[Chronique] La ménagerie de papier (Ken Liu)

, , 5 comments
Source

La ménagerie de papier, j’en ai entendu parler je-ne-sais-plus-où, peut-être chez Angry Asian Man. Le titre me plaisait drôlement, l’origine chinoise de l’auteur m’enthousiasmait beaucoup, MAIS c’est un recueil de nouvelles. Et je n’en suis généralement pas fan : souvent inégales, avec des coups d’essai plus ou moins foireux réussis, et justement frustrantes quand elles le sont. Bref, à quelques exceptions près – je pense aux nouvelles de Robin Hobb/Megan Lindholm – je n’accours pas vers ce format. Sauf qu’au bout d’un moment, à force de lire que Ken Liu est un génie qui a réinventé [insérer tout ce qu’on veut ici], j’ai craqué et me suis offert sa première œuvre disponible en français. Et j’ai bien fait.

Déjà, parce qu’en français, c’est très bien traduit par Pierre-Paul Durastanti (qui a aussi harmonisé l’ouvrage), Quarante-Deux, David Creuze, Olivier Girard et Vincent Foucher. Ensuite, parce que ce recueil est une formidable porte d’entrée dans l’imaginaire de Ken Liu, un formidable CV de ses compétences, même. Voyons ça dans le détail…

Renaissance : pour moi, c’est l’une des plus abouties car en quelques pages à peine, Liu nous plonge dans un univers un peu étrange, qui est pourtant celui des États-Unis dans un futur pas si lointain. À travers l’histoire de la colonisation du globe par des extraterrestres supérieurs et bienveillants, il aborde des questions de genre et de sexualité auxquelles je ne m’attendais pas du tout. Et il fait le lien avec nos convictions et même, le terrorisme. C’est vraiment brillant et j’aurais aimé avoir un roman tout entier dédié à cet univers !

Avant et après : cette nouvelle, constituée d’une seule phrase de deux pages, est un exercice stylistique de la part de l’auteur qui tente de capturer le moment présent. Original et réussi.

Les algorithmes de l’amour : intéressante mais déjà plus classique, cette nouvelle s’intéresse à un couple qui crée des poupées de bébés plus vraies que nature – on est en plein dans l’Uncanny Valley :) S’y mêle une histoire de maternité/parentalité un peu étrange mais pas transcendante, ce qui donne au final une nouvelle maîtrisée mais déjà vue, à l’instar de toutes ces histoires de poupées, le côté gothique en moins.

Nova Verba Mundus Novus : un court hommage au Disque-Monde de Terry Pratchett, car la Terre est plate :)

Faits pour être ensemble : une sorte de thriller à la 1984 qui rappelle, de manière peu subtile, mais bienvenue, le terrain de jeu de plus en plus énorme des grands groupes informatiques qui décident de tout à notre place. Une piqûre de rappel douloureuse, mais nécessaire.

Emily vous répond : courte nouvelle épistolaire où une certaine Emily répond au courrier du cœur, façon Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Pas mémorable mais il y a un grain de folie très appréciable dans cette nouvelle !

Trajectoire : une nouvelle bien intéressante aussi bien dans sa narration à rebours que dans les thèmes qu’elle aborde, à savoir notre sens de la mort et notre rapport à celui-ci. On y suit une femme qui reconstitue des corps à la Gunther von Hagens et perce le mystère de l’immortalité pour se rendre compte que, toute sa vie durant, elle a attendu « le bon moment » sans oser commencer.

Le Golem au GMS : le titre donne le ton ! Car le GMS, c’est le glutamate monosodique que l’on fustige tant et qu’on croit ne retrouver que dans la cuisine chinoise alors qu’elle est aussi dans la cuisine japonaise (la diététique soupe miso !) et surtout, dans l’industrie, puisque c’est un puissant exhausteur de goût. Cette nouvelle placée sous le signe du délire conjugue les Tiger Moms (ces mères chinoises qui régentent de manière militaire tous les aspects de la vie de leurs enfants), la judaïté et de ce fait, la foi – si si. Le résultat est franchement hilarant tout en tenant la route !

La peste : où on renoue avec de la SF plus classique (même si l’auteur dit ne pas faire de distinction entre les différents genres de la littérature de l’imaginaire – j’y reviendrai), dans un monde qui cloisonne bien les clans supérieurs, à l’abri de la pollution sous un dôme, et les peuples du dehors plus proches de la nature. La question est bien sûr de savoir qui contamine qui… On devine une réponse assez banale mais l’histoire est quand même bien contée.

L’erreur d’un seul bit : l’une des nouvelles les plus surprenantes, où le narrateur se propose d’expliquer la foi religieuse à l’aide d’erreurs informatiques. Et cette foi a beau être artificielle, il cherchera quand même à l’obtenir pour rejoindre sa bien-aimée morte dans un accident de la route. Une nouvelle aux aspects expérimentaux mais bien menée, très pointue et intéressante.

La ménagerie de papier : fantastique histoire d’une mère chinoise campagnarde qui donne vie à de petits animaux en papier pour communiquer avec son fils, qui cherche à tout prix à s’intégrer aux Américains. La fin, sous forme de morale déchirante, revient sur la « sinité », le sentiment d’appartenance et l’amour des proches. J’ai lu cette nouvelle en me faisant une inhalation et je me demande encore si c’est la menthe poivrée qui m’a mis les larmes aux yeux…

Le livre chez diverses espèces : nouvelle qui constituerait un excellent travail préparatoire à un roman de plus grande ampleur, puisqu’il s’attache à décrire comment le livre – objet et concept – est perçu par différents peuples extraterrestres. Il y a ceux qui sentent et ressentent le livre (ce qui le réserve à l’élite), ceux qui le pillent et l’intègrent, ceux qui portent en eux le livre de leur vie, ceux qui capturent les grands esprits de leur société avec une sorte de matrice cristalline, ceux qui lisent des trous noirs ou encore, ceux qui récupèrent des objets pour fabriquer leur livre. Fascinant jusque dans ses moindres détails.

Le journal intime : encore une nouvelle très bien construite sur le rapport à soi, alors qu’à première vue, on pourrait croire qu’elle parle de toutes les lectures dont on est assaillis chaque jour ou bien des couples qui ne se connaissent plus. Mais non, un journal, c’est avant tout intime à soi.

L’oracle : une nouvelle réflexion sur le libre-arbitre et les choix que l’on fait dans un monde où on peut consulter l’Oracle et où les futurs criminels sont pré-condamnés. Se pose alors la question de la vie qu’on souhaite vivre…

La plaideuse : une enquête policière teintée de surnaturel à cheval sur les cultures coréenne et chinoise, qui met en scène un beau personnage féminin. J’ai été un peu perdue par moment mais cette nouvelle confirme aussi l’aisance de Liu dans les contextes historiques.

Le peuple de Pelé : de la SF, oui, mais originale de par la place qu’y tient l’humain. On retrouve pêle-mêle une reconstitution du premier alunissage, un questionnement sur l’origine de la vie qui, aussi merveilleuse soit-elle, est ici naturelle et due au hasard et la nécessité du pardon. Gros bonus : cette nouvelle m’a beaucoup fait penser au manga Samidare en raison de la présence d’un marteau dans le ciel et de cette menace imminente.

Mono no aware : avec un tel titre, la fin est connue d’avance, puisque celui-ci désigne le concept japonais de la beauté de l’éphémère (en très, très simplifié, j’imagine). Sans surprise, cette jolie épopée est donc empreinte de culture japonaise et se veut même une tentative de la définir à l’aide de quelques lieux communs – la discipline, les haïkus, la fierté nationale – mais sans préjugé. La métaphore entre le « mono no aware » et la trajectoire d’une vie est finalement joliment résumée dans l’une des dernières phrases : Et voilà, tout passe.

La forme de la pensée : pour le traducteur qu’est aussi Ken Liu (en plus d’être auteur donc, avocat et programmeur) (la vie est injuste, n’est-ce pas), un recueil sans une nouvelle exclusivement consacrée à la relation entre la langue et la culture serait impensable. Mais en plus de cette réflexion que ne renierait pas Noam Chomsky et qui fait penser au film Premier Contact de Villeneuve, on s’interroge aussi sur la question de la domination/colonisation d’un peuple par un autre, de la guerre inévitable, de la compétition, le tout sous le spectre (ou le mythe ?) de la langue unique. Est-ce qu’au final, nos limites sont façonnées par notre langue ? Est-ce le cas chez ce peuple extraterrestre a priori moins évolué et dont l’arme la plus sophistiquée est une sarbacane ?

Les vagues : la dernière nouvelle de ce recueil reprend les thèmes qui parcouraient toutes les précédentes. Le prénom que l’on a déjà vu dans L’erreur d’un bit, la voile solaire de Mono no aware, la culture chinoise de La ménagerie de papier, la planète 61Virginis et le transhumanisme poussé à fond comme dans Trajectoire… Dans le final grandiose, l’humain n’est plus qu’une conscience flottante, plus soumise au temps et à l’espace. Et globalement, il s’agit d’une histoire sur le foyer, la descendance et l’héritage (à travers contes et histoires). Une brillante synthèse de tous les thèmes chers à Liu.



Au final, j’ai lu La ménagerie de papier en un temps record, portée que j’étais par le fantastique, la fantasy et la science-fiction façon Ken Liu, même si ce dernier insiste dans la préface sur le fait qu’il ne veut pas catégoriser ses nouvelles. Et c’est bien compréhensible, tant elles sont riches tout en restant dans une langue simple, sans fioritures mais non dénuée de poésie, voire de poèmes. J’ai aussi été agréablement surprise par le féminisme de l’auteur, qui a su créer des personnages féminins comme masculins complexes, et bien souvent, un troisième genre à travers les extraterrestres pour s’affranchir des stéréotypes. De même, la question de la sexualité est de temps en temps explorée, de manière crédible, réaliste et intelligente. Enfin, l’Asie, et surtout la Chine, n’est pas en reste, l’auteur étant né en Chine pour émigrer aux États-Unis vers 11 ans ; ainsi, dans La ménagerie de papier, Mono no aware et La Plaideuse, on retrouve très explicitement la Chine, le Japon et la Corée. Voilà qui donne envie de lire sa Dandelion Dynasty, où l’amitié, l’amour et l’aventure avec de grands A sont à l’honneur.

5 commentaires:

  1. ça donne envie ! je vais de ce pas regarder s'il est disponible à la bibli !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il est relativement récent mais avec un peu de chance… ^^ Sinon, je te le prête volontiers : je ne vais pas forcément le relire dans l'année !

      Supprimer
  2. Il est à Besançon mais pas dans ma médiathèque de quartier, t’embêtes pas, je ne sais pas quand je peux rendre les trucs aux gens en ce moment...

    RépondreSupprimer
  3. Bravo pour avoir eu le courage de passer en revue toutes les histoires. J'ai trouvé ce recueil tout à fait réussi, malgré le nombre de nouvelles sans intérêt (les plus courtes, généralement). Par contre, dès qu'il a un peu d'espace pour développer ce récit, Ken Liu est vraiment bon. Outre l'histoire éponyme, je retiens aussi la Plaideuse (qui n'est pas de la SF, juste vaguement fantastique). Mais je pourrai en citer bien d'autres. Je conseille fortement de lire "L'Homme qui mit fin à l'Histoire", récit présent dans la version US du recueil "The Paper Menagerie", qui est excellent, historique, et traite des relations entre les Chinois et les Japonais.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais c’est fou ça, ton commentaire était dans en "Modération en attente", je le découvre aujourd’hui !
      J’ai lu récemment que les chutes de ses nouvelles ne sont pas surprenantes (si je ne déforme pas le propos de l’auteur), je trouve ça dommage : si l’histoire est bien construite, quel besoin y a-t-il d’être surpris(e) à chaque page ??

      Entretemps, j’ai lu L'Homme qui mit fin à l'Histoire et y ai découvert une autre page sombre de l’Histoire. Cet auteur mérite toute la reconnaissance qu’il a, en tout cas.

      Supprimer