusé et déterminé, il parcourt le monde en participant aux plus grandes explorations maritimes, celles de Cook en premier lieu. Il apprend, voit et comprend. Il comprend surtout comment faire fortune et met en pratique ses observations. Il s’affranchit de son chaperon lorsque celui-ci lui révèle son insignifiance. Il se met à la conquête des États-Unis, où il bâtit de ses mains un empire botanique. Pas pour le plaisir de la botanique, mais pour celui de la fortune et du pouvoir. Un véritable self-made-man, donc. Son aventure est aussi passionnante que sa personnalité retorse et difficile.

Passée cette première partie d’une bonne centaine de pages, on passe à la seconde génération, avec la fille Whittaker, Alma. Née intelligente mais au physique peu avenant, Alma est à peine plus cotoyable que son père. Que ce soit sa grande taille et ses mains calleuses ou ses connaissances encyclopédiques, elle impressionne. Et pourtant, ce personnage très fort en caractère est attachant sur le papier : on la voit d’abord toute cartésienne, pétrie de certitudes et se croyant infaillible dans ses principes, puis s’ouvrir petit à petit au spirituel même si elle reste avant tout une femme de sciences et enfin, voir et accepter le monde tel qu’il est.

The Signature of All Things, c’est en fin de compte la biographie arythmique d’Alma Whittaker, puisque Gilbert a choisi de condenser parfois son récit et parfois de détailler longuement certains événements (marquants ou pas) de sa vie : l’arrivée dans sa vie d’une sœur adoptive qui ne lui ressemble absolument pas, sa découverte des plaisirs solitaires, mais surtout, ses longues heures au-dessus du microscope. Ce roman accorde en effet une très belle part aux plantes et fleurs sous toutes leurs formes, mais surtout à la mousse, résistante, résiliente même, survivante et ignorée comme l’est Alma.

Inutile de dire que si vous êtes allergique aux descriptions botaniques, vous allez devoir en endurer de très longues ou sauter les passages en question. Pour ma part, je me suis régalée et ai trouvé ce monde fascinant. À vrai dire, à une époque révolue de ma vie, lorsque je pensais étudier la biologie, je me réjouissais de « faire de la botanique » alors que je sais à peine distinguer une fleur d’une autre ! Toujours est-il que la langue de Gilbert se fait très précise et qu’on sent les nombreuses recherches qu’elle a faites pour parvenir à un tel degré de technicité.

Il en va de même pour le cadre politique et historique : le formidable 19ème siècle avec ces grandes fortunes qui s’établissent, ces bourgeons de mouvements féministes, ce début d’abolition de l’esclavagisme... Tout ce décor me semble parfaitement bien mis en place et réaliste, même si aucun de ces éléments n’occupe le devant de la scène. Comme le dit l’auteur, elle a eu la chance de pouvoir vivre du succès de Eat, Pray, Love pour mener tranquillement ses recherches, et ça se sent.

Originalité du récit : l’auteur saute parfois des années d'un chapitre à l'autre, occultant des faits a priori importants à l’échelle humaine, sauf qu’Alma vit à l’échelle de la mousse. Son temps s’écoule lentement, de façon presque imperceptible, elle s’adapte aux drames de sa vie, aux décès, aux mariages des autres, elle mène une vie ni agréable, ni désagréable, des années tranquilles en somme.

C’est sans doute ce qui attire Ambrose Pike, la figure qui fait son apparition au beau milieu du roman. Dessinateur de génie, être angélique et insondable, Ambrose se marie avec Alma alors qu’elle approche des 50 ans, âge franchement canonique. Mais jusqu’à la fin, son époux reste énigmatique et inaccessible, ce qui la pousse à effectuer un voyage initiatique. Et c’est là qu’on revient à Eat, Pray, Love... Manifestement, quelle que soit la femme ou son époque, il lui faut aller jusqu’au bout du monde (ici Tahiti) pour renouer avec elle-même.

Je n’ai rien contre le fait qu’Alma voyage mais il me semble que sa quête est légèrement tirée par les cheveux. Entre les personnes qu’elle rencontre, le chien qui se met à la suivre de Tahiti à Amsterdam et les événements mystiques qu’elle expérimente, tout est trop moderne et filmesque pour qu’on y croie. Personnellement, c’est là que Gilbert franchit la barrière du « trop » pour moi. Tout le reste est parfait : l’introduction au surnaturel (télépathie et consorts) et au spiritualisme chez une femme plus droite qu’une règle se fait de manière délicieuse et est tout à fait inattendue et intéressante dans ce récit.

Mais les événements tahitiens, non. J’ai l’impression que l’auteur s’est perdue au cours de son récit devenu trop tentaculaire. Elle a voulu des sciences, de la rigueur, de la sexualité, du spiritualisme et du mysticisme et malheureusement, je trouve que ce dernier point a donné la scène la plus ridicule du livre. Malgré tout, le livre reste plaisant à lire de long en long, c’est juste qu’il perd de sa superbe vers la fin et surtout, dans la partie hollandaise, où l’auteur se contente d’égrener les décennies en résumant très rapidement la situation d’Alma.

En effet, Alma, en mettant en comparaison la vie de ses mousses chéries et celle de son époux, parvient à une théorie sismique : celle de l’évolution des espèces en fonction de leur environnement... oui oui, le darwinisme, rien que ça. L’idée d’insérer Alma dans le cours de l’Histoire me va très bien, mais le processus a été laborieux : Gilbert a été jusqu’à faire de son héroïne une spécialiste des mousses, une épouse déshonorée, une voyageuse affamée pour lui offrir à près de 60 ans LA révélation sur l’instinct de survie des espèces. Le sentiment que j’ai eu, c’est que la science qui habite Alma s’est évaporée d’un coup, laissant place à la mièvrerie d’une innocente qui dissèque son entourage et ce faisant, trouve une explication pour le fonctionnement de l’univers. Trop, c’est trop.

En plus de cela, la frontière entre le scientifique et le surnaturel m’a semblé trop nette et de ce fait, maladroitement dessinée. Il y a l’Alma botaniste puis l’Alma versée dans les sciences occultes. Je grossis le trait mais techniquement, ça revient à ça.

Heureusement, la toute fin est très belle et rend bien hommage à ce personnage hors du commun qui traverse toutes les aventures spirituelles en 90 ans, malgré une vie un peu morne vue de l’extérieur. Alma est une figure qui dépasse les limites de sa propre histoire et est tellement forte qu’elle déborde sur celles des autres, parfois en bien, souvent en faisant pas mal de dégâts, et j’ai apprécié cette personnalité atypique et difficile. J’avoue m’être parfois identifiée à elle — l’intelligence et les connaissances en moins — dans cette recherche de vérité absolue et cette intransigeance navrante. Par ailleurs, tout au long du livre, pour une raison assez obscure, Gilbert a choisi de faire visiter à son héroïne un cabinet de plaisirs, ou plutôt, un placard sombre où elle se masturbe quasiment toute sa vie. Je n’ai eu aucun problème avec cet aspect, même si je me suis demandée pourquoi les visites sont si souvent décrites alors qu’elles se suivent et se ressemblent et si c’est pour montrer l’affranchissement sexuel d’Alma, son pragmatisme, sa virginité pesante... Enfin, peu importe, cela fait partie du personnage.

A ses côtés évolue une galerie haute en couleur, entre le père visionnaire mais sans scrupules, la sœur et son côté Reine des glaces, la mère dure et digne ou encore l’amie démente. Sans jusqu’à dire que je me suis attachée à eux, je les ai trouvés plus vrais que nature et crédibles.

En fin de compte, j’ai dévoré The Signature of All Things, un très joli roman, intelligent et riche. Tout n’y est pas parfait à mes yeux comme je l’ai suffisamment dit, mais ces quelques incongruités mises à part, j’ai été plus que ravie de voir se mêler aussi bien féminisme, sexualité, sciences et quête de soi. Gilbert a mis beaucoup de choses dans son chef-d’œuvre et selon le lecteur, la sauce prend plus ou moins bien, mais on ne peut pas nier que certains récits sont vraiment prenants et que le style est ciselé et exquis. Pour moi, The Signature of All Things a été instructif grâce aux anecdotes qui parcourent le récit et si l’auteur sait toujours aussi bien toucher l’universel en partant d’un destin particulier, c’est avec plaisir que je suivrai sa carrière — maintenant que je sais qu’elle sait aussi bien écrire que raconter. Un gros coup de cœur dont j’oublie facilement les défauts :)

4 commentaires:

  1. Merci pour ton avis très détaillé et je suis contente que tu aies autant aimé !

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    1. Oui, ça faisait longtemps qu'un livre ne m'avait pas autant happée ^^

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  2. J'ai un peu peur de ne pas aimer, mais au pire je sauterai les descriptions si elles m'ennuient !

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    1. Je ne connais pas assez bien tes goûts mais il doit y avoir moyen que le destin d'Alma te parle :)

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