Le beurre et l’argent d’Uber

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Il y a un an, je m’intéressais dans le cadre de mon travail aux « travailleurs à la demande ». Il était question du spectre d’Uber d’un point de vue économique : émergence de méga-plateformes servant d’intermédiaires entre l’offre et la demande, multiplication des services en faveur des consommateurs et absence de prestations sociales pour les travailleurs. Lorsque les récentes grèves de chauffeurs ont eu lieu, je me suis repenchée sur la question pour tenter de comprendre la situation

Il y a deux semaines, la France assistait à un énorme coup de colère des chauffeurs de taxi contre les VTC en général, contre « les Uber » en particulier. Sans surprise, j’ai vu très peu d’avis bienveillants envers les taxis, mais je dois dire que je ne m’attendais quand même pas à un tel déferlement de haine. Jugez-en par vous-même :
L’anonymat qui permet tout


Le complot


Il manque la franc-maçonnerie...

J’ai volontairement choisi des commentaires de gens que je ne connais pas, car j’ai été blessée par les avis non moins violents de personnes que je connais un peu. Je les ai aussi choisis car ils condensent assez bien l’avis général, il me semble. J’ai été choquée sur deux plans : le traitement inhumain envers les chauffeurs de taxi (c’est fou... mais ce sont des êtres humains comme les autres !) et passée la colère, la prise de position envers un système qui ne garantit aucun droit à ses fournisseurs de services. C’est donc ces axes que je vais traiter aujourd’hui *chausse ses lunettes* *ne voit rien car elle porte déjà ses lentilles* *enlève ses lunettes*.


Premier point : la condition des taxis. Pour que ce soit bien clair, je précise d’emblée de jeu que je ne vais pas être objective. Mon père a été artisan taxi, mon oncle est taxi. Les copains de mon père sont tous ou presque taxis. Bref, à la maison, ça a été taxi pendant 15 ans. Est-ce que ça veut dire que j’adore les taxis ? Non, mais je sais à quel point leurs conditions de travail sont dures : pour mon père, ça a été 12 heures par jour, 7 jours sur 7, pendant 10 ans (avec un travail nocturne plutôt que diurne au tout début). Les 5 dernières années avant sa retraite, il s’est autorisé un jour de repos par semaine. Il ne s’en est jamais plaint, ce métier lui a permis, à lui immigré venu en France dans les années 70, d’acheter un appartement, de faire vivre sa petite famille, de lui offrir des vacances, alors même qu’il est incapable de conjuguer certains verbes. Bref, pour lui, les choses se sont bien passées malgré la difficulté, et je me réjouis qu’il soit parti à la retraite avant que la situation dégénère.
Pour certains de ses collègues, les choses ont été bien moins roses : combien de fois l’ai-je vu rentrer abattu après avoir appris la mort d’un confrère au volant ? Aucun n’était un ami proche, mais ce sont des événements qui font réfléchir et qui l’ont poussé à arrêter à 61 ans pour pouvoir profiter de la vie. Je passe sur les histoires dramatiques de chauffeurs qui ont perdu tous leurs points de conduite et ont été obligés de vendre leur licence de taxi...

Et justement, cette fameuse licence dont tout le monde parle. Les informations que je détiens ne sont sûrement plus trop d’actualité mais j’avoue ne pas m’être tant renseignée que ça sur le sujet car sinon, cet article n’aurait jamais vu le jour. Toujours est-il qu’à Paris, oui, la licence est théoriquement délivrée gratuitement par la Préfecture de Police (c’est elle qui gère toutes les affaires de taxi). Sauf que le nombre de licences est limité donc un marché de vente et d’achat de licences s’est créé. Mon père est passé par celui-ci pour acquérir la sienne – moyennant un prêt bancaire qu’il a obtenu après une lettre fort éloquente à sa banque (toujours sans verbes conjugués) – qu’il a revendue sur ce même marché de l’occasion. J’ai lu que c’était les taxis eux-mêmes qui avaient demandé l’instauration d’un quota de licences et j’avoue que jusque-là, j’avais toujours cru qu’il était au contraire imposé par la Préfecture. J’imagine que si ce sont les syndicats de taxis, la situation actuelle serait effectivement un retour de bâtons... mais un peu cruel.

Néanmoins, les taxis que je connais sont des gens comme les autres. Ils ne se sont pas dit : « Eh ! Et si on suggérait un quota à nos syndicats pour pouvoir spéculer sur nos licences ?! » (je schématise). Leurs jambes ont flanché quand ils ont appris le prix mirobolant de la licence, mais souvent, ils se sont dit qu’ils n’avaient de toute façon pas le choix. Mon père a été bien sûr ravi d’avoir obtenu un pécule pour assurer sa retraite et celle de ma mère, mais mon oncle, qui a commencé bien plus tard, n’a pas encore fini de rembourser son prêt et serait bien en peine de donner la valeur de sa licence quand il la revendra. Comme l’argent n’a jamais été tabou pour moi, je peux dire qu’une licence coûte dans les 200 000 euros de nos jours. De toute façon, ce chiffre est largement communiqué dans les médias. C’est un chiffre mirobolant oui, c’est même le prix d’un studio sans prétention dans la capitale, et je suis d’accord qu’il faudrait légiférer, ne serait-ce que pour la santé financière des chauffeurs qui s’endettent plus que de raison.

Là où la pilule a du mal à passer pour moi, ce sont les commentaires véhéments. Certains semblent se gausser du malheur des taxis, voire même trouvent justifié que ces derniers soient aujourd’hui dans la panade. Jamais je n’ai vu une telle connivence dans les paroles : « ils l’ont bien mérité », c’est ce que sous-entendent les tweets, commentaires et articles. Pourtant, les personnes que je suis et lis se revendiquent de gauche et viennent au secours d’à peu près tous les groupes sociétaux. Je ne dis pas par là que les personnes de sensibilité politique de droite sont inhumaines ; mais leur conception de l’économie et de la société est souvent différente. De la part de personnes enclines à se solidariser de tout, je m’attendais donc à des réflexions moins tranchées. Or, ce sont elles qui montent le plus au créneau car 1) elles ne sont tombées que sur des taxis pas aimables et 2) elles adorent le système Uber. Pour ce qui est du premier point, je n’ai rien à dire : en France, j’ai pris le taxi à tout casser 3 fois et je suis tombée sur des gens corrects, voire carrément aimables, encore plus quand je leur ai dit que mon père était un ex-confrère. Il y en a même un qui m’a rendu le billet de 20 que je lui ai donné en trop, mais 3, ça ne suffit pas pour faire une moyenne.


C’est surtout sur le second point que je voudrais m’appesantir. Pourquoi cette défense acharnée des chauffeurs Uber ? Parce qu’ils sont en costard ? Parce qu’ils offrent des bonbons ? Parce qu’ils conduisent de belles voitures (je vous assure que ça a son importance) ? Oui, sûrement, je veux bien croire que quand on se fait maltraiter par certains taxis, on apprécie qu’on nous donne du monsieur ou du madame. Mais soyons honnêtes : c’est surtout plus pratique et moins cher, Hubert.
Et là, encore une fois, je suis d’accord que les centrales de taxi ne sont plus forcément en raccord avec l’ère du temps, que les bornes de taxi sont d’un autre âge quand on vit avec des smartphones et que les taxis, c’est cher. Quand je dis que j’en ai pris 3 dans ma vie, c’est bien parce que le prix agit comme un répulsif sur moi, quand bien même je sais tous les frais auxquels sont soumis les taxis, artisans comme locataires.

Mais quand on défend des travailleurs, il me semble qu’on défend leurs droits sociaux, non ? Or, avec des plateformes comme Uber, les chauffeurs n’ont droit à rien. Ni assurance maladie, ni chômage, ni congé maternité. Fut un temps, la société californienne ne voulait même pas entendre parler de responsabilité professionnelle et martelait que son assurance ne couvrait pas les accidents hors des horaires de travail pourtant provoqués avec le véhicule professionnel. Un vrai casse-tête. Je me demande comment on peut soutenir un tel système... mais en fait, non, je ne me le demande pas : c’est l’intérêt du consommateur qui prime, c’est tout. Le consommateur qui est bien content d’être chouchouté par un Uber, se sent peut-être même pousser des ailes d’ange en apprenant qu’il permet à un honnête père de famille d’arrondir ses fins de mois et ne veut surtout pas en savoir plus.

Et qu’est-ce qu’il y a derrière ce joli masque ? Des travailleurs mal informés sur leurs droits, qui plaquent leur travail principal pour Uber et investissent dans la belle voiture si importante pour le paraître, avant de se rendre compte que pour rentrer dans leurs frais, il faut faire des horaires de malade, bosser la nuit et faire une croix sur leur vie sociale, faire les sorties de boîte et tout le toutim. Un peu... eh bien oui, comme les chauffeurs de taxi. Même activité professionnelle, mêmes contraintes, hein. Ce qui donne des travailleurs en colère, qui revendiquent maintenant des droits auprès de leur employeur et de l’État.

Quand je vois ça, je n’ai pas envie de leur dire « bien fait, vous l’avez mérité ». D’une part, parce que c’est inhumain et contre-productif, d’autre part, parce que je suis, quelque part, moi aussi une travailleuse à la demande. Une partie de mes clients sont des intermédiaires de la traduction (qui préfèrent s’appeler « agences de traduction », certes) et je travaille en freelance en acceptant des commandes et en m’occupant moi-même de ma paperasse et des cotisations pour ma protection sociale. Sauf que je pense avoir un meilleur accès à l’information que les Uber, que j’ai été informée de mes droits et de mes devoirs, que je pense à ma retraite et que je refuse de participer à des systèmes nauséabonds que certains acteurs du marché ont eu l’intelligence d’inventer : enchères à la baisse, instauration de tarifs fixes, travail le week-end ou en urgence sans majoration et autres joyeusetés. Et le marché de la traduction est loin d’être bien encadré, hein.

Si je mets de la traduction dans les voitures, c’est parce qu’il y a une base de comparaison possible. Comme je choisis d’ignorer les agences qui me « proposent » des tarifs de misère qui ne me permettraient même pas de payer mes factures, je choisis de ne pas cautionner les VTC tant que l’État n’aura pas imposé à leurs employeurs d’assurer un minimum de protection.
Il n’est pas juste qu’à activité égale, certains doivent cotiser à l’Urssaf, au RSI et à la Cipav tandis que d’autres se déclarent au mieux auto-entrepreneurs, tout comme il n’est pas juste que ces derniers soient écrasés par un employeur tout-puissant tandis que les premiers bénéficient d’un cadre de travail établi.


Depuis le début du débat, mon avis a évolué. Fille et nièce de chauffeurs de taxi, j’ai eu une phase où j’étais hostile aux VTC (plutôt aux employeurs qu’aux « employés », d’ailleurs), mais j’ai dû me rendre à l’évidence : le marché est en mutation, il est normal que des malins se soient engouffrés dans la brèche. Rajoutons à cela que je suis moi-même dans un secteur « uberisé » depuis belle lurette – comme je le disais, on n’a rien compris, dans ma famille – et me voilà à dire que le début de la solution réside dans la légifération. Mais ça, c’est seulement si on parvient à dépasser les discours passionnés...


Je serais sincèrement curieuse de connaître votre avis sur la question.
Quelles ont été vos expériences avec les taxis et/ou les VTC ? Promis, je ne mordrai pas :)

6 commentaires:

  1. Personnellement, j'ai eu de bonnes comme de (très) mauvaises expériences avec les taxis, notamment indépendants (genre le mec qui a un GPS mais te demande de le guider, si bien que ça dure plus longtemps, celui qui t'insulte parce que ton co-passager est ivre et a demandé qu'on s'arrête pour vomir - histoire de pas crader la voiture...). J'ai essayé une fois d'utiliser Uber mais... j'ai rien compris au système de réservation (je dois être trop blonde), du coup je passe par G7 les très rares fois où j'estime avoir besoin d'un taxi (= pour aller à l'aéroport à un horaire indécent).
    Le taxi est cher, c'est une des raisons pour lesquelles je ne l'emprunte que très rarement, et pas forcément aimable, d'après ce que j'en ai vécu. Après, c'est comme pour tout, les mauvaises expériences laissent un souvenir plus marquant que les bonnes...

    En ce qui concerne le système Uber, j'estime en effet que l'employeur a le devoir de garantir des conditions de travail satisfaisantes à ses salariés/prestataires de services (là, tu sens que je bosse un peu là-dedans), mais c'est - heureusement ou malheureusement - une évolution quasi inéluctable. Aujourd'hui, on est dans l'hyper réactivité, la proximité, l'immédiateté. D'autres services que nous consommons répondent à cette attente, au hasard AirBnB, que nous utilisons tous... Pourtant, ce sont des gens qui arrondissent leurs fins de mois en effectuant un travail (ménage, petit déjeuner...) non rémunéré, qui ne paient pas les mêmes taxes que les hôteliers (souvent trop chers), et qui ne bénéficient d'aucun avantage social pour cela.
    Je n'ai pas la réponse à cette question pour le moins épineuse, même si je pense que desserrer un peu la vis ne serait pas une mauvaise idée, sans pour autant rogner sur les acquis sociaux. Malheureusement, là encore, ça coûte (beaucoup !) d'argent.
    (Et qu'on ne me fasse pas dire que tous les employeurs / entrepreneurs sont des salauds accrochés à leur fric, ce n'est pas du tout ce que je pense.)

    Bon c'était un long commentaire et j'ai la flemme de me relire, j'espère que c'est compréhensible... :)

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    1. Si, c’est très clair, merci !

      Ah le passager qui vomit, la hantise des chauffeurs ^^ Je ne peux honnêtement pas dire si mon père était aimable mais je pense qu’il y a plus sympa comme il y a bien pire. De son propre aveu, les taxis sont pas toujours aimables (entre eux, si), ne prennent (prenaient ?) pas la carte bancaire et refusent les courses peu avantageuses, ce qui contribue à la haine générale. Je persiste à ne pas la trouver justifiée.

      Dernièrement, je crois que le gouvernement a accordé quelques faveurs aux taxis, mais j’imagine qu’il fera de même dans quelque temps avec les VTC. Si tous les VTC étaient déclarés, ils auraient au moins des droits et des devoirs, comme tous les professionnels.

      Mais bon, pas plus tard qu’hier, j’entendais un VTC dire à l’antenne d’une radio que, *lui*, contrairement aux taxis, n’a pas une licence à 200 000 €... logique, puisqu’il n’en a pas acheté ! Et que, *lui*, ne faisait pas payer 80 € l’aller-retour Paris-Roissy. On marche sur la tête et on compare ce qui n’est pas comparable !

      Je vais retoucher un peu mon article car j’ai un peu cuisiné mon père sur le sujet hier :)

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  2. Je suis en proche banlieue, j'utilise beaucoup les taxis. Et je n'ai jamais vraiment eu à me plaindre. J'ai utilisé un Uber, il y a peu de temps avec une amie pour rentrer de Pigalle à Asnières car impossible de trouver un taxi (ils étaient en grève). Nous avions clairement trop bu (trois cocktails au Dirty Dick c'est clairement de trop pour moi ...) et le type de Uber n'a pas été des masses aimables et j'ai payé la course bien plus chère qu'en taxi ...

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  3. Je n'ai pris le taxi qu'une fois dans ma vie (par obligation, plus de bus, 23h30) et de base, c'est clairement le prix qui me fera fuir. Jamais utilisé Uber mais l'évolution du monde du travail façon "startup de la Silicon Valley, précarisons le crétin d'employé pendant que nous les patrons en baskets on s'en fout plein les poches en méprisant ces nases qui veulent des conditions de travail potables", ça me glace. Si c'est ça l'avenir vendu par le progrès numérique...
    Les taxis ont mauvaise presse, mais sans doute aussi à cause de quelques centrales aux méthodes pas forcément très heureuses...

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  4. BOnjour Shermane, La courtoisie veut qu'on demande préalablement avant de mettre en ligne in extenso un article sur lequel on est intervenu en traduction. Ce contenu est intégralement protégé par le droit d'auteur et est le travail des journalistes de The Economist et des illustrateurs de Thinkovery. Merci de le dépublier immédiatement.

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    1. Bonjour Loïc, j’ai retiré les scans et vous ai répondu par e-mail. Merci.

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