La disette volontaire

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Je le dis souvent, je suis une lectrice terriblement lente. Je ne me chronomètre pas, mais si je fais le calcul, je dois être à une page de livre de poche par minute, voire moins. Et si encore c’était parce que je prenais le temps de bien digérer chaque mot, j’accepterais plus ce fait, mais non, même pas, j’ai aussi une mémoire de poisson rouge. Parfois, je bute sur une phrase, je la lis et la relis et enfin, le déclic se produit. Parfois, je bloque sur une image, je dois attendre que mon cerveau réussisse à la convoquer. Parfois, c’est pire encore, j’ai l’impression que mes neurones ne se connectent pas et que je suis un pantin sans âme (bonjour la panique). En rationalisant, je pense connaître l’origine de ces bugs. Et pour changer, elle vient de mon adolescence.

Quand j’étais petite, j’étais une très grosse lectrice. Rien ne pouvait me couper dans ma lecture et une fois, en rentrant de la bibliothèque, je me suis fait klaxonner par une fourgonnette qui a failli me percuter car j’étais trop absorbée par Le Prince des Motordu. Je ne me suis pas dit que je passais effectivement devant une entrée de parking, mais que le chauffeur ne devait pas connaître le génie de Pef. Mon roman préféré est longtemps resté Les quatre filles du docteur March (mon délire de la famille parfaite, toussa), que j’empruntais régulièrement à ladite bibliothèque et que je finissais en un jour, un jour et demi maxi.

Ce petit « jeu » a duré jusqu’au collège, où Internet est arrivé chez moi. De nombreuses heures hors forfait, l’esprit souvent dans les forums que je fréquentais, j’élaborais des stratégies pour mieux renommer mes fichiers d’images et mes pistes de musique. Mon ordinateur n’a jamais été mieux organisé qu’à cette époque où tout m’ennuyait. Tout ? Non, pas les livres dans lesquels je me plongeais avec autant de délice, assortis des mangas que l’on me faisait découvrir – Angel Sanctuary et Fushigi Yugi pour commencer – et des RPG japonais que je réussissais à emprunter/graver/me faire offrir. Parallèlement à mes heures d’évasion, ma vue a continué à baisser. Je suis née prématurée et selon ma mère, j’étais déjà à -4 en maternelle. Le temps n’a bien évidemment pas arrangé les choses.

Comme je le dis souvent, je n’ai pas fait de crise d’adolescence à l’adolescence mais vers mes 20 ans, au retour de mon année d’études en Angleterre. En revanche, vers mes 14–15 ans, je me suis enfermée dans un mutisme de rebelle de pacotille, m’enfermant dans ma tour d’ivoire pour ne pas me laisser contaminer par le monde (ce que l’on peut aussi résumer par « pff, ils ne me comprennent pas »). Attitude que mes parents appréciaient moyennement, évidemment, et ont associée à Internet et aux romans. Pas aux mangas et aux jeux vidéo, notons, contrairement à beaucoup de personnes de ma génération dont les parents étaient affolés en voyant Dorothée. Il faut dire que ma mère était amoureuse d’Albator et m’obligeait à en regarder la série animée et que toute ma famille adore les films d’animation et les cartoons – il faut bien avoir de la chance quelque part.

Toujours est-il que mon père en particulier a commencé à cette période à me tanner à longueur de journée sur ma vue en chute libre. Dès que je prenais un roman dans les mains, c’était une longue litanie : encore, et combien de temps tu vas y rester, tu ne veux pas regarder la télé plutôt (!), t’es sûre d’avoir assez de lumière, tu lis pas sous la couette avant de dormir hein (non, je ne m’en cachais même pas), etc. Le plus étonnant dans ce discours, c’est que mon père, c’est celui qui m’avait acheté presque tous mes livres d’enfance, qui voue un culte aux livres, qui aime lire sans en posséder beaucoup. Ce n’est pas lui qui m’aurait dit que les livres étaient dangereux et allaient me rendre cultivée (ce qui ne s’est jamais fait). Mais il avait décidé de faire la guerre aux livres et l’ado rebelle de pacotille que j’étais était non seulement dégoûtée de se voir dicter son comportement, mais aussi de perdre un lien fort avec son paternel.

Ma réaction a été d’une stupidité monumentale : j’ai arrêté de lire des romans, purement et simplement. Je ne les ai plus empruntés en bibliothèque, je ne les ai plus auscultés en librairie, je ne les ai plus suivis. J’ai continué à lire des mangas et des BD, des tas et des tas, sans être embêtée, sûrement parce qu’ils se lisent plus vite. Je me suis coupée au moins quatre ans de ma source de bonheur quotidien tout en continuant d’affirmer que j’aimais lire.

En Angleterre, j’ai timidement repris car il fallait bien s’occuper pour pas cher. En plein dans mes études d’anglais, je commençais à lire en V.O., assez lentement. Je me souviens de Tigana de Guy Gavriel Kay : un pavé dont je détestais viscéralement certains personnages et au style d’une pauvreté extraordinaire – contrairement à celui de sa traductrice attitrée, Élisabeth Vonarburg. Pour moi, il était normal de lire lentement, d’apprendre plein de mots au passage, d’essayer de comprendre les actions de cette cruche de Dianora.

Au fur et à mesure que je reprenais la lecture, je me suis rendu compte que je ne lisais pas avec aisance, même en français. J’inventais toutes sortes de raisons : une langue compliquée, un contexte historique non familier, des personnages peu attachants, une paresse intellectuelle de ma part… Chaque fois que je commençais un nouveau roman, j’espérais le miracle, celui qui me ferait replonger comme avant, avec autant de passion, autant de rapidité. Il s’est plus ou moins produit avec la saga L’assassin royal de Robin Hobb, mais entretemps, j’avais fait le lien avec ma période de disette, qui avait duré quand même quatre ans.

Quatre ans, c’est très long à l’échelle d’une lectrice. Quatre ans, c’est le temps de désapprendre, d’oublier les mécanismes de lecture, d’effacer les schémas narratifs connus. Tout était comme à redécouvrir et il y avait un côté décourageant. Je suis assez sûre qu’avant cela, mes yeux parcouraient les pages en biais, alors que maintenant, je n’ose pas même sauter un mot, de peur de ne pas comprendre. Bien sûr, je me rends compte aussi de ma profonde stupidité et cela me rend parfois amère.

Heureusement, minute niaise, le plaisir de la lecture est plus fort, donc je m’acharne encore à lire malgré la difficulté, supposée ou réelle, que cela m’inflige. Mais quand même, si j’avais un T.A.R.D.I.S., je saurais ce que j’en ferais !

2 commentaires:

  1. Tu n'es pas seule! Mon compagnon lit très lentement, freiné par des formes de tocs de lecture ( il faut lire chaque mot "intelligiblement", chaque syllabe de chaque mot, ne perdre aucune information. Il est du genre à revenir en arrière aussi lorsqu'il a loupé un mot d'une série qu'on regarde, même si il n'est pas utile à l'intrigue et qu'on continue à suivre ce qu'il se passe). Ca le décourage aussi. Quant à moi, avoir tant lu en mode "traitement de l'information" a énormément augmenté ma vitesse de lecture et je n'arrive pas toujours à changer de mode et ralentir même lors de lectures plaisir (souvent je ne suis pas capable de prononcer le nom des personnages, si ils ne sont pas courants, à voix haute car je ne fais que reconnaître une suite de lettres dans le texte sans m'y arrêter vraiment. Je mets beaucoup de temps à retrouver le rythme d'une bande dessinée : lire et regarder sans filer à toute allure). Je me rends compte en te lisant que c'est dingue à quel point cette capacité de lecture est fragile et facilement impactée par nos personnalités, les divers événements de la vie...

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    1. Ah mais oui oui oui, c’est tout à fait ça ! Je dois prononcer chaque mot dans ma tête pour avancer, c’est chiant. Je pense qu’avant, je lisais plus en diagonale sans avoir l’impression de perdre des informations, au contraire, je me rappelle que j’étais plus « dans l’ambiance », avant.

      Par contre, rien de tel avec les séries, même si de temps en temps, je reviens en arrière car je sais que j’ai loupé une info importante/une réplique culte.

      Et je crois avoir lu la même chose que toi d’une autre thésarde : ne plus être capable de lire pour le plaisir.
      Ça mériterait une autre thèse, ce sujet :D

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