Un amour insensé — Junichirô Tanizaki

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Un amour insensé (痴人の愛 Chijin no Ai), de Tanizaki, c’est d’abord un roman que m’a toujours chaudement recommandé Kleo, à moi qui étais tentée de me lancer dans l’impressionnant Éloge de l’ombre du même auteur. Le titre, très séduisant, était resté dans la liste « Romans intéressants » de mon téléphone jusqu’à ce jour de la mi-mai où, à court de lecture, j’ai embarqué le roman après avoir lu rapidement le résumé et regardé par automatisme le nom du traducteur (Marc Mécréant).


L’histoire de la fascination d’un homme de 30 ans pour une fille de 15 ans et qui la prend sous son aile, tel un jardinier qui cultive son fruit avant de le croquer. Cette fille, Naomi, qui devient de plus en plus vulgaire et affirmée. Un jeu de dupes qui aura raison du trentenaire, « bien sous tous les rapports ». Autant de points communs avec l’un de mes romans préférés, Lolita de Vladimir Nabokov, me disais-je.

Au cours de ma lecture, je me rendais compte à quel point je me trompais. Déjà, Naomi n’est pas prépubère, elle est presque majeure. Ensuite, il n’y a jamais eu de relations non consentantes. Enfin, le narrateur est loin d’être aussi machiavélique que Humbert Humbert. Certes, il y a bien une histoire de fascination, de dégoût, de tromperie et d’hystérie, mais c’est à peu près tout.

D’ailleurs, la fascination, c’est bien le mot que je retiens de ce roman. Je ne peux pas dire que je l’ai adoré car je ne sais toujours pas quoi en penser mais les pages se tournaient toutes seules, alors même que l’on sait bien l’issue de cette tragédie un peu bouffonne. Comme le narrateur, Jôji Kawai, j’ai été fascinée et dégoûtée par le personnage de Naomi, me demandant jusqu’où elle pourrait aller, mais surtout, j’étais révulsée par le comportement, les mots de Kawai ! Tellement cliché dans ses réactions de mâle se croyant supérieur « par défaut » aux femelles, tellement en proie au désir, tellement lâche, tellement extrême en somme. Malheureusement, l’habile conteur qu’est Tanizaki ne nous laisse pas le choix : l’histoire, c’est avec son narrateur et tout ce qu’il a de méprisable qu’on va devoir la suivre.

J’ai donc dû composer avec le sexisme maladif de Kawai, sans à aucun moment le plaindre : les choix, c’est lui qui les a faits, le lecteur ne peut que se contenter d’observer sa déchéance. Car si Naomi révèle au fur et à mesure son sadisme, son égoïsme et sa débauche, l’histoire ne nous est pas racontée de son point de vue et son destin peut paraître moins immédiat. C’est une femme qui n’a aucun problème à se balader nue sous son manteau — dans le Japon des années 20, aussi folles aient-elles été, rappelons-le —, à coucher avec qui elle veut, à tromper son monde et à faire des caprices et autres simagrées. Bref, une femme pas franchement fiable mais je dirais qu’au moins, ça, on le sait dès le début.

En revanche, Kawai, lui, se ment, navigue dans ses sentiments, se donne une fausse contenance, et étant plus ambivalent, est moins prévisible. Assez sûr de lui malgré ce qu’il en dit, faible face à la chair (tout en restant extrêmement pudique dans ses « mémoires ») et à tout ce qui est occidental, désireux de montrer sa belle femme comme un trophée, manipulable à l’excès, il est presque une parodie d’homme.

À côté de ces sentiments décrits très justement, on a aussi ce qui, selon moi, constitue l’attrait principal de ce roman : l’ambiance folle de ces années, l’invasion culturelle occidentale, le déchirement entre les traditions japonaises et l’attrait de la nouveauté. J’aurais bien évidemment aimé lire plus d’anecdotes (quelle surprise de tomber sur la marque Gillette en fin de roman) mais ce que j’ai appris m’a déjà beaucoup plus éclairée et... fascinée, une fois encore. D’ailleurs, la préface explique bien qu’Un amour insensé est la seule œuvre de Tanizaki à traiter frontalement de la question de l’occidentalisation du Japon à cette époque. Le parallélisme entre Naomi/l’Occident et Jôji/le Japon est donc flagrant, sans être extrêmement subtil.

Au cours de cette histoire de Muse et de Pygmalion assez japonaise dans sa réflexion, je n’ai pas retrouvé le côté « délicieusement décadent » qu’il y avait dans la nouvelle Le Tatouage du même auteur car j’étais trop occupée à m’irriter du personnage de Kawai, mais malgré tout, j’ai été charmée par je-ne-sais-quoi : l’extrémisme des personnages, la folie qui les habite, le fait qu’ils caractérisent si bien leur époque, les très nombreuses situations ironiques et absurdes ? À noter que la traduction est sublime mais peut-être un peu datée : lorsque les personnages étaient censés s’exprimer vulgairement, on se retrouvait avec des dialogues qui, aujourd’hui, font limite bourgeois.
En tout cas, ma découverte de l’œuvre de Tanizaki ne s’arrête pas avec ce roman.



[Lecture conjointe à celle de Miss Sunalee, dont vous retrouverez l’avis ici.]

3 commentaires:

  1. Où je m'aperçois que j'ai lu ce roman il y a dix ans et que je devrais peut-être le relire... Personnellement, j'en garde surtout le souvenir d'un personnage féminin aux antipodes du schéma traditionnel, la découverte d'un Japon beaucoup plus occidentalisé et "moderne" que je n'aurais cru, et un personnage masculin falot et agaçant.
    En revanche, j'aurais plutôt comparé ça à "Manon Lescaut" de l'abbé Prévost, moins la repentance si chère à notre culture judéo-chrétienne.

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    1. Naomi est aux antipodes du schéma traditionnel japonais oui, mais assez semblable aux filles (quelles que soient leurs origines) que l’on dépeint comme dévergondées et capricieuses. Mais franchement, elle m’a laissée assez indifférente. Je ne reviens pas plus sur Jôji mais « falot » est le bon mot :)
      Je n’ai pas lu Manon Lescaut en entier mais je vois ce que tu veux dire.

      Merci de m’avoir poussée à lire ce roman, je ne le regrette pas et je compte bien continuer de découvrir Tanizaki :)

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  2. Je dirais aussi qu'aucun des deux personnages principaux n'est attachant, ce qui ne facilite pas la lecture, à mon avis.

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