La disparition

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Dernièrement, j’ai pris conscience d’un de mes réflexes, celui de vouloir entrer – de plein gré ou de force – dans le moule de la normalité. J’ai beau me dire que les différences, c’est normal justement, je recherche malgré tout une sorte de juste milieu, de moyenne générale et d’entre-deux à renfort de statistiques et autres généralités. Comme souvent, en remontant la trace de ce réflexe, j’ai trouvé sur mon chemin mes parents. Et ma nouvelle question est donc : pourquoi ?



Est-ce que mes parents m’ont « conditionnée » pour que je sois plus facile à éduquer/gérer ? Pour que je n’aie pas de problèmes en société ? Pour que je ne me fasse pas remarquer ?
Ou pire, est-ce que je n’aurais pas eu besoin d’être conditionnée pour être normale... et banale ?

Pourtant, il me semble que sur un plan ou un autre, en bien ou en mal, je devais avoir mes spécificités. Que mes parents ont cherché à tout prix à gommer, à commencer par les soins d’hygiène et de beauté. Je n’ai les cheveux ni gras ni secs, la peau ni sèche ni grasse ni mixte, des gencives ni sensibles ni à soigner. Bref, rien qui justifie un investissement particulier pour mon corps. Ce qui ne les empêchait/empêche pas de dire sans cesse que je manque de vitamines, que je suis bardée de carences, que je n’aurais pas dû naître prématurée et que je suis souvent malade. (Il se trouve qu’une grande partie de mes soucis ont été résolus à partir du moment où mon hypothyroïdie a été établie, mais les clichés ont la vie dure.)

Côté intelligence et capacités, je devais aussi être normale. Du coup, je n’ai pas été encouragée à poursuivre dans les quelques domaines dans lesquels j’étais un poil plus douée (si bien que je ne sais même plus ce qu’ils étaient), tandis que mes failles n’ont jamais été comblées (sens de l’orientation pitoyable, absence de bon sens assez hallucinant, manque de logique). Pendant toute mon enfance et mon adolescence, j’ai donc traîné de toutes mes forces ces failles en les compensant par du par cœur et des tours de passe-passe. Ce qui a sûrement contribué à développer mon (ex-)syndrome de l’imposteur, maintenant que j’y pense.

Enfin, au niveau de mes envies non plus, je ne devais avoir rien d’original, rien qui détonne. Car il n’y a aucune fierté à détonner. Après tout, à quoi bon se faire remarquer en jouant de la contrebasse, en faisant du tir à l’arc ou en peignant ? Non, le carcan de l’école était suffisant, tout au plus avais-je le droit d’apprendre le piano (ce que je n’ai jamais fait) ou d’aller apprendre l’anglais au British Council (ce que j’ai fait). Mais c’est tout : le nombre de « folies » était soumis à un numerus clausus strict et indéboulonnable.

En fin de compte, cette stratégie a consisté à nier ma personne, qu’elle soit intéressante ou pas, au profit d’une certaine vision de la normalité. Les aspérités ont été soigneusement lissées, une par une, pour que je ne fasse aucun remous. Je peux plus ou moins comprendre la démarche de mes parents et j’imagine qu’elle m’a, à moi aussi, procuré un sentiment de sécurité, mais je ne la trouve pas pertinente. D’un côté, je ressens un gros gâchis de mes éventuels bourgeons de capacités, de l’autre, je suis souvent frustrée par les manques qui auraient pu être comblés. Par moments, je pourrais presque m’excuser d’exister, d’avoir des envies qui diffèrent de la norme et de ne pas toujours rentrer dans des cases.

Le pire dans tout ça, c’est que ça a marché, mais à retardement. Jusqu’au collège, mon entourage me voyait souvent comme quelqu’un d’original. Inoffensif, certes, mais original. Et ce n’était pas toujours un compliment. Et puis avec le lycée sont venus les complexes physiques et psychologiques et fatalement, l’envie de me faire toute petite. C’est là que j’ai commencé à appliquer les préceptes parentaux et à vouloir dire au monde entier de passer son chemin et de ne pas s’attarder sur moi.
Avec le temps, je pense avoir bien réussi la métamorphose : où que j’aille, je n’aime pas me faire remarquer, attirer l’attention sur moi et oser laisser croire que je puisse être différente. Et ça a marché.

Ce n’est que ces quelques dernières années que je me rends compte qu’à force d’être plate (ha-ha), je risque d’être fade, inintéressante et oubliée. Alors je pars à la recherche de la gamine pleine d’envies, d’aspirations et d’ambitions que j’ai osé être, en espérant ne pas être déçue du voyage. Et presque chaque jour, je me dis que si j’ai des enfants, je ferai tout pour ne pas les écraser ou les modeler, quand bien même cela me faciliterait la tâche.

7 commentaires:

  1. Ton billet me parle, je me suis souvent sentie très effacée, très normale (je n'ai jamais rien fait de spécial quand j'étais plus jeune - j'allais à l'école, je me retirais dans mon coin pour lire, je ne parlais pas des voyages avec mes parents parce que ça provoquait une attention qui ne me plaisait pas - et de la jalousie ou de l'incompréhension totale, ...).
    Mais en même temps, nous évoluons, nous ne sommes plus ces petites filles !

    Je suis fière d'être telle que je suis maintenant, avec mes goûts et mes intérêts qui ne sont pas comme tout le monde. ça me joue évidemment des tours, au boulot et dans ma recherche d'un amoureux. Mais je me sens bien mieux en osant mettre en avant mes spécificités.

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    1. Eh, quel hasard (ou pas), nous sommes filles uniques !
      Tu as de quoi être fière, je te trouve originale mais de manière naturelle :)

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  2. J'ai toujours été plutôt contente de mes différences et de mon originalité mais j'ai une différence "discrète" parce que je suis quelqu'un de plutôt réservée, d'effacée dans un groupe, on n'imagine pas vraiment que je puisse me démarquer. Pourtant, c'est vrai qu'en regardant mes goûts et mes centres d'intérêts, je peux vite passer pour une originale...

    Lorsque j'étais adolescente, les gens étaient toujours surpris d'apprendre que malgré mes bonnes notes et ma timidité, j'étais une petite rigolote qui aimait pleins de choses funky. Je crois que c'est toujours un peu pareil, réservée/introvertie/dans l'observation = sérieuse/classique/banale. Et grande gueule = original. Sauf que dans la réalité c'est pas forcément ça.
    Du coup, j'ai une relation un peu étrange avec la "différence": d'un coté je déteste (vraiment!) être mise en avant, d'un autre j'aime être celle qui est différente et originale.

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    1. Oui, je radote mais quand on te connaît d’abord par ton blog, ton originalité saute aux yeux :)
      Et effectivement, j’avais oublié que dans l’esprit des gens, réservé = banal. J’imagine que c’est la magie de la catégorisation !

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  3. On a toute une vie pour se construire et devenir qui on a envie d'être.
    Si au début on a tous été le reflet de ce que nos parents ont voulu faire de nous, on grandit et pour certains c'est à l'adolescence qu'on s'affirme et pour d'autres, c'est dans la vie adulte. Et parfois tard. Mais il ne faut rien regretter et regarder en avant !
    De petite fille modèle, je suis passée à ado effacée, non pas par mes parents mais par mes copines, c'est pire, et puis jeune adulte qui se cherche.
    Aujourd'hui, je me découvre un peu chaque jour, et je n'ai pas fini d'évoluer ! Et j'assume.
    De ce que je connais de toi, de ce que je vois, tu n'es ni effacée, ni fade en tous cas !
    Continue dans la voie que tu veux prendre !
    Des bises !

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    1. Merci pour ce gentil commentaire :)
      Oui, je pense que c’est pire d’avoir été étouffée par ses « copines », quelles que soient les circonstances. On parle souvent de cette période de construction qu’est l’adolescence, en oubliant qu’elle peut aussi être destructive.
      Je ne pense pas être *si* fade que ça, mais j’ai pris tout un tas de réflexes pour ne pas détonner, du coup, faut souvent que je fasse la part des choses entre l’inné et l’acquis. Et je me demande encore souvent pourquoi mes parents ont fait/font ça. Enfin, j’ai des bourgeons de réponse mais je ne comprends pas pourquoi ils n’ont pas voulu aller plus loin dans leur vision.

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