Les langues et moi

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Cela fait quelques mois que je souhaite parler de mon rapport à la langue chinoise et qu’un brouillon intitulé « chinois » traîne dans mes archives. J’avais pris quelques notes lapidaires et j’en étais restée là, en panne d’inspiration ou peut-être par manque de sincérité.
Récemment, alors que je me disais qu’il faudrait vraiment que j’arrête de voir le monde à travers le prisme de ma culture asiatique – sentez-vous un autre sujet prise-de-tête venir ? moi oui  – je me suis rendu compte que ce que je voulais exprimer au sujet de cette langue qui est celle ma mère sans être ma langue maternelle s’applique en réalité à toutes les langues.

Pour faire court, je ne suis pas douée en langues. Quelle que soit la langue. C’est simplement que, pour le chinois, j’avais réussi à me l’expliquer par mon background culturel et que je m’étais trouvé mille anecdotes, ce qui lui conférait un statut unique. Mais je ne suis pas meilleure ailleurs.

Pour faire long, oui je suis traductrice, c’est bien marqué anglais – allemand – chinois sur mon CV et il arrive même à mes clients d’être contents de mon boulot. Mais non, je ne me sens pas du tout un don pour les langues – tout au plus une très grande passion.

Concernant le chinois, qui a longtemps été la « langue de la maison » pour moi, je l’ai appris très tôt, vers mes 7 ans, ce qui en fait la deuxième langue que j’ai apprise après le français. Mais je l’ai parlé encore plus tôt, avec mes parents qui ne voulaient pas m’inculquer un français erroné et me transmettre un lourd accent. Par conséquent, je suis à l’aise dans les conversations du quotidien.
À l’âge où j’étais très réceptive et où j’avais une bonne mémoire, j’apprenais donc des mots de tous les jours, les mêmes mots que ceux que j’utilisais avec ma famille. J’ai suspendu mon apprentissage vers mes 17 ans pour reprendre à la fac, vers mes 20 ans.
En licence, j’avais de bonnes notes, je comprenais bien, mais pour ingurgiter du vocabulaire, c’était presque mort. En double cursus, je n’assistais de toute façon pas à des tonnes de cours. Juste avant les exams, je rentrais tout dans ma cervelle, qui s’empressait ensuite de tout évacuer sitôt les exams passés.
Aujourd’hui, alors que je travaille à partir du chinois, je me rends compte que je n’ai retenu que le vocabulaire appris jusqu’à mes 17 ans. Tout ce qui est arrivé par la suite, j’ai une vague idée de sa signification, mais je me sens quand même obligée de le chercher dans le dictionnaire, encore et encore. En premier lieu, tous les termes qui ne me parlaient absolument pas à l’adolescence : chaîne d’approvisionnement, PIB per capita, entreprise intégrée, j’en passe et des meilleures. Tout ce que je visualisais à peine en français, je n’ai pas su me l’approprier en chinois.
C’est ce qui explique pourquoi, en chinois, j’ai longtemps fait du sous-titrage : de l’oral, du quotidien, quelques petites envolées lyriques çà et là, j’étais largement satisfaite en cherchant la formule juste et idiomatique en français et en rouspétant quand, au cinéma, je tombais sur des sous-titres très édulcorés.
Petit à petit, j’ai reçu d’autres propositions que le sous-titrage et j’ai dû sortir de ma zone de confort, comme on dit. Je n’allais pas refuser des commandes ad vitam eternam par crainte de me frotter au vrai chinois, celui d’aujourd’hui, mal écrit, truffé d’anglicismes et de barbarismes, une langue qui a évolué comme une autre, donc.
Je me suis donc mise au chinois des affaires, au chinois économique, au chinois agricole, au chinois artistique... Des pans entiers de vocabulaire que j’ai dû assimiler assez vite... et oublier aussi vite. Heureusement, côté grammaire, ça va, j’ai encore gardé une sorte d’intuition qui me dit comment découper mes phrases.
Au moins, je suis consciente que le chinois est une vraie langue, que ce n’est pas juste la langue de chez moi, que je peux en vivre et que je peux même m’améliorer. Cela ne m’empêche pas d’ouvrir mes projets chinois avec plus d’appréhension que ceux en anglais et en allemand mais cela me motive à retourner aux fiches de vocabulaire pour ne pas perdre de temps avec des mots déjà vus mille fois.
Voilà pourquoi je ne suis pas douée en chinois : mon cerveau semble s’être figé à une époque et, sûrement par peur et par paresse, je n’ai pas développé mes connaissances et j’en paie le prix aujourd’hui.

Pour l’allemand, l’histoire est différente. J’adore me plonger dans les méandres de la langue de Goethe et je suis fière de trouver le sens d’une phrase de cinq lignes après 10 minutes de déchiffrage intense, mais je n’ai pas d’affinités avec l’allemand. L’allemand n’est pas naturel pour moi.
Pour pallier ce manque, je lis régulièrement des articles et des magazines allemands, donc encore une fois, professionnellement, je ne rencontre pas de problèmes particuliers.
Par contre, il ne faut surtout pas me demander de parler, je ferais un blocage total. J’ai un peu progressé en allant vivre un petit mois à Hambourg, mais je n’ai pas eu de grandes discussions philosophiques avec des Allemands, donc cette langue reste passive pour moi.
Côté vocabulaire, c’est un peu pareil qu’en chinois : j’apprends encore des mots (évidemment) mais difficilement, car mon cerveau semble préférer accueillir des informations totalement superficielles à la place.
Toujours est-il que je complexe de moins en moins et que j’assume de ne savoir que lire et écrire cette langue. Heureusement que je suis traductrice et pas interprète hein, même si ce n’est pas toujours facile d’expliquer la situation. D’ailleurs, je ne le fais pas.
Voilà pourquoi je ne suis pas douée en allemand : je n’ai pas cette intuition que certains ont avec la langue, je n’ai pas baigné dans la culture germanique, j’ai été trop peu de fois et trop rapidement dans les pays germanophones.

Pour l’anglais – vous vous en doutez – c’est encore une autre paire de manches. J’ai des affinités avec cette langue, je lis beaucoup en anglais, peut-être plus qu’en français, je m’y sens à l’aise même quand elle est malmenée.
J’ai vécu en Angleterre et à mon retour, j’avais même réussi un test d’interprétation en anglais. Sauf que... cela fait sept ans que j’en suis revenue et que je ne pratique plus la langue. Et donc, fatalement, que je perds en aisance. Je me console en lisant beaucoup, mais quelque part, je sais que cela ne suffit pas tout à fait à entretenir la langue.
Malgré tout, je reste optimiste, car je sais qu’il me faudra moins d’efforts le jour où je me déciderai à rattraper le temps perdu.
Mais je ne suis pas non plus douée en anglais : je me suis acharnée sur cette langue, j’ai répété mille fois les mots pour espérer avoir un accent correct, j’avais des tas et des tas de répertoires de vocabulaire. Mes maigres connaissances ne sont donc que le fruit de ma passion et de ma rigueur.

Enfin, le français, la « reine » de mes langues. Même schéma que l’anglais : ingurgitation de vocabulaire à un âge très précoce, ingurgitation des règles d’orthographe et de grammaire. Du coup, petite et ado, j’avais un niveau assez bon en français, en compréhension comme en rédaction.
Ensuite, je n’ai plus lu de roman pendant trois ans vers mes 16 ans et cette décision stupide m’a sans doute été fatale puisque c’est à cet âge-là qu’on grandit une seconde fois – dans la tête – et qu’on se forme. J’ai donc l’impression d’être devenue une jeune adulte avec énormément de lacunes.
Par je-ne-sais-quel miracle, encore une fois, j’ai parfois des éclairs de génie strictement sur le plan professionnel, qui font que je ne suis pas sur la paille, mais sinon, j’ai plutôt honte de mon écriture.
Pleine de maladresses et d’imprécisions. Trop d’adjectifs et de verbiage. Par dessus tout, trop de formules toutes faites.
Ceci dit, je reste optimiste : j’ai toute la vie pour m’améliorer.

Mais voilà, à travers ces quelques exemples et anecdotes, j’essaie surtout d’expliquer que j’ai acquis mes langues par la persévérance (c’est bien) mais de manière très scolaire (c’est moins bien) (c’est à chier, même). J’ai juste répété encore et encore jusqu’à ce que ça rentre.
Aujourd’hui, cette méthode ne me convient pas intellectuellement ni même techniquement : j’ai vraiment une mémoire de poisson rouge et je me demande si la petite fille qui retenait par cœur les mots d’un livre ou les paroles d’une chanson a jamais existé.
Surtout, j’essaie de me débarrasser de mes peurs et de mes défauts. La peur de l’échec, car je suis sûre que c’est à cause d’elle que ce n’est qu’en DEUXIÈME année de fac d’anglais que j’ai lu pour la première fois un roman entier en anglais (c’était Anansi Boys de Neil Gaiman, lors d’un mémorable vol Hong Kong–Paris). Et c’était pour ne plus jamais m’arrêter après, donc c’est d’autant plus stupide d’avoir tardé. De cette peur est née une certaine paresse intellectuelle aussi, qui s’est installée à vitesse grand V en moi et que je chasse aujourd’hui à grands coups de balais. Et bien sûr, comment ne pas parler de l’orgueil mal placé dont j’essaie aussi de me débarrasser ? Peur d’échouer, peur de ne pas être parfaite, peur d’être jugée... Tout cela me passe aujourd’hui au-dessus de la tête alors que plus jeune, j’en avais fait mes principes directeurs. Que de temps perdu.

Au final, je ne suis certes pas douée en langues comme j’aurais aimé l’être (apprendre vite, parler naturellement) mais j’imagine avoir d’autres ressources, la motivation en tête. Celle qui m’a fait m’inscrire à mes cours de japonais comme à des formations de traduction ou de perfectionnement en français.
J’ai encore l’impression d’être une imposture mais je pense gérer les émotions les plus toxiques grâce à mon plaisir d’apprendre :)

8 commentaires:

  1. Je suis, théoriquement, bilingue breton-français, j'ai un assez bon niveau d'anglais et j'ai "appris" l'italien et l'espagnol. J'aimerai consolider ces bases, apprendre de nouvelles langues: j'aime le fait d'avoir les clés pour déchiffrer des choses qui étaient obscures jusqu'alors. Mais, mais... comme toi j'ai du mal avec le vocabulaire. Autant les premiers pas dans une langue ne sont pas trop difficiles et je progresse vite, autant dès qu'il faut consolider j'ai énormément de mal. En plus de ça, mon cerveau semble ne pas être capable de faire cohabiter plus de deux langues à la fois: ça m'attriste énormément, mais si le breton est ma deuxième langue (j'ai commencé à 3 ans), j'ai perdu énormément de vocabulaire. La compréhension est toujours là (heureusement!) mais pour ce qui est de parler, j'y insère des mots d'anglais. Et lorsque j'étudiais l'italien je faisais un gros mélange espagnol-anglais-breton-italien.
    Quant à l'anglais, pour mon plus grand désarroi, l'idée comme quoi vivre dans un pays fait progresser dans la langue qui y est parlé, n'a pas marché pour moi: j'ai plus progressé par la suite :/
    Bref, les langues et moi, je voudrais que ce soit le grand amour, mais c'est plus un flirt au final ^^

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    1. Le mélange italien-espagnol est, paraît-il, courant. Le breton par contre... :)
      J’ai oublié de dire que je retenais mieux le vocabulaire en contexte, d’où la lecture intensive de magazines...

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  2. C'est intéressant de te lire sur ce sujet, au moment où je me pose beaucoup de question sur mon rapport au français écrit. Je termine une thèse de 500 pages dans cette langue maternelle, alors que j'ai grandi dans un milieu culturel assez (voire très) pauvre. J'ai eu très jeune une grande aisance, et une bonne orthographe venue de je ne sais où, j'avais le truc. Mais j'ai aussi plein de tics et d'approximations qui vont avec ce truc sorti de nulle part, qui n'est pas ancré dans un apprentissage ni dans un bagage culturel. Et puis j'ai continué à fonctionner à l'intuition, étant récalcitrante à réciter ma conjugaison :) Du coup j'ai toujours un peu peur d'être "découverte" quand ma promotrice française me corrige, qu'on va se rendre compte d'où je viens (et je vois par la précision de ses corrections qu'elle maîtrise les détails de la langue française, je suis très impressionnée). Bref, les histoires de langues, on a beau en faire un métier et en rationaliser la pratique, ça reste des histoires intimes :)

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    1. (Ouiii je n’ai pas encore eu le temps de passer te féliciter pour ta thèse : bravo et courage pour la dernière ligne droite :))
      Absolument comme toi, du milieu culturel aux tics. Je pense que les tics ne sont pas toujours imputables au milieu culturel et/ou social, on en a tous, mais certains sont plus acceptés que d’autres, à mon sens.
      J’évite autant que possible de faire l’impasse sur le dictionnaire car on y découvre une foule de choses mais parfois, le manque de temps fait que ce n’est pas possible.
      Quant à ta thèse, il ne me semble pas qu’elle porte sur la langue française en elle-même donc ce n’est pas la mort s’il y a de petites approximations, si ? (je ne dis pas que ce n’est pas grave pour toi hein, juste que tu ne seras pas sanctionnée pour ça - enfin, je demande ^^)

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  3. J'ai toujours été douée pour les langues et heureusement, car sinon je n'aurais pas pu faire d'études supérieures. Les sciences c'est pas mon truc, les sciences du langage non plus d'ailleurs ... J'ai eu bcp de chance car mes parents m'ont envoyé à l'étranger en vacances, Espagne, puis Allemagne puis j'ai passé une année à Grenade après mon bac et j'ai passé les examens de première année de LCE Espagnol en candidat libre. Je crois avoir bcp de facilité, peut être est ce lié à l'apprentissage de la musique dès mon plus jeune âge, je n'en sais rien. En tout cas j'admire ta réussite professionnelle !

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    1. Ah, justement, tu me rappelles que je me « destinais » à la biologie (mais heureusement que ça ne s’est pas fait)...
      J’ai toujours aimé les langues, sûrement parce que j’ai été contrainte à faire la navette linguistique (« interprète » serait un trop grand mot) pour ma famille donc j’y ai toujours baigné. Mais bon, suffit pas de baragouiner pour se dire à l’aise, hélas pour moi.
      Je suis nulle en musique mais bizarrement, je n’ai pas trop un accent à couper au couteau. Du moins je l’espère :)

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  4. C'est intéressant de lire cet article en ayant en tête ton métier. Finalement, malgré les obstacles et ta conclusion en demi teinte, je retire surtout de ton article que tu as su choisir et persévérer dans ce métier. C'est courageux de choisir cette voie tout en ayant cette vision de ton rapport aux langues.

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    1. Bah ça ne m’est pas venu tout de suite, cette réflexion ^^
      Après le bac (bon, quelques mois avant), j’ai regardé mes notes, j’ai vu que je cartonnais en bio et en langues. J’ai voulu faire de la bio mais y ai renoncé car il y avait de la géologie dans le programme universitaire, un truc que je déteste et ne comprends pas. Donc j’ai fait des langues, un peu par défaut et un peu parce que j’aime ça. Heureusement car je n’ai pas du tout la rigueur scientifique – oui, je sais, j’ai pas grand-chose ^^
      Au cours de mes études, j’ai vu la trad’ et assez vite, j’ai décidé que je voudrais en faire. À cette époque, je ne me trouvais pas « pas douée », je progressais vite. Et puis au bout d’un moment, la fameuse mémoire de poisson rouge et la stagnation sont venues.
      Heureusement que j’ai compris au fur et à mesure que j’étais pas douée et que c’était curable, sinon, ça aurait été la grosse baffe pour moi ^^

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