Le Club des Gourmets et autres cuisines japonaises — Recueil de nouvelles sélectionnées par Ryoko Sekiguchi

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Image tirée du film Tampopo de Juzo Itami (1985)

Le Club des Gourmets et autres cuisines japonaises : Japon, bouffe, Japon, bouffe. Comment résister, hein ? Surtout quand le recueil ne s’intéresse pas qu’à la gastronomie mais décrit des actes aussi banals que bouffer, roter et crever la dalle — bien que ce ne soit pas forcément dans cet ordre. Bref, grâce à Ryoko Sekiguchi, écrivain et traductrice, qui a choisi les textes de ce recueil, on sort de la dimension noble de la cuisine pour enfin découvrir la nourriture au quotidien. Un peu comme dans le film Tampopo dont il est aussi question dans cet ouvrage.

La grande force de Sekiguchi, c’est d’avoir sélectionné des textes très différents les uns des autres et de les avoir commentés ensuite avec des anecdotes passionnantes. N’oublions pas non plus qu’elle a réalisé les traductions avec Patrick Honnoré et s’est offert les illustrations de la bien nommée Cocotte, un tandem de créatrices parisiennes.

Sans plus tarder, passons à table, car c’est bien une « Table » et non une « Table des matières » qu’il y a la fin du recueil :
  • Osamu Dazai (1909-1948) ouvre le festin avec ses Souvenirs de saké, qui nous dévoilent ses années estudiantines bien arrosées. Une nouvelle simple mais très bien composée et prenante qui, pour mon plus grand bonheur, se révèlera être l’une des plus classiques !
  • Vient ensuite le tour de Kanoko Okamoto (1889-1939), une romancière que j’aurais cru encore vivante tant son style et son propos respirent la modernité et qui explore avec beaucoup de subtilité dans Sushis le rapport du corps à l’alimentation et l’acte de se nourrir.
  • Cent curiosités au tôfu est une liste anonyme datant de la fin du 18e siècle et a été un précurseur des livres de recettes. Une belle surprise que ces suggestions de recettes déclinant le tofû dans des plats simples, curieux ou raffinés ! Comment ne pas craquer devant le tofû au thé vert ?
  • Place à un mastodonte, l’artiste polyvalent Rosanjin Kitaôji (1883-1959), qui, dans Sukiyaki et canard, brève impression de la cuisine occidentale, relate son expérience au restaurant La Tour d’Argent. De cet essai, je ne retiendrai pas forcément les qualités littéraires mais plutôt le sens de la démesure et du spectacle dont faisait preuve Rosanjin Kitaôji, qui était sûrement aussi passionnant qu’incommode !
  • Autre forte personnalité, Shiki Masaoka (1867-1902) qui, même cloitré chez lui à cause de la maladie, a écrit En attendant la faim et autres essais, détaillant son rapport à la faim et à la nourriture et ses désirs par des descriptions sur le vif (« shasei ») et un haïku en clin d’œil à Sôseki Natsume. Impressionnant, comme cet homme atteint de tuberculose et de carie vertébrale semblait fort et mangeait pour quatre.
  • Deux histoires de champignons, extraits des Contes qui sont maintenant du passé, traitent exactement de ce qu’on est en droit d’attendre avec des champignons : champignons vénéneux et champignons hallucinogènes. Le style est léger, les histoires sont prenantes et les conclusions drôles. Je ne pensais pas que des contes que l’on date du 12e siècle pouvaient être si accessibles et malicieux. Une autre belle surprise.
  • Ventre vide et tête en l’air, de Kôzaburô Arashiyama (1942-), arbore... une énorme coquille dès ses premières lignes (« Je me suis dis ») et c’est bien dommage car tout le reste est fascinant. On comprend grâce à son passage sur France Culture que Sekiguchi est très très attachée à cette nouvelle assez philosophique dont la phrase emblématique « Maintenant, quand j’aurai faim, je fermerai les yeux, j’irai dans ma cuisine imaginaire et je me cuisinerai ma faim » résume toute l’étrangeté et tout l’intérêt. À noter qu’Arashiyama est le seul auteur vivant de ce recueil et qu’il est une sorte de romancier-essayiste-gourmet-critique culinaire. Un homme plus qu’intéressant, donc, en plus d’être vivant.
  • Les poèmes Matin d’adieu, Les aiguilles de pin et Sanglot silencieux de Kenji Miyazawa (1896-1933) sont particulièrement beaux. Spirituels, mêlés de dialecte que les traducteurs ont retranscrit en alphabet romain, avares en ponctuation, ils sont aussi très tristes car Miyazawa a couché sur le papier les derniers instants de sa sœur, qui veut un bol de neige fraîche et s’inquiète de ses effluves. Bouddhiste et végétarien, Miyazawa n’a vécu que 37 ans mais a laissé des œuvres très intrigantes. Plus jeune, je contemplais la couverture de l’édition Serpent à plumes de Train de nuit dans la voie lactée à chaque fois que j’allais à Gibert Joseph, mais je n’ai jamais osé l’acheter. Récemment, je me suis sentie prête mais apparemment, le livre atteint maintenant des prix à trois chiffres.
  • Remise de mes émotions, j’ai pu continuer avec Les yôkan de Kafû Nagai (1879-1959), sans conteste mon œuvre préférée car elle est à la fois didactique et pleine de symboliques avec son protagoniste qui croit avoir changé de classe sociale mais reste considéré comme un prolétarien par la société et finit par se réfugier dans un salon de thé pour y acheter des yôkan, des pâtes de haricot rouge, hors de prix histoire de se consoler.
  • Enfin, la nouvelle qui donne son titre au recueil, Le Club des Gourmets, signée Jun’ichirô Tanizaki (1886-1965), est fascinante. Comme souvent avec cet auteur, le désir n’est jamais très loin (c’est un euphémisme) et ici, il s’unit à la cuisine pour donner une histoire assez monstrueuse et horrifique. Le fait que la cuisine se fait chinoise dans cette nouvelle m’a d’ailleurs beaucoup amusée.

C’est donc avec un immense soupir de satisfaction que j’ai refermé mon livre. Il est rare que des recueils de nouvelles me plaisent autant même si je suis amatrice du genre. Ici, j’ai beaucoup aimé le choix et l’ordre des œuvres, les auteurs mis en avant, les petits dessins et les explications de Sekiguchi, sans lesquelles je n’aurais pas compris autant de choses dans Sukiyaki et canard ou encore dans Les yôkan, par exemple. Les anecdotes, le cadre historique et les éléments biographiques ont été aussi intéressants à lire que les œuvres elles-mêmes. Et si j’ai été un peu désarçonnée devant certains choix de traduction au début, j’ai été très vite emportée par l’exotisme des mots et des tournures de phrase.
Un beau voyage culinaire si vous êtes amateurs de Japon et de bouffe.

2 commentaires:

  1. Je suis contente que ce recueil t'ait plu ! Si tu veux creuser un peu plus la question, Ryôko Sekiguchi a publié deux petits essais autour de la nourriture japonaise, "L'Astringent" et "Manger fantôme", chez Argol.

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  2. Ah cool, merci !
    Oui je compte bien relire du Sekiguchi, j’aime bien sa vision des choses :)

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