Le féminisme de mes parents

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Parmi les choses à la fois formidables et déprimantes que les réseaux sociaux... ou plutôt Twitter, le seul auquel je suis abonnée, m’a apportées, il y a la possibilité de prendre part – à ma très modeste échelle – aux causes qui me tiennent à cœur. En tête : la lutte contre le racisme (en particulier contre les Chinois), le végétarisme et le féminisme.

Et pour ce dernier sujet, alors que je pensais avoir été sensibilisée par les médias, la société et l’actualité politique, je me suis petit à petit rendu compte par ces mêmes supports que ce sont en réalité mes parents qui ont semé en moi les graines du féminisme. Le « féminisme de mes parents » ? Il y a quelque temps, je me serais étranglée rien qu’en lisant ça, et pourtant...

Je suis fille unique et ils ont toujours répété à ceux qui leur demandaient avec beaucoup de délicatesse et devant moi pourquoi ils n’avaient pas « fait un garçon » qu’il n’y avait pas besoin car je suis leur fils et leur fille...
... même si j’ai eu de nombreux interdits relatifs aux sorties juste parce que je suis une fille

Rien ne m’a été interdit ou imposé au prétexte que je suis une fille : robe, coupe de cheveux, études, marmaille (jusqu’à récemment), que sais-je...
... même si techniquement, je n’ai jamais rien eu au-delà de la permission de 18h à mes 18 ans et qu’ensuite, je suis partie et me suis passée de leur autorisation

J’ai toujours été encouragée à faire ce que bon me semblait professionnellement et ils étaient même trop ambitieux à mon égard...
... tant que ce n’est pas un travail qui me ferait rentrer tard : je leur dis quand, que j’ai déjà postulé pour bosser dans une morgue ?

Je vais aux toilettes que je veux : c’est con à dire mais je vois des femmes se bloquer et ne pas oser aller chez les hommes quand il n’y a personne et je vois des hommes se bloquer quand ils voient une femme entrer dans une cabine...
... même si... ah bah rien : quand j’étais petite, c’était mon père qui m’emmenait aux toilettes (chez les hommes, donc) car ma mère n’avait pas la force de me porter assez haut pour que mes jaunes fesses n’entrent pas en contact avec la cuvette
(ou l’art de reformuler 15 fois la même phrase pour ne pas que son pâpounet passe pour un pédophile incestueux)

Aussi loin que je me souvienne, on a toujours – et naturellement – utilisé un langage non genré : certes, c’est plus simple en chinois où il n’y a pas de distinction aussi nette, mais on n’a jamais été dans un modèle hétéronormé et on a rarement fait de suppositions sur le sexe des gens par rapport à leur métier, leurs paroles ou leurs actes...
... mais j’ai quand même appris anormalement tôt le mot « viol » et son écriture en chinois, composée de trois fois le caractère « femme » : 姦

Mais surtout, surtout, ils m’ont toujours appris que je n’avais pas à subir la pression d’un homme, quel qu’il soit...
... même s’il valait mieux que mon mari soit avocat ou médecin (raté, je ne me suis pas mariée) (re-raté, le monsieur n’est aucun des deux)


Bref, une éducation pleine de paradoxes mais dont je retiens aujourd’hui un profond égalitarisme. En fait, tous les interdits dont j’ai fait l’objet et qui faisaient halluciner mes amis trouvent leur source dans la crainte irrationnelle qu’ils ont toujours eue pour ma sécurité.
Récemment encore, mon père a un peu flippé en apprenant que je trimballais mon PC seule dans le métro et m’a demandé s’il est lourd (je pèse un peu moins de 60 kg, mon PC un peu moins de 5 kg, normalement, je gagne...).
Mais au fond, je pense que ce n’est pas tant parce que je suis une fille que parce que je suis leur enfant.

Globalement, le fait de ne pas avoir entendu « ça, c’est pour les filles / garçons » a été une bénédiction. En lisant des tas et des tas de témoignages de femmes qu’on a muselées, je me suis rendu compte que j’ai gardé ma naïveté d’antan : j’ai toujours pensé que tous les rôles sont interchangeables et qu’au cours d’une vie, on change de modèle pour prendre celui que l’on veut et qu’on peut prendre, et non celui qu’on nous donne.
C’est sans doute pour cela que j’ai rarement complexé d’aimer des « trucs de filles » (la papeterie, les sacs à main, la biologie, la traduction) ou des « trucs de mecs » (les BD avant que ce ne soit enfin mixte, les jeux vidéos, la chimie, les ordinateurs). Ce distinguo n’a jamais eu de sens chez nous.

Et mine de rien, cette liberté de penser, ce désir de choisir son destin – aussi absurde que puisse sembler cette expression – ne sont pas si communs chez des parents, dans cette génération, au sein de la communauté chinoise.

Il ne me reste donc plus qu’à remercier bloguesquement mes parents qui ne me lisent pas et qui ne doivent même pas connaître le mot « féminisme » en français.

Pendant que je rédigeais ce billet, le groupe de rock japonais ONE OK ROCK scandait « This is my own judgment », dans Kanzen Kankaku Dreamer, comme un pied de nez : on croit être un individu unique et on se rend compte que d’une manière ou d’une autre, on est le produit de ses parents.

2 commentaires:

  1. Je n'ai jamais réfléchi beaucoup à la question... mais mon père était très heureux d'avoir une fille ! J'ai toujours reçu des jouets divers, du train électrique aux poupées, et ma mère a longtemps résisté aux barbies. Je n'ai pas l'impression que mes parents essayaient de ma caser dans la partie "fille", tout en me protégeant beaucoup par ailleurs vu que je suis fille unique de parents relativement âgés.

    En plus, dans ma famille, il y a une belle collection de fortes femmes qui sont un exemple pour moi.

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    1. Dans un monde idéal, on devrait être très heureux d’avoir un enfant tout court (si on l’a désiré, bien entendu), qu’est-ce que ça change à vrai dire ? Bon ok, si tu d’affilée 4 garçons, je peux comprendre que t’aies envie d’avoir une fille, m’enfin.
      Je n’avais pas beaucoup de jouets mais j’avais un peu de tout (sauf des Lego :().
      Ca nous fait un (autre) point commun : mes parents m’ont eue tard aussi, mais plus jeunes que les tiens il me semble (35 ans environ).

      Et tu vois, je n’avais jamais trop réfléchi à la question du modèle familial : j’ai pioché ça et là des éléments que j’aimais bien et/ou admirais. La question mérite d’être creusée !

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