Hotel Singapura – Eric Khoo

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Hotel Singapura, j’en ai repéré l’affiche en voiture et, sans trop me renseigner, je me suis casé une séance cinéma avant qu’il ne disparaisse des écrans. Une intrigue qui se passe dans un hôtel, à Singapour, avec des acteurs peu connus en Occident : je me doutais que ce ne serait pas le dernier blockbuster. Profitant d’une accalmie dans mes commandes, je me suis rendue dans la salle la plus proche de chez moi, dont la caissière m’a en plus demandé si je bénéficiais du tarif étudiants, me faisant répondre par des couinements de joie.
Une fois installée, je commençais à me faire à l’idée d’avoir la salle tout entière pour moi lorsque sont arrivés d’abord un homme, puis deux autres couples. Six : ça faisait presque beaucoup !

Passées les bande-annonces qui m’apprennent que Ma vie de courgette et L’été de Kikujiro sont des comédies, on entre très vite dans le vif du sujet. Le sexe, le sexe, le sexe. Ah bah oui, si j’avais mieux étudié l’affiche, j’aurais lu « Sensuel, sexuel ». Mais j’aurais alors peut-être évité ce film car je ne suis pas friande de scènes de sexe sur petits comme grands écrans. En même temps, comme on me l’a justement fait remarquer, un film qui se passe entièrement dans une chambre d’hôtel, à quoi d’autre pouvais-je m’attendre ? Après tout, le titre anglais, c’est bien In the Room

Et dans cette chambre 27 que l’on voit traverser les époques, on joue les voyeurs en suivant six histoires, chacune au ton différent. En amuse-bouche, on se retrouve confrontés brutalement à un acte sexuel glauque et sale entre une prostituée et son client, qu’observe un jeune homme à l’apparence curieuse. Fin de cette scène insoutenable et place aux fils de l’intrigue qui se mettent en place.

La première, intitulée Rubber, est la seule qui ne comporte pas de scène sexuelle. Elle se passe dans les années 40 et narre une rupture, celle d’un expatrié britannique et de son amant chinois, spécialisé dans la vente de pneus aux impérialistes japonais. Les dialogues se font tout en douceur, on devine des intentions et des tensions, un avenir condamné et une ambiguïté qui fait écho à la situation politique de Singapour, à ses liens avec l’empire britannique comme avec l’occupation japonaise. Ce segment est tourné en noir et blanc et est quelque peu artificiel et maladroit dans sa façon d’amener les sujets, mais reste malgré tout intéressant et intrigant. Et surtout, grâce à l’interprétation de Daniel Jenkins et de Koh Boon Pin, il est aussi subtil que le reste sera brut et rentre-dedans.

Car tout de suite après cette séparation douce-amère, on enchaîne avec Pussy, situé dans les pétillantes années 60, où une maquerelle interprétée par Josie Ho apprend à ses « filles » les lois du sexe et de la domination. Cette partie, qui se regarde comme une comédie hong-kongaise, le romantisme en moins, est selon moi la moins réussie car elle en fait des tonnes. Voir cette femme éjecter de son vagin balles de ping-pong, bananes non épluchées et poissons rouges, à grand renfort de musique baroque et de cris de stupéfaction de jouvencelles, c’est rigolo un moment, puis ça lasse. Après quelques phrases bien senties sur la façon de faire tourner la tête à un homme (pour rester polie) et un duel au lit qui semble avoir été douloureux pour le mafieux du coin, je n’ai pas retenu grand-chose de ce segment assez superficiel.

Mais comme ce film est rempli de surprises, c’est la troisième partie, Listen, qui en est la charnière. Ce qui commence comme une fête sexe, drogues et rock’n’roll à la mémoire du musicien Damien Sin se transforme petit à petit en drame, pour donner à Hotel Singapura un côté surnaturel. On voit encore une fois des acteurs très convaincants : Ian Tan dans le rôle du parolier introverti et mal à l’aise, Nadia Ar dans celui de la femme de chambre douce et rêveuse. À ce stade, je ne me doute pas encore du destin de ces deux âmes sœur qui se rencontrent dans les années 70.

Et de toute façon, nous voilà à la quatrième histoire, Change, qui s’intéresse à la dernière nuit que passe une femme transgenre avec ses attributs masculins. L’occasion de clarifier certains points avec son compagnon, qui la soutient tout en ayant quelques craintes sur les conditions sanitaires de l’opération. Sauf que la peur, cette femme vit avec depuis toujours, et que pour elle, c’est le scalpel qui viendra la libérer. Cette histoire, qui reste peut-être volontairement à la surface des choses, m’émeut pas mal et la justesse de l’interprétation des acteurs, Netnaphad Pulsavad et W. Leon Unaprom, me transporte totalement. Je devine quelques métaphores avec l’évolution de la politique et des mœurs de la Cité-État, mais mon inculture ne me permet pas de bien les comprendre – ce qui n’est pas gênant pour apprécier le film, mais peut être frustrant.

Avançons dans le film et nous voici en compagnie d’une femme japonaise mariée et de son amant secret, son prof de sport singapourien. Soit Show Nishino et Lawrence Wong, qui offrent au spectateur les scènes les plus torrides du film, mais aussi des moments d’une grande tristesse, sur les choix que l’on fait dans une vie et les actes manqués. Malgré l’apparente banalité de la situation décrite dans Search, je suis très touchée par les dialogues et par l’expression faciale des acteurs, que retrouve tout au long du film avec plaisir, malgré ce destin qui leur échappe. C’est aussi dans ce segment que s’exprime l’amour du réalisateur, Eric Khoo, pour le mangaka Yoshihiro Tatsumi – dont il a d’ailleurs adapté librement l’œuvre Une vie dans les marges.

Enfin, First Time montre deux jeunes Coréens qui vivent différemment leur sexualité : tandis que la jeune fille enchaîne les conquêtes, son meilleur ami reste puceau, se réservant peut-être pour elle. Au fur et à mesure, différentes facettes de leur personnalité se révèlent pour offrir une fin très ambiguë, à l’image de leur relation. Pour changer, les acteurs Choi Woo Shik et Kim Kkobbi m’ont eux aussi semblé très justes, même si leur histoire m’a moyennement intéressée.

Six histoires, six couples différents, mais qui ne se rencontrent jamais – ou presque. Si ce n’est pas tout à fait ce à quoi je m’attendais, j’ai beaucoup aimé ces séquences qui explorent à la fois les relations humaines, la sexualité, les rapports de force, les souvenirs et les faux-semblants, le tout dans un parallèle constant avec l’histoire de Singapour. Pas d’histoires croisées comme j’affectionne mais des trajectoires différentes, toutes teintées de mélancolie, de tristesse ou tout simplement désabusées, contrastant violemment avec la crudité des propos et des coïts.

Le tout forme un ensemble un peu inégal et plein de bonne volonté, que j’ai adoré, notamment grâce à la très bonne adaptation. Bien sûr, il ne faut pas être trop gêné et rebuté par les scènes de sexe car elles sont très très nombreuses, et il faut aussi voir au-delà de ces fameuses scènes pour trouver le vrai propos, le vrai sujet, qui reste Singapour. C’est donc bien entendu une histoire dans l’histoire, un peu imparfaite, qui est proposée au public, mais jamais de manière lourde ou imposée. À lui de comprendre ce qu’il veut, ce qu’il peut à travers toutes ces intrigues déroulées…


Hotel Singapura / In the Room
Eric Khoo
2015
Environ 90 minutes

6 commentaires:

  1. J'ai tendance à aimer les films asiatiques - je le mets sur ma liste en espérant une sortie sur DVD.

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    1. Oui, je me le procurerais volontiers aussi, ce DVD.
      Tu aurais une référence pour les DVD de films asiatiques, au fait ? Je recherche Late Autumn de Kim Tae-yong, je ne sais même pas s’il est sorti/commercialisé, etc. Je le vois à 156 € sur Amazon, ahem. Merci :)

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    2. désolée, aucune idée... mais ça viendra peut-être.

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  2. J'avais noté une séance au ciné d'arts et essai du coin, je me tâtais mais ta chronique me donne envie de me bouger les fesses.

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